Si les adaptations de bandes dessinées au cinéma ont toujours eu le vent en poupe, Dupuis et plus largement sa maison-mère, Média participation, semble bien décidé à monopoliser le marché. Les Aventures de Spirou et Fantasio, La Mort de Staline, Gaston Lagaffe, Les Vieux Fourneaux, Tamara 2… L’éditeur ne manque pas de projets. Mais de là à dire que 2018 sera son année, le pas est difficile à franchir, tant 2017 fut complexe pour l’éditeur. Entre déceptions (Le Petit Spirou), mauvais scores (L’Élève Ducobu 2) et bad buzz (Tamara premier du nom), l’antre du groom écarlate a mauvaise mine. Mais d’où vient le problème ? Du format live action privilégié ? Des trop nombreuses libertés, faisant hurler les lecteurs à la trahison ? Autopsie d’une stratégie de guerre qui peine à faire ses preuves.

C’est une invasion. SeulsLe Petit Spirou, Zombillénium… Et très prochainement, Les Aventures de Spirou et Fantasio et Gaston Lagaffe, respectivement attendus en février et en avril 2018. Depuis quelques années, les salles se voient assaillies de toutes parts par les adaptations de la vénérable maison d’édition Dupuis, dont le catalogue demeure fort en bandes dessinées désormais iconiques (Spirou et Fantasio et Gaston Lagaffe donc, mais aussi Lucky Luke, etc.). Une offensive qui ne date pas d’hier, mais qui a subi comme un coup d’accélérateur depuis l’été dernier. Problème : les chiffres ne suivent pas ou plutôt ne suivent plus après quelques succès (les Largo Winch, L’Élève Ducobu ou Lucky Luke avec Jean Dujardin). Si bien que l’éditeur semble s’être lancé corps et âme dans une série de batailles quasi perdues d’avance, autosabordage oblige – on y revient plus bas. Pour donner une idée, deux de ses derniers crus, Zombillénium et Le Petit Spirou, n’ont pas mobilisé les foules, ameutant respectivement 250 000 et 460 000 Français. Un peu plus tôt dans l’année, Boule & Bill 2 trébuchait déjà avec des recettes similaires. Soit une jolie douche froide, mais pas de quoi freiner Dupuis dans ses envies de conquête. Alors quoi, la  vénérable maison d’édition serait-elle suicidaire ? Pas tant que ça. Souvent synonyme d’univers généreux servis sur un plateau, les bandes dessinées ont autant fait la joie des spectateurs que des producteurs, tant ces dernières, une fois déclinées en longs-métrages, tutoyaient autrefois les sommets du box-office.

La loi de l’offre et de la demande

La machine à adaptations, jadis glorieuse, aujourd’hui aux scores plus mitigés, a été relancée tous azimuts par le groupe Média-Participations, géant de l’édition et de l’audiovisuel qui regroupe plusieurs maisons. Dont celle de Spirou, mais aussi Dargaud (Valérian et Laureline) ou Le Lombard (Les Schtroumpfs). Pour Laurent Duvault, directeur du développement audiovisuel du groupe, ce flot d’adaptations quasi ininterrompu est davantage dû à un heureux concours de circonstances plutôt qu’à un scénario bien huilé : « C’est un exceptionnel alignement des astres. Actuellement, on a près de 70 projets en développement, à la télévision, au cinéma, en Europe mais aussi à l’étranger. Mais je ne parlerais pas de domination, non… Plutôt de la loi de l’offre et la demande ! »

Selon l’intéressé, Média-Participations ne fait donc que donner au public ce qu’il réclame. Soit. Après tout, les spectateurs n’ont jamais été en reste quand il s’agit de leurs bandes dessinées fétiches. Mais alors, si la demande est là, pourquoi de tels résultats ? Les pistes sont nombreuses. La plus évidente étant le manque de fidélité de ces déclinaisons aux supports d’origine, tant dans le fond que dans la forme. Média-Participations privilégie notamment le live action – sans doute influencé par les adaptations « en chair et en os » des succès Disney. Pour Laurent Duvault, ce choix s’explique avant tout par des facteurs économiques : « Le long-métrage en animé coûte beaucoup plus cher ! Un dessin animé met plus de temps, au mieux, un an. »

Spirou

Non ceci n'est pas l'affiche des Goonies

« La trahison est nécessaire ! Il faut trahir car le média est différent. C’est d’ailleurs généreux de la part des auteurs de voir leurs personnages changer. » (Laurent Duvaut)

Une trahison nécessaire

L’entreprise ferait perdre moins de billets verts donc, mais ne serait pas sans risque. Qui dit prises de vues réelles dit forcément un casting d’acteurs qui le sont tout autant. Et c’est souvent là où les choses se corsent. Voulant draguer le public familial, Média participations mise sur des stars : Pierre Richard, François Damiens et Philippe Katerine dans Le Petit Spirou, le pas encore oscarisé Jean Dujardin dans Lucky Luke, Christian Clavier en comte de Champignac dans Les Aventures de Spirou et Fantasio. Des choix qui laissent le lecteur sceptique, n’imaginant pas des personnalités si populaires incarner ces héros emblématiques sans les écraser. Le souci se pose aussi quand le comédien est moins célèbre, si ce dernier est jugé peu ressemblant au personnage qu’il est censé incarner (on pourra admirer au passage la contradiction avec le problème précédent). C’est ainsi que Tamara, avant même sa sortie en salle, fut victime d’un bad buzz sur les réseaux sociaux. La participation d’Héloïse Martin, alias Tamara, a été remise en question car l’actrice a été jugée trop mince pour le rôle – son double fictionnel étant réputé pour ses formes et rondeurs.

« Il faut avoir le cœur bien accroché pour faire une adaptation, confie le directeur du développement. Le phénomène est général à toutes, même quand l’auteur lui-même est aux commandes. C’est très douloureux sur le moment. Se faire laminer pour le choix d’un acteur, autour d’une simple photo… est inévitable. » Toutefois, l’homme ne préfère pas mettre tous les belligérants dans le même sac et apporte quelques nuances : « Il y a les trolls et ceux qui ont leur vision du personnage, leurs envies, leurs souvenirs du passé. Et parfois les souvenirs ne correspondent pas à la réalité de la bande dessinée ! Je respecte car cela fait partie de l’inconscient collectif. » Laurent Duvaut en est pourtant convaincu : ces incartades, aussi risquées soient-elles, demeurent nécessaires pour le bien du projet : « La trahison est nécessaire ! Il faut trahir car le média est différent. C’est d’ailleurs généreux de la part des auteurs de voir leurs personnages changer. »

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Héloïse Martin dans Tamara / Copyright Arnaud Borrel

Liberté de ton et desseins mercantiles 

Leurs personnages, mais pas que. Les intrigues des albums se voient elles aussi souvent bousculer. Il faut reconnaître que l’exercice, selon les genres, se révèle délicat. Comment adapter à bien une bande dessinée comme Le Petit Spirou qui déroule à chaque page un nouveau gag ? Enchaîner les sketchs au cinéma, à moins de s’appeler les Marx Brothers et d’œuvrer à une autre époque, la chose est vivement déconseillée. Il faut donc une histoire, pour mieux gérer le rythme et le temps. Toutefois, ce n’est pas tant du côté du scénario que Dupuis ramasse des gadins, mais davantage dans le ton. Si on s’en tient au Petit Spirou, les aficionados savent que la bande dessinée privilégiait un ton mutin, voire salace, à l’instar d’un Titeuf. Pour élargir son audience, Dupuis a préféré mettre la filouterie du groom écarlate aux oubliettes et s’acharne à vendre une histoire familiale lisse, dans laquelle le grand-père occupe une place centrale. En ressort un film propre mais fade, sans identité, où le sentimentalisme dégouline de partout. D’où, sans doute aussi, l’échec du film.

D’autres pointent du doigt des motivations marketing un peu trop évidentes, sacrifiant toute audace stylistique et créative sur l’autel des mécanismes faciles et la revente à bon frais d’un grand projet marchand. La motivation présumée de jumeler cette série d’adaptations cinématographiques au parc d’attractions Spirou, qui ouvrira ses portes en juin 2018 à Monteux, près d’Avignon, jette en effet le trouble. L’envie de concurrencer les tentaculaires Disneyland mais aussi, et surtout, parc Astérix semble dès lors évidente. Dans les derniers communiqués, Daniel Bulliard, promoteur du projet, indiquait avoir opté pour cette date d’inauguration estivale afin de mieux « profiter de la promotion du long-métrage des Aventures de Spirou et Fantasio ». Pourtant, le film, à l’origine prévu en salle le 20 juin, a été considérablement avancé au 21 février. Une manière de préparer le terrain plus en amont ?

À la recherche de l’immortalité

Après avoir dit tout cela, un constat s’impose : Dupuis n’a pas la bonne méthode. Et pourtant, cet article ne se voue pas gratuitement à charge – loin de là. C’est pourquoi il faut reconnaître à la maison d’édition quelques circonstances atténuantes. À commencer par les titres qu’elle propose. On l’a dit et on le répète : beaucoup sont aujourd’hui inscrits dans le marbre. Mais pour qui exactement (hors quadragénaires nostalgeeks et adorateurs du neuvième art) ? Si comparaison n’est pas raison, Spirou et Fantasio demeurent infiniment moins populaires qu’Astérix et Obélix ou Tintin et le capitaine Haddock, précisément chez les bambins et les néophytes. Faites donc le test autour de vous et voyez quel héros de papier est le plus souvent cité. Autrement dit, oui, Spirou est un personnage célèbre et apprécié, nul ne pourrait en douter, mais peut-être pas au point qu’on puisse tout miser sur son seul nom. Et ce, de l’aveu même de Laurent Duvault, qui a conscience que l’unique lectorat d’un titre ne peut permettre un carton au box-office : « Si vous regardez le nombre de lecteurs, ce n’est clairement pas assez pour remplir les salles de cinéma. On ne s’arrête pas à eux, aucun film ne serait rentable si on fonctionnait ainsi. C’est plutôt un point de départ. »

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L'affiche de Gaston Lagaffe avec des flèches pour désigner des personnages pourtant, a priori, cultes.

Tout le défi est d’ailleurs là : faire connaître et reconnaître des (nouveaux) héros qui, à leur tour, devraient inscrire leurs prouesses dans l’histoire, tout en permettant de relier les générations et de relancer les ventes d’albums, même si Laurent Duvault s’en défend : « Si on vend les droits, c’est pour en faire autre chose. Le personnage renaît sur un autre média, rencontre un autre public, on ne fait pas ça uniquement pour vendre des bandes dessinées. » L’intérêt serait donc plutôt de faire (re)vivre la marque pour atteindre un certain degré d’immortalité, quitte à changer de format, ce qui demeure un dessein honorable artistiquement parlant – mais ne fait guère illusion dès l’affiche, où tout, de la composition aux titres, en passant par les couleurs, nous fait rentrer dans les heures sombres de la comédie française. Comment faire alors pour que Dupuis tire profit de ses revers et change de stratégie ? Osons une proposition : peut-être en commençant par se lancer dans de vraies adaptations, en prenant un réel parti stylistique qui rend hommage à Franquin et consorts, et non à une capsule M6 de prime time, avec humour qui tache de rigueur et déguisements impossibles. Donnons même un nom, au hasard : Antonin Peretjatko, auteur de La loi de la jungle, qu’on ne se refuserait pas de voir aux commandes d’un Gaston revisité. Car autrement, la maison d’édition risque d’enterrer prématurément l’essence même de son catalogue – soit tout l’inverse de son objectif premier, un comble.

Dupuis au cinéma, quelques dates :

Les aventures de Spirou et Fantasio

Un film de Alexandre Coffre

Avec : Thomas Solivérès, Alex Lutz, Ramzy Bedia

Sortie le 21 février 2018

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Gaston Lagaffe

Un film de Pierre-François Martin-Laval

Avec : Théo Fernandez, Pierre-François Martin-Laval, Arnaud Ducret

Sortie le 4 avril 2018

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Tamara Volume 2

Un film de Alexandre Castagnetti

Avec : Héloïse Martin, Rayane Bensetti, Sylvie Testud

Sortie le 4 juillet 2018

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