Henry Darger (1892-1973) a passé la plus grande part de son enfance dans des maisons de correction et instituts psychiatriques. Toute sa vie, il a travaillé comme homme à tout faire dans différents hôpitaux. À sa mort, ses logeurs découvrent près de trois cents tableaux et dessins, et trente mille pages de manuscrits. Écrit de 1939 à 1946, son second roman, Crazy House, compte environ huit mille pages. L’œuvre, demeurée inédite, est radicalement novatrice et anticipe le néogothique américain, de Shirley Jackson à Richard Matheson. Entre fiction et réalité, voyage à la rencontre d’une œuvre où la maison hantée est au cœur des tourments. 

En 1937, Henry Darger achève Dans les royaumes de l’Irréel. Roman-fleuve de quinze mille deux cent neuf pages, il raconte la guerre que livre Glandelinia, pays qui opprime et torture les enfants, aux nations d’Angelinia, Calverinia et d’Abbieannia, avec à leurs têtes les Vivian Girls, sept princesses combattantes à la beauté surnaturelle et qui resteront les héroïnes fétiches de l’auteur, déclinées dans nombre de ses peintures. Deux ans après, Darger se plonge dans l’écriture de son second roman. Aux espaces démesurément ouverts du précédent récit succède la clôture de l’environnement urbain. De même, les catastrophes naturelles, tel le motif récurrent chez Darger de la tornade, inspirée par Le Magicien d’Oz, laissent place à une menace contenue dans sa structure architecturale : la maison hantée.

Parce qu’elle relève du surnaturel, la maison hantée tire sa puissance de son nom. Celui-ci constitue, selon l’expression du philosophe Ernst Cassirer, une « sphère de force » qui contraint par magie la demeure à déployer ses tourments. Le choix du nom est donc primordial. Darger hésite. Il l’appellera à la fois « la maison aux mille maux », reprise du nom de l’attraction établie au Riverview Amusement Park, parc d’attractions que l’écrivain fréquentait, et « Hell Mad House », variation sur « House of Hell », surnom du tribunal pour enfants de Chicago, devant lequel comparut Darger. Mais, le plus souvent, il la désignera comme étant la « Crazy House ». 

Maison folle

Propriété du riche Michael Seseman, la Crazy House occupe chez Darger la plus belle place de la ville et sa décoration intérieure subjugue l’imagination. Mais la demeure est hantée. Tout le monde la craint « comme s’il s’agissait d’une léproserie », y compris la police et les prêtres. Durant des mois, des enquêteurs l’ont examinée sans parvenir à la moindre explication. En derniers recours, Seseman fera appel aux Vivian Girls, et non à un exorciste dont les capacités sont impuissantes à résoudre le problème. Les sept princesses et leur frère Penrod accepteront l’affaire peu après la Nouvelle-Année 1911. Un mois plus tard, ils ne seront pas plus avancés. Le quartier s’organise alors en milice, et la communauté reprochera leur inaction à Penrod et ses sœurs. Il leur faudra ainsi purifier la maison et en finir avec les démons qui sinon se répandront à travers le pays.

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L'hôtel de H. H. Holmes, tueur en série de Chicago durant les années 1890, et dont Darger se serait inspiré.

Pour l’heure, le péril restera contenu dans la maison et ses alentours. Non dans un ici et un maintenant, mais à la jonction de notre monde et celui des royaumes de l’Irréel. Car la Crazy House imaginée par Darger existe sur deux plans de réalité, à Chicago et dans la contrée fictive de Calverinia. L’auteur instaure ainsi une continuité dans son œuvre, véritable univers partagé. La maison Seseman se retrouvant à la croisée de ses deux romans, mais également de notre monde et de son univers imaginaire.

Darger ne cesse d’évoquer sa fascination pour les incendies, et il est possible que l’horreur du World’s Fair Hotel ait inspiré sa Crazy House.

Le non-temps

Dans la demeure, les Vivian Girls trouveront deux journaux tenus par les précédents occupants. Le plus ancien fait état de manifestations dans la maison hantée de Calverinia, le plus récent décrit ce qui se passe à l’intérieur de la maison de Seseman. Des photographies montrent qu’elles sont semblables, construction et hauteur identiques, chacune peinte en rouge. Toutefois, les fenêtres sont inversées de l’une à l’autre. Et l’on n’entend pas ces bruits incessants dans la maison de Calverinia. Celle-ci infecte notre monde par les fondations de la demeure Seseman. Par ailleurs, la Crazy House se situe dans un non-temps, ou au moins dans une durée stochastique, à vitesse variable. Elle est hantée depuis vingt-cinq ans si l’on en croit les différents rédacteurs des journaux, avec des pauses de deux mois à cinq ans. Elle est donc possédée par intermittence.

Au fil du récit, les modes de hantise imaginés par Darger sont imprévisibles : ils peuvent à la fois être soudains et permanents. Des flammes brûlent continuellement autour de la demeure, résultat d’un combat que se livrent en hauteur anges et démons. Durant la même période, un autre feu brûle à l’intérieur de la maison, selon des fréquences aléatoires, sans l’affecter mais en touchant ceux qui s’y trouvent. L’architecture de la Crazy House témoigne d’une ingénierie magique. Les pièces changent, se déplacent, l’une d’elles pivote sur elle-même par rapport aux fondations. Ses caractéristiques sont mises au jour selon les circonstances. Ainsi, personnages et lecteurs découvrent tardivement, à la page 7 323, qu’elle est hantée par Satan, Apollonius, Belzébuth, Martin Luther, Henry VIII et « un feu qui prend la forme de Judas ». 

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Les Vivian Girls par Henry Darger

L’horreur du World’s Fair Hotel

L’enquête des Vivian Girls sera d’autant plus difficile que la maison hantée affecte la mémoire, mêle souvenirs et illusions. Elle incarne le Mal dans toutes ses déclinaisons et s’adapte à ses locataires : les Flannigan étant irlandais, la demeure génère des banshees. Shirley Jackson, avec ses romans Maison hantée (1959) et Nous avons toujours vécu au château (1962), puis Richard Matheson avec La Maison des damnés (1974), privilégieront également une interaction psychologique entre le lieu de la hantise et ses occupants. En harmonie avec son équivalente des royaumes de l’Irréel, la Crazy House tue des fillettes par strangulation, démembrement et éviscération. Les objets sont animés d’un mouvement propre, table du dîner et couverts ; le piano cabre et rue, le phonographe est littéralement le porte-voix maléfique qui donne ses ordres d’une pièce à l’autre. L’ensemble évoque les dessins animés d’inspiration expressionniste des studios Max Fleischer. On le sait, Darger était friand de comics et allait au cinéma. 

Mais c’est dans la bibliothèque que l’auteur va concentrer le mal : la pièce, gigantesque et tapissée de livres, est décorée entre deux fenêtres d’un Christ crucifié, grandeur nature. On y entend des rires et des pleurs de démons. Comme souvent chez Darger, l’acte de lire ne va pas sans péril, lui qui n’a jamais eu d’autre lecteur que lui-même… Surtout, dans son architecture démente et le choix de victimes essentiellement féminines, la Crazy House présente de nombreuses analogies avec un fait divers qui s’est produit à Chicago, ville que Darger n’a pratiquement jamais quittée. Lors de l’Exposition universelle de 1893, sous le pseudonyme du docteur Holmes, Herman Webster Mudgett s’était fait construire un château aménagé en hôtel, le World’s Fair Hotel, avec fausses tourelles et créneaux, qui couvrait tout un pâté de maisons dans le faubourg d’Englewood, proche de l’Exposition universelle inaugurée la même année. Holmes sélectionnait sa clientèle, de préférence de jeunes et jolies femmes, apparemment fortunées, résidant loin de Chicago, sans proches parents qui puissent s’inquiéter de ne pas les voir revenir. Il les torturait et les assassinait avant de les plonger dans une cuve d’acide sulfurique, pour un total d’environ deux cents victimes. Au cœur du château Holmes proliféraient chambres secrètes, escaliers dérobés, trappes et dédale de couloirs. Le jour, les touristes se perdaient dans les pavillons internationaux ; la nuit, certaines clientes échouaient dans les chambres insonorisées puis dans les fosses emplies de chaux vive. Dans l’année qui suivit l’exposition, un gigantesque incendie ravagea les 2,5 kilomètres carrés du parc, faisant s’effondrer les pavillons. Le jeudi 19 août 1895, le château Holmes disparaissait dans les flammes. Dans son autobiographie, L’Histoire de ma vie, Darger ne cesse d’évoquer sa fascination pour les incendies, et il est possible que l’horreur du World’s Fair Hotel ait inspiré sa Crazy House. 

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H. H. Holmes, probablement coupable de plus de deux cents meurtres dans son hôtel de Chicago.

La paix engendre l’ennui

La résolution de l’affaire prendra un tour inattendu. Sans reproche jusqu’alors, les Vivian Girls et leur frère Penrod se révéleront être à l’origine du mal qu’ils combattent. Par leur présence dans notre monde, ils ont connecté les deux maisons hantées, celle de Calverinia et la demeure de Chicago. La leçon est amère…

Le roman, au ton crépusculaire, finira par se demander ce qu’il advient des héros quand ils n’ont plus d’ennemis. La paix, pourtant si longtemps recherchée, engendre l’ennui. Alors que les conditions du bonheur sont enfin réunies, Penrod s’exclame : « C’est là le problème. Qu’est-ce que nous allons faire maintenant ? » Preuve qu’il faut redouter d’obtenir ce que l’on souhaite et que les tourments intérieurs sont la pire des hantises. Ainsi que le disait Freud : « Nul n’est le maître dans sa propre maison. »

A propos de Xavier Mauméjean

L’auteur de ces lignes travaille actuellement sur une biographie de Henry Darger à partir de ses manuscrits, inédits en français.  

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