En circulation depuis quelques mois et désormais disponible en VOD, le nouveau Brian De Palma n’a pas folle réputation. Coproduction européenne aux allures de pudding France Télévision, ce thriller renié par son auteur (en froid avec ses mécènes qui auraient bousillé le film) est pourtant un objet de curiosité dans la plus parfaite continuité d’une oeuvre qui a fait du suspens hitchcockien un horizon à sans cesse réinterroger et dépasser.  Retour donc sur Domino, film fauché et néanmoins fascinant qui continue de questionner la grande obsession de palmienne pour les images perdues.

La loi du suspense, invention américaine, fut dès l’origine une affaire de montage. Donc de négoce avec le temps. Une affaire de seconde avant l’instant fatal, de regard subreptice et de main révélée, une manière pour le vivant de toujours s’immiscer dans le champ de la caméra, parmi tous ses artifices. Etablie très tôt donc – David W. Griffith, Mack Sennett, l’un avec la fresque historique, l’autre le burlesque, tous deux au commencement de ce qui nous occupe), cette loi propre au cinéma se proposa de dilater assez le temps pour y mieux voir. De le poisser plutôt, d’en faire la mare visqueuse où s’enfoncent les personnages, comme chacun peut en faire l’expérience dans un rêve. 

C’est ainsi que commence vraiment Domino, le dernier film de Brian De Palma. Comme Vertigo, comme un rêve, voilà que d’un vieux maître (Hitchcock) à l’autre (De Palma), quelque chose a passé. Quelque chose comme un sésame, une intime tension. Comme le suspense, ce frisson qui depuis toujours, parcourt le cinéma. Quelque chose qui montre au spectateur ce qu’il est venu chercher, un dilemme, une joie et une souffrance. Car l’image digne de ce nom est toujours double. Elle reflète autant qu’elle montre. Révèle autant qu’elle cache. Domino commence avec la lenteur d’un cauchemar. Une poursuite sur les toits, dont les tuiles s’effondrent à mesure de pas engourdis, une glu qui n’est pas seulement celle du temps ; celle aussi de l’image qui s’accroche à notre œil, avec la netteté du rêve. Tout a un sens, et tout pèse : la pulsion scopique a pris le dessus. Passion du voir. 

Longtemps De Palma aura scruté l’horizon hitchcockien. Et trouvé à juste titre que cet horizon, c’était la pornographie. Une manière de montrer sans cesse, d’inviter le spectateur à toujours mieux voir, à se fondre lui-même dans les délices perverses de la mise en scène. La langue tirée de la femme étranglée dans Frenzy en témoigne ; Hitchcock n’aura eu de cesse d’atteindre l’image interdite. Pour changer ce désir en résistance. De Palma fut ainsi, est encore, le plus génial copycat d’Hitchcock, son éminence grise. Dans la mesure où il poursuivit le même désir que son prédécesseur, chercha sans cesse à en pénétrer les fantasmes, pour mieux y reconnaître les siens.  

Le spectateur, toujours, doit savoir. Le suspense tient de l’avance, non du retard ; le spectateur sait déjà, il s’est émancipé, simplement : il attend  ; et cette attente devient un désir autant qu’une angoisse ; nulle surprise à l’horizon, sinon celle d’une chute annoncée, forcément binaire. Une expérience morale, émotionnelle, qui fait de l’alternative offerte, la balance où mesurer nos gouffres.

De Palma sera allé plus loin qu’Hitchcock. Il aura renoncé à l’élégance, pour déployer tout l’attirail disponible de son temps, sa propre pornographie.

De là le recours sans cesse réitéré à toutes les procédures du voir, toujours au plus près d’une « vérité » qui ne se donne que dans la durée : zoom progressif, split-screen, ralenti, qui toutes ont la commune possibilité de dilater le temps, aussi bien que l’image. L’enjeu reste le même : voir assez longtemps pour ne plus oublier. Et pour le cinéaste, réduire ainsi le spectateur à sa plus simple expression, celui qui tout ensemble espère et se souvient. De Palma sera donc allé plus loin qu’Hitchcock. Il aura renoncé à l’élégance, pour déployer tout l’attirail disponible de son temps, sa propre pornographie. De Palma, c’est le cinéaste fait pute. Avec des arguments. C’est surtout un cœur qui ne cesse de battre au fil de sa filmographie, en fait autant un maître du thriller qu’un as du mélo. De ceux qui savent le trajet qui va de l’image aux larmes, trajet si lent que toutes nos vies ne suffiraient à y trouver le temps nécessaire. Ainsi, on aurait tort de croire que les larmes faciles sacrifient au temps qu’il leur a fallu pour éclore ; elles viennent de si loin qu’elles ne s’annoncent jamais. De Palma sait cela, ne fait même que le répéter. Tous ses plans participent d’une même prière, infinie, pour les images perdues. 

Toujours celles qui manquent au réel, leur manque vraiment. Rien à voir avec un quelconque complot ; si la menace terroriste sert de fil rouge au scénario, c’est un tout autre fil que le spectateur doit tirer ici, en pays de cinéma. Celui qui ne se montre pas, qui lie les êtres autant que leurs regards. Un homme a oublié son ami, le temps d’une nuit. C’est l’histoire que raconte Domino. L’a oublié à ce point que le matin venu, le voici qui oublie son arme, au chevet de son amoureuse. Il est flic. Il n’a pas assuré. Tout va partir de là. De ce que tous les spectateurs sont coupables. Veulent se reconnaître dans un personnage. Trop humain, ce dernier est devenu une balle, que De Palma a prévu de loger dans nos têtes. Sa culpabilité est la nôtre, d’abord parce que c’est elle qui le fait avancer dans le récit, l’invite à se croire meilleur qu’il n’est.  C’est à partir d’une image qu’il n’a pas vue (le revolver oublié), qu’il voudrait tout voir à présent ; et De Palma, tout nous montrer.

C’est ainsi que la netteté du plan chez De Palma, l’absence de la profondeur de champ, offre constamment ce poids de culpabilité. Tout y est mis à égalité : le tueur et le tué, la situation et sa cause. Tout est écrit. La paranoïa est un fatum pour De Palma, nullement une idéologie. C’est une mécanique de précision qui se mue en tragique. Parce qu’il a oublié son arme, un flic a mis en danger son coéquipier. Lequel téléphone, tandis qu’un homme s’apprête à le tuer. Les deux partagent le plan avec cette égale netteté de point, seuls leurs regards divergent.

domino

Domino © Rolf Konow

Nous savons depuis le début comment tout cela va se terminer, la culpabilité fait ici un destin de toute chose. Il n’empêche, c’est tout l’art du suspense, que de faire croire au miracle quand on sait qu’il n’arrivera jamais. Souvenons-nous de Carlito’s Way (L’Impasse, 1993), ce lent chemin (presque trois heures) vers la rédemption, alors même que dès la première image, nous étions le témoin d’un meurtre, savions que cette rédemption était impossible ; et pourtant, nous l’avions oubliée.

De Palma aura permis, avec ce dernier film, de remettre le suspense au goût du jour.

Le cinéma contre l’oubli. Cette tension même, fait le propre du suspense. Un flic a merdé, donc. Une terroriste s’apprête à mettre la terreur partout où il passe. De Palma ne voit pas d’autre option que de la mettre en scène : à ce prix seul le cinéma en sortira gagnant, à défaut des vies que le hasard a fauchées. Ainsi De Palma aura permis, avec ce dernier film, de remettre le suspense au goût du jour. Et d’en changer la définition : dès lors, ce n’est plus le souvenir que convoque le temps déployé par la mise en scène, c’est le risque de l’oubli. Une béance, comme tout plan de cinéma qui se respecte. Et pour finir, cet adage : ne jamais oublier ceux qui nous retiennent au désir de vivre, même au prix de leur mort prématurée.

Domino

Un film de Brian de Palma

2019 – 1h29

Avec : Nikolaj Coster-Waldau, Eriq Ebouaney, Guy Pearce…

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