Dynastie revient. Après Dallas, l’autre grand soap opéra des eighties ressuscite, et avec lui la promesse des bagarres mythiques entre les descendantes de la gentille Krystle Carrington et de la méchante Alexis Colby, alias Linda Evans et Joan Collins. Car c’était aussi ça, Dynastie, des catfights désormais emblématiques qui, après avoir tourné en boucle sur YouTube, ont été repris avec génie par le vidéaste Michael Robinson dans The Dark, Krystle, court-métrage ironique et féministe. De la télévision à la vidéo d’art, du surréalisme inconscient à l’expérimentation pop, c’est toujours le même sens de l’étirement et de l’éternel retour qui fascine.  

Les premières images du reboot de Dynastie pour la chaîne CW (et Netflix en France) indiquent que la trame de la série d’origine est préservée. Le nabab Blake Carrington épouse en seconde noces la jeune Krystle et est flanquée de sa fille gâtée Fallon et de son fils gay Steven (cela devient forcément plus compliqué ensuite). On relifte le tout à l’aune des années 2010 : Fallon a une liaison avec son chauffeur afro-américain ; Steven et elle surprennent Blake et Krystle en flagrant délit de coucherie ; Steven assume beaucoup plus son homosexualité que dans la version eighties. On attend aussi de pied ferme Alexis, l’ex-femme et Némésis de Blake, qui réveilla la série originelle grâce à l’interprétation outrancière de Joan Collins en marâtre machiavélique. L’une des lignes de force de Dynastie (1981-1989) était la rivalité entre Krystle (Linda Evans) et Alexis, l’opposition éternelle entre la blonde (platine) et la brune, entre l’Américaine terre-à-terre angélique et la British snob diabolique. Ce qui culminait au fil des épisodes par la bagarre purement gratuite entre les deux dames, de préférence bien apprêtées et coiffées, façon cour de récré. Bonne nouvelle, on devrait retrouver cela dans le reboot.

Round One

« Si vous voulez une revanche, sifflez », lançait Krystle à Alexis à l’issue de leur première baston (« The Baby », saison 2, épisode 16) dans l’appartement de la brune harpie. On nage alors quelque part entre une certaine libération télévisée des femmes dans l’action (Drôles de dames), le voyeurisme (Drôles de dames encore), la vulgarité d’un certain imaginaire mâle américain (des films de Russ Meyer à Deux filles au tapis de Robert Aldrich, avec ses catcheuses entraînées par Peter Falk), la MILF-itude avant l’heure (Collins et Evans sont plus que quadragénaires) et une violence acceptable en prime time (quand, dans un épisode ultérieur, Blake menace d’étrangler Alexis, c’est moins sympathique). La lutte dure 1 minute et demie, mais semble faire le double. Les cascadeuses qui remplacent les comédiennes se font plaisir. Comme les bagarres à venir, elle sera forcément ambiguë : Krystle et Alexis ne sont pas là pour s’entretuer. Elles se tapent donc dessus avec des oreillers façon bataille de polochon. Alexis fait mine de vouloir casser un vase sur la tête de Krystle mais frappe à côté. Si cela fait vraiment mal, alors le catfight s’arrête – soit l’équivalent d’une scène pornographique où l’éjaculation masculine sonne la fin des (d)ébats.

Dynastie - Dynasty

Dès sa promo, le nouveau Dynasty annonce le retour du catfight. Chic !

Entre deux plans larges sur les doublures, Krystle et Alexis ont l’air de tâtonner pour savoir quoi faire mais finissent par se mettre d’accord. La première qui finit sur le plancher aura perdu, après saccage réglementaire du mobilier et déchirure de robes. C’est du catch féminin mais sans la boue, drapé dans la soie avec en fond sonore une musique gentiment ringarde d’action qui rappelle Drôles de dames – incidemment produite par le même Aaron Spelling. Alexis finit par se cogner la tête contre le mur, terrassée. Krystle wins. Dynastie ayant toujours pratiqué la surenchère camp pour se distinguer de sa rivale Dallas, le spectateur n’attendra pas longtemps l’irruption d’environnements plus liquides et hostiles dignes du jeu vidéo, façon Super Smash Bros. Dans « The Threat » (saison 3, épisode 23), Krystle et Alexis règlent leurs comptes près d’un étang – pas une piscine, elles n’auraient pas pied et ce serait plus confus. C’est un grand moment puisqu’elles tombent au ralenti dans l’eau, se frappent à coups de chapeau et tentent gentiment de se noyer dans dix centimètres d’eau. On n’en croit pas ses yeux, Blake Carrington non plus, qui passe par là tranquillement en limousine.

Dynastie ayant toujours pratiqué la surenchère camp pour se distinguer de sa rivale Dallas, le spectateur n’attendra pas longtemps l’irruption d’environnements plus liquides et hostiles dignes du jeu vidéo, façon Super Smash Bros.

À boue portante

Pour le match caca-boudin, les deux ennemies esquissent cela timidement dans « Ben » (saison 6, épisode 21) après une chute dans la boue où le pire outrage est vestimentaire (« Regardez ce que vous avez fait à ma tenue », hurle Alexis). C’est la jeune génération qui s’y colle vraiment, Fallon (la fille d’Alexis et Blake) et Sammy Jo (la nièce de Krystle), sans doublure mais pour rire dans « Alexis in Blunderland » (saison 9, épisode 5) lorsqu’elles découvrent qu’elles n’ont aucune raison de se crêper le chignon. « C’est bon pour ma peau, en fait », fait Sammy Jo avant une dernière roulade, hilare. Linda Evans se souvient : « La scène de l’étang était très marrante car c’était très peu profond. On nous faisait nous battre sur nos genoux pour que cela ait l’air plus dangereux. Nous avions des genouillères et on y allait. J’adorais faire les cascades mais Joan Collins détestait la bagarre et tout ce qui était physique. Elle est plus dans le verbe, le franc-parler, alors que je suis plus physique » (Yahoo TV, 16 septembre 2013).

Tous ces catfights sont donc à prendre au dixième degré. Sauf le plus étrange d’entre eux, le match Krystle vs Rita (« The Vigil », saison 6, épisode 16). Résumons : Rita est le sosie de Krystle et prend sa place pour une sombre affaire d’héritage (c’est compliqué), tandis que la vraie Krystle est retenue prisonnière par l’amant de Rita, le méchant Joel (l’acteur George Hamilton, tout à fait conscient de l’idiotie de son rôle et qui le joue en clin d’œil permanent, entre Anthony Perkins et Dracula). Krystle et Rita se retrouvent un jour face à face dans la chambre de Krystle et, forcément, fight. Linda Evans se dédouble et lorsqu’elle se dit à elle-même « Je vais vous tuer », on y croit un peu. On a même droit à des morsures. Pour le reste, c’est essentiellement une baston entre cascadeuses à perruque blonde, filmées à bonne distance, mais il y a au moins un peu d’enjeu de vie et de mort. Voire de surréalisme.

dynastie

Phénix noir

Le cinéaste expérimental américain Michael Robinson reprend cette bataille entre ombre et lumière dans The Dark, Krystle (2013), inventaire tordu du langage visuel de Dynastie en forme de court-métrage, à la fois ironique et féministe. Robinson est un enfant de la télévision, y prélevant des images de séries ou de clips pour les sublimer en poèmes surréalistes et inquiétants. Light is Waiting (2007) utilise La Fête à la maison comme point d’entrée vers une autre dimension. Hold Me Now (2008) transforme La Petite Maison dans la prairie en karaoké. Dans tous les cas, il s’agit de révéler l’envers du décor apparemment lissé des séries américaines d’antan mais aussi l’envers de ses propres souvenirs : « La Fête à la maison m’a toujours paru cacher quelque chose de maléfique sous sa surface guillerette et brillante – c’était trop doux et immaculé pour être vrai, dit-il. Confronté adulte à la série, j’ai senti le besoin d’exorciser ces démons. Mon film Light is Waiting passe La Fête à la maison à travers un faisceau d’effets d’art vidéo pour confronter une forme de bêtise à une autre – les clichés des sitcoms contre les clichés du film expérimental. Pour Hold Me Now, j’ai voulu chercher une scène vaguement remémorée de La Petite Maison dans la prairie (dont je regardais les rediffusions, mais sans jamais vraiment m’y attacher) où Mary Ingalls est jetée d’une diligence dans un champ en feu. Je n’ai jamais trouvé l’image, ni su si elle existait. Et je n’avais pas beaucoup regardé Dynastie avant 2013. C’était comme un angle mort dans ma culture de l’histoire de la télévision et de la culture gay. The Dark, Krystle est un peu ma réaction face à ma découverte de la série des décennies après son impact. »

Le film a des airs de supercut centré sur la symétrie Krystle/Alexis, recensant en boucle les tics visuels de la série et du soap opera en général. Partie 1: Krystle pleure, se retourne encore et encore. Partie 2: Alexis boit des verres, beaucoup de verres (et on ne se souvenait pas qu’Alexis buvait autant). Quand le whisky stigmatisait la pauvre Sue Ellen (Linda Gray) dans Dallas, la plongeant en enfer sous l’œil sadique de JR, Alexis demeure elle intacte et pure. Magie du soap, la sombre Alexis y est aussi immaculée que la lumineuse Krystle. Cette impossible clarté se double dans le film d’un effet hypnotique, grâce à la voix off obsédante mêlant celle des deux femmes, aux images au ralenti de flammes bleues engloutissant une cabane où les deux ennemies sont enfermées dans l’épisode « The Cabin », saison 3, épisode 24. Un season finale jouant comme toujours sur les attentes du spectateur – vont-elles mourir, bien sûr que non – où le feu ne détruit pas mais souligne leur condition de phénix. Des créatures de flamme, condamnées à renaître dans un genre où l’éternel retour est roi. »

« Joan Collins est la meilleure actrice, haut la main. Elle a ce don pour transformer un dialogue idiot ou un scénario usé en quelque chose de fascinant. » (Michael Robinson)

Cristal d’Arques

The Dark, Krystle se veut d’abord analytique: « Je voulais scruter la stylisation de Dynastie, sa façon de caractériser les personnages trente ans après, nous confie Robinson. Comme une manière de penser ce qu’elle représentait dans les années 1980, son influence sur le public et ce qu’elle pourrait dire du présent. La télévision est un marqueur profond et grossier du temps et de la culture. Dans The Dark, Krystle, les motifs formels et esthétiques de la série sont soulignés par leur répétition, ce qui tend à évider chaque plan lorsque vous pouvez voir brusquement toutes les pièces de la machinerie une par une (acteurs, personnages, cadrage, gros plan, maquillage, coiffure, tissu, etc.) et les grandes idées d’alors qui en suintent (capitalisme, sexisme, féminisme, Ronald Reagan, sida, Hollywood…). Je voulais que le film soit une porte de sortie pour les deux personnages, comme si elles se rendaient compte des limites de la série et de leur rôle, et qu’elles tentaient de se frayer un chemin, de s’évader de l’intérieur. »

Robinson fut bien sûr marqué par les catfights mais a choisi de les ignorer pour mieux les préserver : « Les catfights furent les premières scènes de la série que j’ai vues sur YouTube et, malgré leur folie et beauté, il n’y avait pas grand-chose à faire avec. Ces bagarres sont géniales telles quelles et les modifier les dénaturerait. » Malgré son titre, l’artiste a comme chouchou la méchante Alexis : « Joan Collins est la meilleure actrice, haut la main. Elle a ce don pour transformer un dialogue idiot ou un scénario usé en quelque chose de fascinant. Peu importe ce qui se passe ou qui est présent dans la scène lorsque Alexis y est. Sa présence et son jeu sont les vrais enjeux. Il faut dire que son rôle est plus intéressant et dynamique que celui d’Evans. Mais sans ses talents, la série ne tiendrait pas. » Et, pour rester dans les années 1980, le titre The Dark, Krystle aurait-il un lien avec le film Dark Crystal de Jim Henson ? « Le titre s’adresse à Krystle, comme pour dire : “C’est l’obscurité, Krystle.” Le mauvais jeu de mots m’est essentiel, mais le lien entre ténèbres et lumières dans le film de Jim Henson est aussi central dans le mien. Dynasty et Dark Crystal sont sortis tous deux quand j’avais un an : il y a aussi une connexion temporelle. » Dans le reboot de Dynastie, Krystle est rebaptisée Crystal. L’éternel recommencement.

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voir les films de Michael Robinson ?

Le travail de Michael Robinson est consultable sur son site : poisonberries.net/films.html. Les versions complètes de Light is Waiting and Hold Me Now y sont disponibles.

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