L’Amérique oubliée de Trump – une Amérique blanche, rurale, ouvrière, le plus souvent pauvre et peu éduquée – semble s’accrocher aujourd’hui à un fol espoir : que son messie à perruque « will make America great again ». Cette Amérique d’antan prospère et douce, tant fantasmée, n’a probablement jamais existé. Pourtant, au tournant du XXe siècle, une série incarne cette utopie à merveille, installant une version bien particulière de l’Amérique profonde (la « vraie ») dans l’imaginaire collectif.  Ses personnages, ses décors et ses tropes narratifs servent même de patron à une ribambelle de copycats qui renforcent cette mythologie de l’Americana, aussi bien à la TV qu’au cinéma. Bienvenue à Capeside, ville fictive du Massachusetts, l’antre de Dawson’s Creek.

Comprendre Dawson’s Creek, c’est avant tout comprendre son créateur, Kevin Williamson. Après avoir offert une seconde jeunesse (surchargée d’ironie et adepte de références méta) au slasher movie en écrivant le scénario de Scream en 1996, Williamson a carte blanche pour choisir son prochain projet. Homosexuel ayant grandi dans l’État très conservateur de la Caroline du Nord, il a passé son adolescence à réprimer ses instincts et ses envies pour se conformer aux standards de décence locaux, absorbant de la pop culture au kilo en guise de soin palliatif. Cette adolescence idéale dont son environnement l’aura spolié, il s’attache à l’inventer à travers le personnage de Dawson, héros « semi-autobiographique » (quoi que cela puisse signifier) d’une série qu’il propose comme une alternative aux teen shows ostentatoires de l’époque, comme Beverly Hills 90210, et qui finira par s’imposer comme le canon du genre.

Carte postale

Le cadre idyllique de Dawson’s Creek nous plante d’emblée dans l’univers de Williamson, cette Amérique générique, un brin rurale mais pas trop, où même les arbres sont photogéniques, remplissant proprement les cases de la mythologie qu’Hollywood a imprimée dans l’inconscient collectif. On a déjà vu mille fois ce lycée, ce bar, ces maisons sans haie à la façade blanche – cela peut aussi bien être Capeside que le Woodsboro de Scream, et c’est bien le but : offrir une toile vierge où peuvent s’imprimer les émotions adolescentes, le moteur central de toute production Williamson, où angoisse perpétuelle, désirs réprimés et rivalités fraternelles sont les éternels leitmotivs.

Bien entendu, l’ensemble du cast est composé d’acteurs ayant cinq à dix ans de plus que les personnages qu’ils sont censés incarner (James Van Der Beek, alias Dawson, se rasait deux fois par jour pour avoir l’air plus jeune), leur plastique immaculée suggérant un monde meilleur où l’eugénisme serait la norme. Les personnages de couleur sont presque inexistants et toujours réduits à des rôles mineurs remplissant des offices précis. Exemple savoureux : lorsque la sœur de l’un des personnages principaux tombe enceinte sans être mariée, c’est évidemment d’un Noir. Grams, la grand-mère croyante et sévère, désapprouve fermement (aussi bien le bâtard que le concubin noir), mais finit par accepter la situation après s’être demandé… What would Jesus do?

Eau précieuse

Williamson révise ici les mécanismes du soap traditionnel à la sauce teen avec toute la complexité que cela implique. Dawson est l’adolescent typique de la small town américaine, vivant de films et d’eau fraîche en rêvant du jour où il pourra lui-même émuler son idole, Steven Spielberg. Ses deux meilleurs amis complètent le triangle (bientôt amoureux) qui forme le socle de la série : Joey (Katie Holmes, petite fiancée de l’Amérique avant de devenir madame Tom Cruise) en girl (littéralement) next door faussement ingénue, qui attise les passions sans s’en apercevoir (ou, comme toutes les filles qu’on a voulu draguer étant jeune, en le feignant) ; Pacey (Joshua Jackson) en clown de service au grand cœur, prompt à dégainer les vannes pour masquer une sensibilité inattendue. Beaucoup de scénaristes tenteront par la suite de reproduire l’équilibre parfait de ce triangle, la futilité furieuse qui se dégage des innombrables conversations tournant invariablement, via mille et un détours, autour des deux questions fondamentales de l’adolescence : « Est-ce qu’il/elle m’aime ?» et son corollaire « A-t-il/elle déjà couché avec un(e) autre ? » Lorsque la New-Yorkaise Jen (Michelle Williams) débarque en robe printanière d’un yellow cab, invoquant de toutes ses forces l’esprit de Marilyn Monroe pour pimenter leurs routines campagnardes un peu trop simplettes, la structure de six saisons inégales mais d’une densité verbale certaine est en place.

Sous ses airs puritains, Dawson’s Creek se veut avant-gardiste et montre le premier baiser entre deux hommes en prime time aux États-Unis.

Conte d’adolescence

Dès sa première saison, la série s’attaque à des thématiques complexes : inévitablement l’amour et la sexualité, mais aussi la mort, l’adultère, le racisme ou la maladie mentale. Sous ses airs puritains (Joey demande à Pacey « Combien de fois tu promènes ton chien chaque jour ? » pour s’enquérir de ses pratiques masturbatoires), Dawson’s Creek se veut avant-gardiste, montrant ainsi le premier baiser entre deux hommes en prime time aux États-Unis. La série n’élude aucun des passages obligés du parcours initiatique lycéen US (matchs de foot, bal de promo, spring break, remise des diplômes), mais sa quintessence se trouve dans ses dialogues interminables : les protagonistes s’aiment, rompent, se détestent et se rabibochent, mais ils ne cessent jamais d’en parler. Pleins d’humour et exagérément conscients, ils analysant leurs propres actions et leurs sentiments, redoublent d’anxiété et d’insécurité jusqu’à exprimer parfaitement le sentiment de folie propre à l’adolescence. Rien de tout cela n’a la moindre importance, ces préoccupations sont d’un dérisoire absolu, mais le destin du monde semble suspendu à chaque mot, au souffle imperceptible d’un échange entre Pacey et Joey.

Whedon vs Williamson

On se demande cent fois : mais quel adolescent s’exprime comme un personnage de Shakespeare ? Puis les bons mots prennent le dessus, des références méta (« On est à ça du Peach Pit », annonce Pacey lors d’un rare moment de joie généralisée) aux leçons de vie sarcastiques (« Quand une fille te déteste comme elle te déteste, ça veut dire qu’elle t’aime en fait, Psychologie de base niveau maternelle »). L’outrance verbale, au service de cette intensité introspective, finit par devenir le cœur de la série. S’ils ne le font pas sur ce registre de vocabulaire, les « vrais » ados ont bel et bien leur vocabulaire propre, précis et exclusif. Ils vivent leurs histoires d’amour à fond, et une rupture représente souvent la fin du monde. Leurs amitiés, leurs styles vestimentaires sont des affaires sérieuses, importantes. Williamson ne montre que ça, en rejouant son adolescence, encore une fois, en se donnant une chance dans un monde un tout petit peu meilleur que le vrai. Si les 20 ans de Buffy, autre série phare de Warner Bros., ont été célébrés en grandes pompes par la nouvelle sériephilie, entérinant la place d’un Joss Whedon (pourtant en échec flagrant chez Marvel) au panthéon des showrunners à la plume hyperactive, ceux de Dawson’s Creek risquent de passer dans un anonymat scandaleux l’année prochaine. Essayons d’éviter un oubli fâcheux.

Dawson’s Creek

Une série de Kevin Williamson

Acteurs principaux : James Van Der BeekKatie HolmesJoshua Jackson et Michelle Williams

Diffusion originale : du 20 janvier 1998 au 14 mai 2003

Nombre d’épisodes : 128

Disponible en DVD

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