Après le trafic de drogue, la guerre en Irak et les lendemains qui déchantent de Katrina, David Simon continue son exploration de l’americana en s’attaquant à la genèse du porno à l’américaine avec The Deuce. Grande série d’immersion au pilote impressionnant de maitrise,  la nouvelle création du créateur de The Wire promet une intense et truculente plongée dans le New York des seventies, entre plaisirs de la chair et capitalisme pur et dur.  Pour son lancement, tout frais sur HBO et OCS, chronique d’un premier épisode amorçant une odyssée politique, sociale et surtout humaine loin des idées reçues. 

Le timing est parfait. Alors que l’illusion du rêve américain semble se déliter sous nos yeux au gré des coups de boutoir tweetés par le président Trump, David Simon reprend du service sur HBO. L’ancien journaliste du Baltimore Sun a passé les vingt dernières années à décortiquer le (dys)fonctionnement du « système » des grandes villes américaines, de la corruption inhérente à cet implacable amas d’institutions monolithiques aux forces sociétales dont la fonction primaire semble être d’écraser les plus démunis. « It’s all in the game », le leitmotiv lancinant de The Wire  pour évoquer le trafic de drogue, pourrait aussi bien se transposer à la Nouvelle-Orléans délaissée post-Katrina de Treme qu’aux troufions errant dans le désert irakien de Generation Kill et au destin brisé du maire idéaliste de la ville de Yonkers dans Show Me a Hero. Victimes d’un jeu aux dés pipés auquel ils n’ont même pas conscience de participer, les protagonistes de Simon sont les symboles d’un rêve américain mis en échec, impasse où les aspirations individuelles sont irrémédiablement broyées par les exigences impérieuses du business. Pour The Deuce, Simon braque son projecteur sur le New York miteux des années 1970, au moment où l’industrie du sexe est en plein essor, de la prostitution omniprésente à la naissance du cinéma pornographique. D’un certain point de vue, le pitch de la série représente la quintessence de la chronique simonesque : la transformation de New York (fantasme absolu de la grande ville américaine), l’exploitation sans vergogne du corps humain (dimension la plus intime des individus) et la logique capitaliste impitoyable qui impose ces dynamiques.

Pimpin’ ain’t easy

Simon est ici flanqué de son partenaire créatif de prédilection, le romancier George Pelecanos, plus connu pour sa propension à tuer les personnages préférés des téléspectateurs lors des antépénultièmes épisodes des différentes saisons de The Wire que pour ses pourtant excellents romans policiers, aussi glauques que puissants. Les deux compères prennent leur temps pour dérouler un pilote de 1 h 30 où l’on découvre une galerie de personnages truculents, tandis que l’intrigue – c’est presque une évidence de le préciser quand on parle d’une série de David Simon – tarde à se dessiner. The Deuce est avant tout une étude de caractères, de rapports de force et de modèles économiques concurrents. Une lorgnette sur le plus pur des libéralismes à l’œuvre. La vie, de la liberté et de la recherche du bonheur somme toute. On y rencontre des pimps, proxénètes à la garde-robe flamboyante et au verbe acéré. Ils discutent de tout et de rien, tranquillement installés à la gare routière où arrivent des jeunes filles en fleur en provenance des quatre coins de l’Amérique profonde. La conversation fuse, et quand l’un d’eux compare la politique étrangère du président Nixon à son métier de proxénète (il faut dans les deux cas savoir manier la carotte et le bâton), on pense immanquablement au fameux débat à propos des Chicken McNuggets dans The Wire. Mais les macs gardent l’œil grand ouvert, et lorsqu’une fille un peu plus jolie que les autres descend du bus (Lori, fraîchement débarquée du Minnesota), l’opération de séduction est enclenchée : de nouveaux habits plus « New York » lui sont offerts, on l’invite à petit-déjeuner… Le sales pitch est bien rôdé. Parfois, la jolie provinciale est moins ingénue qu’elle n’en a l’air. Et souvent, le mac suave et bienveillant est moins gentil et sincère qu’il ne veut nous faire croire. Business is business.

The Deuce HBO

Affiche pour la série

The Deuce est avant tout une étude de caractères, de rapports de force et de modèles économiques concurrents. Une lorgnette sur le plus pur des libéralismes à l’œuvre.

C.R.E.A.M.

Tout ce petit monde se retrouve sur le trottoir, autour d’un Times Square très éloigné de l’overdose de logos publicitaires sauce Disney que l’on connaît aujourd’hui. Candy (Maggie Gyllenhaal, perruque à boucles peroxydée et toute fourrure dehors) est la seule prostituée « indépendante » à ne pas avoir recours à un proxénète. « Nobody makes money off of my pussy but me » (« Personne ne s’enrichit grâce à ma chatte à part moi »), lance-t-elle à un mac qui essaie de la recruter pour la énième fois. La punchline est facile, mais incite à la réflexion sur la misogynie et la violence d’un système pourtant accepté par toutes les autres comme normal, voire idéal. « Me, I need pimping. Otherwise I tend to get lazy » (« Moi, j’ai besoin d’un mac. Sinon, je deviens paresseuse »), confesse une Lori qui a visiblement déjà arpenté pas mal de trottoirs, « just not that one » (« mais pas celui-ci »). Un peu plus tard, lorsque Candy explique à un lycéen naïf – qui n’a pu se retenir de jouir lorsqu’elle a posé la main sur lui – pourquoi elle ne peut pas lui accorder une seconde chance sans qu’il ne doive payer de nouveau, c’est la limpidité de la logique capitaliste qui est exposée, reléguant l’humain loin derrière l’efficacité des transactions. Heureusement, Candy n’est pas si cruelle : elle accepte les chèques. Sa vraie bienveillance ne sera dévoilée que plus tard, lorsqu’elle rendra visite à sa fille pour qui – on présume – elle mène cette vie dissolue. Une autre prostituée (Darlene, interprétée par une Dominique Fishback déjà épatante dans Show Me a Hero) est victime d’une agression brutale lors d’une passe. Les risques du métier ? Non, simple jeu sexuel avec un client régulier. Ouf. Pour cette fois. Comme avec Lori, les apparences sont trompeuses, mais la sensation de malaise et de danger qui plane au-dessus des filles est palpable. « Cash rules everything around me », rappait Method Man (qui joue ici le rôle de Rodney, l’un des macs), et, dans ce business de corps et de fluides, gain et risque marchent main dans la main. L’avènement du porno, produit et distribué en masse, est sur le point de changer le rapport de forces. Le pilote ne fait que le suggérer, mais les indices sont là. Évidemment, une batterie de nouvelles problématiques, allant d’un rapport modifié à l’acte sexuel à de nouvelles formes d’objectification de la femme vont accompagner l’éclosion du porno. Mais pour Candy et ses amies, le changement, c’est maintenant.

The Deuce HBO

Prostituées, tenancier de bar, étudiante qui sait user de son corps arriver à ses fins, The Deuce entremêle des destins croisés où le corps et sa marchandisation est au centre de tout.

Moustaches mafia

Enfin, le pilote garde sous le coude une paire d’as truqués : James Franco. Allant à l’encontre des ses habitudes, Simon a fait appel à une star hollywoodienne pour incarner les frères Martino, jumeaux moustachus inspirés de personnages réels. Frankie Martino est un feu-follet, parieur invétéré accumulant sans la moindre inquiétude les dettes envers la mafia. Il a toujours compté sur son frère Vincent, travailleur laborieux mais moralement irréprochable, qui accumule les jobs de nuit au point de détruire la famille qu’il pense ainsi aider : sa femme, lasse de l’attendre vainement devant la télé, écume les rades de la ville chaque soir, flirtant aux bras d’inconnus pendant que sa belle-mère garde leurs enfants délaissés. Vincent est le manager d’un bar où mafieux, policiers, pimps et prostituées ont leurs habitudes – pratique pour la fluidité des intrigues –, et l’échec de son couple le pousse à quitter le domicile familial durant le pilote pour s’installer dans un hôtel de passe où il sera témoin des pièces les plus glauques de la comédie humaine. La pègre est une incarnation essentielle chez Simon, une tumeur inévitable (et indispensable ?) du système capitaliste envoyant ses gros bras mettre de l’huile de coude dans les rouages de la machine à corrompre. La frustration et la rage intérieure de Vincent sont palpables lors de la scène finale, où il assiste à l’agression d’une prostituée par un mac mécontent de son rendement. Bien qu’ils soient en retrait lors de ce pilote, on devine que Simon compte faire des Martino une pièce centrale de son puzzle, à l’intersection des mondes du sexe et du crime, témoins et moteurs de l’intrigue aussi bien qu’illustrations presque trop évidentes des dilemmes moraux inhérents à l’époque.

Contrairement à Vinyl, aucun vernis nostalgique n’édulcore la reconstitution de la ville en la maquillant d’un glamour qui travestirait la réalité de l’époque

New York, 1971

Contrairement à Vinyl, autre production HBO s’intéressant à la même période, aucun vernis nostalgique n’édulcore la reconstitution de la ville en la maquillant d’un glamour qui travestirait la réalité de l’époque. Ici, les voitures n’ont pas l’air d’avoir été apprêtées pour un rallye de collectionneurs sur la Côte d’Azur, et les vêtements de ces habitants de quartiers populaires ne sont pas flambant neuf. Les rues grouillent de vie et de misère, suintant la pauvreté de partout, des déchets qui jonchent les trottoirs aux clochards qui les habitent. La fumée de cigarette est omniprésente dans les bars, les odeurs d’alcool et de transpiration arrivent presque à nos narines. Entre la recréation minutieuse de Washington Heights, le panneau publicitaire Winston fumant et les films de Bertolucci, Argento, Sagal ou Waters à l’affiche au-dessus des prostituées faisant le pied de grue, l’époque a rarement aussi bien été montrée à la télévision. La réalisation de Michelle McLaren (cheville ouvrière sur diverses productions HBO depuis 2010) se distingue par un sens du rythme indispensable pour naviguer dans la large palette de personnages initialement difficiles à distinguer. La première scène rassemblant les frères Martino dans le même plan illustre bien l’élégance de McLaren : en 30 secondes de travelling, la personnalité de chacun est définie et la sobriété de la séquence fait oublier les effets spéciaux nécessaires à sa réalisation. Franco, le lead théorique de la série, est utilisé avec parcimonie malgré son double rôle, tandis qu’une scène où Darlene et son vieux client regardent Le Conte des deux villes à la télé traîne délicieusement en longueur, permettant ainsi de mieux comprendre la dynamique de leur relation. Jusqu’aux dialogues, s’appropriant une nouvelle fois un argot et une syntaxe sans condescendance, McLaren, Simon et Pelecanos façonnent avec un soin aussi maniaque que fascinant et prometteur une saisissante immersion dans le New York des années 1970.

The Deuce HBO

Immersion impressionnante dans le New York seventies et ses personnages

Avec The Deuce, David Simon semble s’attaquer à une nouvelle étude méticuleuse de la déliquescence du rêve américain en faisant, une fois n’est pas coutume, un effort pour enrober la pilule amère de son message dans une syntaxe filmique plus séduisante. L’approche foisonnante et l’argot tortueux de The Wire, l’absence de structure parfois déconcertante du montage jazzy de Treme ou l’aridité étouffante du jeu politique de Show Me a Hero semblent loin, tant Franco et Gyllenhaal sont à l’aise pour baliser l’ouverture du récit. Peut-être faut-il y voir la patte de Richard Price, ancien de The Wire qui avait également produit l’année dernière le pilote limpide et magistral de The Night Of pour HBO. Espérons pour Simon que le reste de la saison soit du même acabit.

The Deuce

De David Simon et George Pelecanos

Huit épisodes

Diffusion HBO / OCS

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