Avant même sa sortie chez lui en août dernier, le nouveau film de Kathryn Bigelow était pris sous le feu des critiques idéologiques : en tant que blanche, pire, bourgeoise, raconter les émeutes de Detroit en 1967 lui serait interdit. Sans vouloir se défaire de cette patate chaude, le film mérite toutefois de passer entre les balles. Dans le prolongement direct de Démineurs et Zero Dark Thirty, déjà écrits par le journaliste Mark Boal, Detroit pervertit les rouages de l’épopée hollywoodienne classique et prolonge l’history of violence filée par la cinéaste depuis ses débuts.

Ayant raconté ses déboires personnels au travers de ses films, Kathryn Bigelow espérait sans doute les avoir conjurés pour de bon. Dans Blue Steel, Jamie Lee Curtis bataillait pour imposer sa légitimité en tant que femme flic auprès de la bureaucratie masculine du NYPD. À chaque homme qui lui demandait comment une si jolie fille en vient à porter l’uniforme, elle était contrainte de prouver illico son pedigree de justicière. Devant sa hiérarchie, il lui fallait constamment justifier le port d’un revolver de service perçu comme un sceptre un peu trop phallique. De même, dans Zero Dark Thirty, Jessica Chastain doit répondre d’une stratégie observée d’un oeil sceptique par ses collègues de la CIA, comme si elle avait dérobé au sexe opposé ses méthodes drastiques. D’une certaine manière, les errances existentielles de The Loveless ou d’Aux Frontières de l’aube  racontent aussi la difficulté d’être pleinement soi-même dans un monde ouaté mais quadrillé par de rigides codes identitaires.

Bigelow a bataillé pareillement depuis ses débuts. Peintre fauchée, cinéaste indépendante lancée dans des projets arty, puis valeur montante du thriller d’action : à chaque stade de sa carrière, il lui a fallu redoubler de pugnacité pour faire valoir sa place sur l’échiquier, et aboutir finalement au sacre de Démineurs – qui récolta l’Oscar promis au Avatar de son ex-mari, James Cameron. Une lutte sublimée dans ses films et en fin de compte gagnée, donc. Supposément, du moins : Bigelow est convoquée une fois de plus à la barre. On la prie à nouveau de se justifier, mais ce n’est plus son sexe qui est en jeu. Les premières projections de Detroit ont déclenché le tollé que l’on sait : une large frange de la presse anglo-saxonne sourcille à l’idée qu’une cinéaste blanche s’empare des émeutes de 1967.

It happened in Detroit

Dans un article du National Review titré « Kathryn Bigelow Does the Wrong Thing in Detroit« , le critique Armond White avance un argument synthétisant les reproches ayant fusé de toutes parts contre le film : il serait sommairement coupé en deux, dressant un bloc actif (les flics racistes) contre un autre passif (les martyrs afro-américains). D’après White, les émeutes ne pourraient au contraire s’envisager qu’en rappelant l’implication active – militantisme, musique, art, logos politique – de la population noire en 1967, sans quoi celle-ci se verrait réduite à une masse de victimes dont le calvaire offre un spectacle voué « à épancher la soif de repentance d’une certaine gauche ». Si les termes s’appliquent parfaitement à une foule de dramas mémoriels servis à la pelle par Hollywood, l’argument parait difficilement audible dans le cas présent.

D’abord parce que le fait d’appartenir à une minorité n’empêche pas nécessairement un cinéaste de livrer le schéma dénoncé par White (cf. 12 Years a Slave de Steve McQueen, qui passait à côté de son sujet et laissait son héros s’embourber indéfiniment dans sa condition de martyr). Ensuite parce que l’entreprise de Bigelow n’a rien à voir avec le cinéma de Spike Lee, que l’auteur convoque pour dresser un parallèle rapide (le titre de l’article faisant évidemment référence à son Do The Right Thing) : Detroit s’intéresse moins à l’histoire en soi, ou à une situation politique documentée du point de vue d’une communauté, qu’à un événement singulier ramassé sur une poignée d’heures – la descente barbare d’une escouade de police à l’Algiers Motel, le 25 juillet 67, qui coûta la vie à trois hommes noirs et laissa le reste de l’assistance (dont deux jeunes femmes blanches) humiliée et traumatisée. La tragique bavure sert de centre nerveux au récit, ausculté de manière à dégager des constats qui ne relèvent en rien de la bien-pensance de gauche décrite par l’article du National Review. Pas plus d’ailleurs qu’ils ne s’inscrivent dans une quelconque provoc’ de droite.

Detroit

Detroit en 1967 (droits réservés)

Été brûlant

Qu’est-ce qui explique une telle méprise, et une levée de boucliers aussi farouche – au-delà du climat social américain, exacerbé par les violences de Charlottesville et appesanti par un débat trop souvent enclos dans des safe spaces recroquevillés ? Sans doute le refus de prendre ce projet de narration et de mise en scène pour ce qu’il est, à savoir une tentative de saisir l’essence de la guerre, contenue dans un geste spécifique, et observer ses retombées sur un destin individuel (car c’est la thèse du film : les principaux acteurs de cette insurrection l’ont vécue comme un authentique conflit guerrier, aussi injuste et absurde soit-il).  En l’occurrence, la nuit sanglante de l’Algiers Motel a modifié en profondeur l’existence de Larry Reed, chanteur du groupe de soul The Dramatics. Promis à une glorieuse carrière sous l’égide de Motown, il voit d’abord sa consécration ajournée le soir du 22 juillet lorsqu’un raid policier est lancé contre le Fox Theatre, bar prisé (mais clandestin) dont il s’apprêtait à fouler la scène. L’assaut déclenche l’été brûlant de la 12th Street, qui entrainera donc Reed dans une seconde soirée infernale, celle de l’Algiers Motel où il projetait de faire la fête. Sorti de là vivant mais brisé, il renoncera à son avenir dans le rythm n’blues. Il laissera ses talents de chanteur s’échouer dans une église voisine, où il animera toue sa vie une chorale de quartier.

Bigelow continue d’éplucher les carnets sanglants de sa nation pour mieux désigner les guerriers factices en plein effort de légitimation trompeuse face à l’Histoire

Guerre raciale

Démineurs et Zero Dark Thirty, également scénarisés par Mark Boal, adoptaient le même procédé : une action spécifique, motivée par un contexte politique, venait sceller une destinée sur laquelle s’imprimait aussi, au passage, la marque reconnaissable de la guerre. En dehors de la controverse suscitée par Zero Dark Thirty, accusé ici et là de légitimer la torture pratiquée par la CIA, le tableau brossé par ces films mettait à peu près tout le monde d’accord. Il était question de guerres officielles, précisément documentées, et personne ne se serait hasardé à reprocher aux récits d’oblitérer ou de caricaturer le point de vue d’un « camp » ou d’une population. La donne change dans Detroit, et c’est là probablement que s’enracine la polémique : la cinéaste ambitionne de représenter les émeutes comme elle furent décrites par leurs contemporains, c’est-à-dire comme la manifestation d’une guerre raciale, prenant soin de signifier la méfiance nourrie de part et d’autre (les musiciens des Dramatics se décident à draguer des filles « même si elles sont blanches », tandis que les flicards énervés se vautrent dans un racisme pleinement assumé).

Detroit

Detroit (Annapurna Pictures, 2017)

Matière explosive

C’est tout le projet du cinéma de Bigelow depuis son origine : traquer le germe guerrier partout où il se trouve. Filmer la guerre sous toutes ses formes, larvée ou effective, pas seulement sur le champ de bataille extérieur mais aussi intra-muros, dans un pays dont l’histoire même est celle d’une constante « régénération par la violence », comme l’ont écrit ses historiens. Cela suppose de passer d’un point de vue à l’autre, quitte à s’arrimer pour un temps à celui des combattants les plus abjects ; d’oser des renversements de perception peu communs dans les épopées hollywoodiennes (héritière de Peckinpah, Kathryn Bigelow lui avait emprunté avec K-19 l’ambitieux principe de Croix de fer : les stars yankee y endossaient le rôle des ennemis jurés du Stars and Stripes) ; de dépecer chirugicalement les situations quitte à sembler parfois se trouver partout en même temps, donc nulle part.

Mais en s’arrêtant sur la tragédie de l’Algiers Motel, en se lovant au creux d’une nuit aberrante où se mêlent stupidité, panique, haines et complexes refoulés, Bigelow trouve le bon moyen d’exposer un acte de violence dans toute sa perverse subtilité. Et d’interroger sa justification par la notion de guerre, encore invoquée à l’heure de l’après-Charlottesville. Ce qui se joue factuellement est sans ambiguité : les flics zélés et bas du front ont sombré dans la barbarie la plus vile ; leurs cibles, payant une provocation idiote destinée « à donner une leçon » à la police (le taulier du motel a tiré à blanc depuis sa fenêtre), pâtissent d’avoir simplement voulu défendre leur innocence et préserver leur dignité. Sur ce plan, Detroit se positionne sans équivoque. Et saisit donc l’occasion de distinguer deux formes de guerre : celle que livre officiellement l’État pour endiguer les émeutes et celle, pulsionnelle, injuste et fasciste, des flics aliénés  – dont se désolidarisent d’ailleurs les soldats de la Garde Nationale chargés de surveiller la zone. Si la démonstration se fait lourde par endroits (les dialogues mis dans la bouche des bourreaux en uniforme pour expliciter leurs rancoeurs racistes), c’est probablement que Bigelow a conscience de manipuler une matière explosive, et clarifie donc son parti-pris au risque de se montrer explicative. Il n’empêche que l’horreur se déploie dangereusement dans l’enceinte de ce mouroir dévasté, s’affole et s’éparpille dans tous ses recoins jusqu’à ce que l’image se fasse nausée, et que le film lui-même semble tourner de l’oeil.

Detroit

Detroit (Annapurna Pictures, 2017)

Tromper l’Histoire

Le tunnel cauchemardesque débouche en somme sur une vision fataliste inscrite dans le prolongement d’une oeuvre largement consacrée à la généalogie nationale de la violence. Si cette dernière trouve le moyen de se perpétuer ad vitam, des émeutes de Watts, Harlem ou Detroit jusqu’aux terrains minés d’Irak ou d’Afghanistan, c’est que les salauds profitent d’événements comme celui de l’Algiers Motel, triste point aveugle de l’Histoire (les coupables seront acquittés au nom de la légitime défense et l’un des meurtres sera classé sans suite), pour justifier l’injuste, se fabriquer des ennemis et transformer des sévices arbitraires en batailles louables. Profitant d’un moment d’invisibilité, ils récrivent leurs propres méfaits pour les transformer en épopées officielles. Avec cette plongée certes imparfaite dans un dossier encore trouble, Bigelow continue d’éplucher les carnets sanglants de sa nation pour mieux désigner les guerriers factices en plein effort de légitimation trompeuse face à l’Histoire. Ironiquement c’est  elle, aujourd’hui, que l’on somme de se justifier.

Detroit

Un film de Kathryn Bigelow

U.S.A, 2017 – 2h23

Avec : John Bogeya, Anthony Mackie, Algee Smith

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