Ecrivain de fantasy et figure de proue du renouveau francophone du genre dans les années 2000, Mathieu Gaborit revient à l’univers qui l’a fait connaître avec la fantasque cité d’Abyme. À l’occasion de son retour dans cet univers avec la publication en avril 2018 de La Cité exsangue (dont vous pourrez retrouver le premier chapitre dans Carbone #02), plongée dans les processus créatifs de cet écrivain multi-casquettes.

 

Passionné de jeu de rôle, Gaborit s’initie à l’écriture en contribuant à la mythique revue Casus Belli. Après avoir co-écrit le jeu de rôle Ecryme, il se tourne vers le roman avec Souffre-jour,  premier tome du triptyque des Chroniques des Crépusculaires qui amorcera un vaste monde de fantasy que l’auteur déploiera par la suite. Favorablement accueillis par la critique, ses ouvrages fédèrent alors les passionnés de mauvais genres. Gaborit s’inscrit dans un renouveau des littératures de l’imaginaire françaises, également porté (entre autres) par Pierre Pevel, Fabrice Colin, le duo Ange et, du côté éditorial, par Multisim, Mnémos ou encore Bragelonne. Fantasy toujours, Gaborit a également développé Le cycle des ombres et Les chroniques des Féals, ainsi que le cycle Bohème, avec lequel il investi le steampunk. Son dernier roman, La Cité Exsangue, (Mnémos), renoue avec l’univers des Crépusculaires. Il y conte le retour de Maspalio dans la cité d’Abyme, qui a bien changé depuis son départ.

Gaborit

DR

« Le magma créatif existe par acidité. Se laisser ronger par ses fantasmes constitue probablement une étape majeure dans le processus créatif. »

Entretien avec Mathieu Gaborit, auteur de La Cité Exsangue (2018, Mnémos).

On dit de toi que tu es l’inventeur du steampunk français. Cette étiquette te convient-elle ?

Mathieu Gaborit : Moi vivant, jamais !
J’attache deux mots au steampunk : machine romantique. Ce n’est pas une définition stricto sensu, c’est une sensation, un frémissement. Les racines du steampunk français sont profondes. Prends Yves et Ada Remy avec Les Soldats de la mer, une lecture qui m’a fissuré et qui reste gravée en moi. Ce bouquin a été publié en… 1968.
Le steampunk, pour moi, c’est avant tout mon pote Guillaume Vincent, décédé en 1996. C’est avec lui que j’ai co-écrit le jeu de rôle Ecryme, c’est avec lui que j’ai pu donner corps à l’émotion « steampunk ».
Tes univers, et particulièrement celui des Crépusculaires, sont fortement inspirés des jeux (vidéo), comme un jeu de rôle où le lecteur n’a d’autre choix que de suivre le personnage monter en puissance et gagner des niveaux tout en effectuant des quêtes.
M.G. : Le jeu de rôle, oui, nécessairement. J’ai commencé avec lui, j’ai façonné mon imaginaire grâce à lui. Pas de hasard : les Crépusculaires sont nés à une époque où le JDR irradiait toute ma vie. Aujourd’hui, près de 25 ans plus tard, je serais incapable d’écrire un cycle pareil. Agone, le héros de l’histoire, a la fadeur d’un personnage mis au service d’un univers. Il le traverse comme une éponge ballotée par les événements. Il m’a fallu du temps pour comprendre qu’un univers est une matière froide. Pour le rendre chaud, pour le rendre vivant, il te faut des personnages. Agone avait la virginité d’un personnage de jeu de rôle. Une substance inerte qu’il aurait fallu réellement incarner pour le rendre crédible.
Quels sont les jalons à poser pour créer un univers d’une telle envergure ?
M.G. : Entendre ta singularité, injecter des images de l’inconscient collectif dans ton usine, et chercher les liens qui feront la cohérence de l’ensemble. Le premier jalon, c’est le rêve automatique, débridé, les notes jetées sur le papier qui dessinent une intention magique. J’ai toujours travaillé autour de la magie, de l’incident merveilleux. Les Crépusculaires sont nés avec le concept des Danseurs, des homoncules aux formes déliées qu’un mage fait évoluer sur son propre corps pour créer une chorégraphie magique. C’est le type de concept qui, moi, me porte. Il y a souvent une forme d’évidence quand un concept résonne. Tu le sais au moment où tu l’écris, tu le ressens dans ta chair.
Ensuite, deuxième jalon, tu creuses. Tu cherches ton fossile comme le dit si bien Stephen King. Tu crées des liens, tu laisses tes concepts copuler, tu élagues et à la fin, tu peux obtenir une limpidité théorique.
Le plus important, c’est le point de bascule entre le premier et le second jalon. Ce moment où les notes éparses doivent s’écouter et tendre vers une forme d’intimité panoramique. Le vaste dans l’alcôve. Ce moment où, en interrogeant les coulisses d’un univers, tu trouveras ta scène.
Carte d'Abyme Gaborit

Carte d'Abyme tirée du jeu. DR

Tu as créé un univers à l’identité marquée. Comment est-il né, et comment ses thématiques se sont-elles dégagées du magma créatif ?
M.G. : À l’époque, je ne raisonnais jamais en termes de thématique. Je me contentais d’une création automatique. On est dans le registre de la bile, un truc qui t’étrangle et qui te soulage une fois la page noircie. De l’inconscient formalisé pour exister sur le papier, vaguement dégrossi mais de l’inconscient tout de même. Aujourd’hui, avec le recul, je crois qu’un ADN de l’imaginaire existe en chacun de nous. Résilience ou protocole de création ? Je n’en sais rien. Des schémas oniriques préexistent et s’imposent en dépit de l’environnement. Des obsessions émergent dans tout ce que je cherche à raconter. Les Crépusculaires, c’est l’art affreusement élitiste, c’est l’art qui délivre aussi, c’est la flamboyance au chevet de nos vies. J’en ai d’autres : le féminin et le masculin, la déformation du corps.
Le magma créatif existe par acidité. Se laisser ronger par ses fantasmes constitue probablement une étape majeure dans le processus créatif.
Quel regard portes-tu sur ton œuvre, vingt ans après ?
M.G. :  Je commence tout juste à assumer. Vrai, j’ai passé trop de temps à réécrire des bouquins entre deux éditions. Corriger des maladresses comme un Sisyphe neurasthénique, déniant à mes romans le droit d’exister. C’est sans doute une forme de lâcheté pour continuer à marcher en territoire connu.
Je ne suis pas très tendre avec ce que j’ai pu écrire à l’époque. Je ne le renie pas mais il m’aurait fallu bien des années pour avoir le sentiment d’atteindre une maturité en écriture. Tout cela n’est pas si grave du moment qu’on tend vers sa propre légitimité.

L’écriture procède d’une intimité créative qui ne conditionne en rien sa future servitude dans l’imaginaire du lecteur.
« Rêvez maintenant ! » ne sera jamais une injonction recevable.

Est-ce que tu considères que tu t’inscris dans une stratégie transmédia, notamment avec la création d’un univers propre et de différentes déclinaisons, comme les jeux de rôles et jeux vidéo inspirés de tes univers par exemple ?
M.G. :  Non, jamais de manière délibérée. Mais en réalité, l’école du JDR initie, par nature, une démarche transmédia. Penser un univers jouable, c’est déjà revendiquer ses déclinaisons. J’aime créer des univers serviles, des univers susceptibles de devenir les esclaves de ceux qui s’en emparent.
Et que penses-tu de l’imaginaire, aujourd’hui ? Toi, tu prévois des univers au service de l’imaginaire des lecteurs (et joueurs), vastes et prêts à accueillir leurs rêves, quand des auteurs et autrices déploient des mondes qui ont l’intention assez ferme de servir le propos de leur intrigue.
M.G. :  Je ne suis pas certain qu’il existe une frontière tangible ou consciente entre ces deux approches de l’imaginaire. L’écriture procède d’une intimité créative qui ne conditionne en rien sa future servitude dans l’imaginaire du lecteur. « Rêvez maintenant ! » ne sera jamais une injonction recevable.
Un personnage est un univers en soi. Il m’est arrivé de rêver (au sens procréatif du terme, si je puis dire) sur un personnage de Simenon. La notion d’univers est épineuse, non ? Est-ce qu’il faut s’en tenir à des principes académiques comme la cosmogonie ou la géographie ? Je ne pense pas. Un poème peut avoir la dimension d’un univers au même titre que certaines expériences du réel. L’essentiel, c’est d’être sa propre sentinelle et guetter les signes en mesure de révéler tes univers.
Esquisse Ecryme

Esquisse d'Ecryme. Crédit : Matagot

Tu as conçu jeux et romans. Pour toi, quels sont les ponts entre game designer et romancier ?
M.G. :  Le game design est un métier à part entière. Je ne suis jamais intervenu comme game designer à proprement dire mais comme world designer ou scénariste. Le monde du jeu et celui du roman sont extrêmement éloignés à mon sens. Le roman est un espace de liberté incomparable. Chez les éditeurs avec lesquels j’ai l’habitude de travailler, il n’y a pas de volonté industrielle. Le jeu vidéo, lui, en exige à tous les niveaux. Attention, cela n’interdit pas la créativité, surtout dans les petits studios. Mais l’indépendance d’un romancier est inégalée par rapport aux exigences induites par le jeu vidéo.
J’admire très sincèrement les scénaristes qui évoluent dans ce métier. Cela nécessite une conviction farouche pour tenir le projet jusqu’au bout. On n’est plus vraiment dans le registre éculé des contraintes qui te permettent d’être plus créatif encore. Non, je te parle d’une vraie faculté d’adaptation, de ceux qui itèrent à l’infini et savent gérer la pression de tous les intervenants impliqués dans le projet. Un exemple : écrire des lignes de dialogue dans un tableur Excel, cela n’est pas donné à tout le monde. Moi, je n’y arrive pas. Pire, je n’en ai aucune envie.

Je me croyais conteur alors que je voulais devenir un écrivain. C’est ce que je vais essayer de faire dans les années à venir, devenir un écrivain.

Dans la Cité Exsangue, tu t’es attaché à la ville comme protagoniste principal, comme une entité vivante, en somme. C’est finalement un personnage à part entière ?
M.G. :  Abyme a l’hégémonie d’une femme enceinte, déesse de tous ceux qu’elle abrite. Elle est tyrannique et baroque, elle ne s’interdit rien mais elle obéit à une logique viscérale : être une miniature du monde. La démesure a une dimension organique en Abyme. C’est un moyen de nouer les corps et de les confronter.
En regardant ta bibliographie, on dirait que tu t’es fait relativement discret ces dernières années. Qu’est-ce qui explique la dernière décennie, plus calme en termes d’écriture que la précédente, où tu semblais survolté, presque pressé de produire ?
M.G. :  On pourrait appeler ça une « bibliolescence ». Je suis devenu incapable de finir les bouquins que j’avais commencé. J’étais paralysé. Indigné d’oser écrire. Difficile de se convaincre qu’on en a le droit, difficile de savoir s’il faut en vivre pour prétendre à l’écriture.
Je me suis recroquevillé sur moi-même, j’ai essayé plusieurs fois de me redéployer sans vraiment y parvenir. Cela a été une période très difficile parce que je ne comprenais pas ce décalage entre ma production intérieure (des cahiers noircis d’univers et d’histoires) et l’incapacité profonde à oser l’écrire. Le déclic est venu quand j’ai compris que j’aimais profondément les mots. Je me croyais conteur alors que je voulais devenir un écrivain. C’est ce que je vais essayer de faire dans les années à venir, devenir un écrivain.
Carte des royaumes crépusculaires

Carte des royaumes crépusculaires. Crédit : Mnémos.

D’ailleurs, qu’est-ce qu’être écrivain, aujourd’hui ? Les difficultés liées à la chaîne du livre et à sa structure administrative rendent cette activité très précaire. Quel regard portes-tu sur le métier, et sur les luttes sociales qui ont lieu depuis quelques mois ?
M.G. : Je soutiens l’initiative de tout mon cœur. Tout particulièrement d’un point de vue moral, d’ailleurs. La grande majorité des auteurs n’a pas ou plus les moyens d’exercer son métier. Les enjeux soulevés par la réforme ont forcé l’introspection. Pour la première fois, j’ai pris conscience des aberrations liées au métier d’auteur. L’opacité du marché du livre doit cesser. L’auteur est trop souvent désarmé. Il y a un manque de transparence flagrant, des petits calculs sordides, des abus répétés qui renvoient à la fragilité de notre statut. Quoi qu’il arrive, il faudra toujours payer l’imprimeur avant l’auteur et ce, pour abreuver le marché et s’assurer que la trésorerie tiendra le coup. C’est une logique au service de la précarité. À en croire le Littré, la première définition du mot « métier », c’est « l’exercice d’un art mécanique ». Parlons-en. Écrire est un conflit exacerbé. Tu remets ton être à l’ouvrage chaque jour, tu t’épuises, tu doutes, tu te faufiles tant bien que mal dans le réel pour prétendre à l’écriture. L’auteur doit-il avoir les moyens de se juger ? Faut-il connaître ses chiffres de vente pour légitimer l’acte d’écriture ? Il y a probablement une concertation majeure à envisager entre l’auteur et l’éditeur. Chacun son métier.
L’auteur ne doit plus grandir dans la soumission.
Quels sont tes projets ? Est-ce que tu comptes revenir à chacun de tes univers, ou souhaites-tu continuer à développer ton favori ?
M.G. : Je vais écrire la suite de ce retour en Abyme et le conclure sans rien m’interdire. Les Crépusculaires, c’est ma terre de naissance. Je suis plus apaisé pour oser y revenir.
Une fois Abyme terminée, je dois écrire un roman fantastique contemporain que je porte en moi depuis très longtemps. Je dois l’écrire coûte que coûte, quitte à ce que ce soit le dernier. Il m’habite, il me hante et ma seule préoccupation aujourd’hui, c’est de pouvoir composer avec les jobs alimentaires pour trouver le temps d’écrire ce bouquin.

Bibliographie

  • La Cité exsangue, 2018, Mnémos
  • La Confrérie des bossus, (En coll. avec Raphaël GRANIER DE CASSAGNAC) 2016, Mnémos
  • Jadis, (En coll. avec Charlotte BOUSQUET & Raphaël GRANIER DE CASSAGNAC & Régis Antoine JAULIN)2015, Mnémos
  • D’une rive à l’autre, 2012, ActuSF
  • Chronique du soupir, 2011, Mnémos
  • Soupir, 2011, Mnémos
  • Bohème, 2008, Points
  • Les Cendres de la colère, 2007
  • La Faille de Kaïber, 2007, Points
  • Les Royaumes crépusculaires, l’intégrale, 2007, Bragelonne
  • Les Chroniques des Féals, 2006, Bragelonne
  • Le Roi des cendres, 2002, Bragelonne
  • Le Fiel, 2001, Bragelonne
  • Abyme, 2000, Mnémos
  • Coeur de Phénix, 2000, Bragelonne
  • Les Chroniques des Crépusculaires, 1999, Mnémos
  • Confessions d’un automate mangeur d’opium, (En coll. avec Fabrice COLIN) 1999, Mnémos
  • Les Crépusculaires, 1999, Mnémos
  • Revolutsya, 1997, Mnémos
  • Les Rives d’Antipolie, 1997, Mnémos
  • La Romance du démiurge, 1997, Mnémos
  • Agone, 1996, Mnémos
  • Aux ombres d’Abyme, 1996, Mnémos
  • Les Danseurs de Lorgol, 1996, Mnémos
  • Souffre-jour, 1995, Mnémos
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