Dessinateur, décorateur et poète, Edward Gorey est une icône de la culture gothique. On lui doit des tonnes de recueils illustrés parmi lesquels Les Jumblies, délicieux poème nonsensique d’Edward Lear édité en français depuis peu. 

Sans lui, les décors de Tim Burton n’auraient pas été les mêmes. Il a influencé de nombreux écrivains, inspiré un album au Kronos Quartet, des chansons à Robert Wyatt, un clip au groupe Nine Inch Nails. Sa maison à Cape Cod est aujourd’hui un musée. Des dizaines de sites lui sont consacrés. En fait, c’est une vraie icône de l’avant-garde et de la contre-culture. Comment expliquer alors que l’Américain Edward Gorey (1925-2000) soit si peu connu en France ? Patrick Mauriès, le directeur de la collection « Le Promeneur », a tenté de le faire connaître dans les années 1990 en publiant plusieurs recueils, mais c’est à la maison Attila, devenue Le Tripode, qu’on doit de lire aujourd’hui en français ses petits récits illustrés, chefs-d’œuvre macabres à mi-chemin entre le conte gothique et la fable enfantine. Ce ne sont pourtant pas des livres pour enfants, loin s’en faut. Gorey en a coécrit avec son compère Peter F. Neumeyer, mais son rapport à l’enfance était bizarre. L’un de ses livres les plus célèbres, Les Enfants fichus, n’est-il pas un abécédaire illustré à base… d’enfants morts ? « A pour Amy tombée au bas des escaliers », « G pour Georges étouffé sous le tapis », etc. : on ne fait pas plus sinistre.

Jumblies Gorey

Say cheese

Admirateur d’Agatha Christie et dévoreur de littérature victorienne, Gorey fut très proche de l’humour fumiste à la Alphonse Allais et, surtout, de l’humour nonsensique à la Lewis Carroll. Il écrivit des limericks, ces poèmes comiques à chute en cinq vers rendus célèbres au XIXe siècle par Edward Lear, l’auteur génial de Book of Nonsense. Lear/Gorey, leur rencontre tombait sous le sens. Enfant, Gorey lisait The Jumblies de Lear, un poème tiré de Book of Nonsense. Les Jumblies sont de petites créatures vertes et bleues, habitant des terres lointaines. Un jour, quelques-unes prennent la mer à bord d’une passoire (a sieve ; le traducteur Oskar a choisi « tamis »). Un vaste périple les attend, long de vingt ans, au cours duquel ils verront du pays et achèteront diverses marchandises dont « quantité de Stilton Cheese ».

Shadoks X Tim Burton

Lear avait griffonné quelques croquis pour illustrer ce conte absurde et loufoque ; devenu adulte, Gorey a conçu sa propre version : vingt et une planches en noir et blanc, tendres et sombres, qu’on ne se lasse pas de contempler. On pense un peu aux Shadoks de Rouxel, rare point de comparaison possible dans la culture française, à ceci près que les Jumblies de Lear/Gorey ne sont ni bêtes ni méchants et qu’ils mènent leur projet à bien sans s’arrêter de sourire. Une joie naïve imprègne ce petit livre décalé, loin de l’ambiance sépulcrale et dépressive des recueils de Gorey. Le succès fut tel lors de la parution, en 1968, que Gorey récidiva l’année suivante avec un autre poème de Lear, The Dong with a Luminous Nose. Inutile de dire qu’on espère le découvrir bientôt en français, pour compléter notre collection. En attendant, voguons avec les Jumblies, dans leur passoire bringuebalante. « Our Sieve ain’t big, / But we don’t care a button! We don’t care a fig! In a Sieve we’ll go to sea! »

Les Jumblies

Edward Gorey

Le Tripode, 30 pages, 12 €

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