Nous revoilà. Un an après notre première liste de Noël consacrée au cinéma (ici), place à la bande dessinée. Qu’on la fête ou l’esquive, cette période flottante est souvent le moment idéal pour se réfugier sous une couverture une pile de livres à portée de la main. Peu importe l’endroit, et les souvenirs éventuels qu’il contient, quelque chose résonne avec l’enfance, l’adolescence, le devenir adulte, la famille, le passage du temps et des choses. On peut bien s’enfermer à double tour, couper le téléphone, quitter le pays, Noël nous rattrape pour le meilleur et pour le pire, c’est le moment des retrouvailles mais aussi de la solitude et donc du repli. La bande dessinée tient une place à part dans ce moment, puisque c’est souvent avec elle que naissent nos lectures et l’adhésion à des mondes de papier.

De là est donc venue l’envie d’imaginer une petite liste de bandes dessinées qui résonne avec Noël. Liste où chaque auteur a sélectionné un (ou parfois deux) titre, qu’il soit littéral ou le plus souvent décalé et personnel. Episode 3 par Dick Tomasovic.

Le Cosmoschtroumpf

De Peyo – Dupuis (1967)

Parmi les nombreuses histoires des Schtroumpfs imaginées par Peyo depuis la fin des années 1950, celle du Cosmoschtroumpf tient sans doute une place un peu particulière.

D’abord en raison de ses modalités de production. Il s’agit en fait d’un travail de commande pour la Biscuiterie Nantaise (les fameux chocos BN) qui souhaite non pas simplement développer un partenariat avec Peyo autour d’un produit dérivé (comme l’a fait Kellogg’s, peu avant,  au milieu des années 60, avec des petites figurines obtenues grâce à l’achat de boites de céréales), mais s’associer directement à la création d’une nouvelle histoire. La firme ambitionne en effet de distribuer un album inédit, ce qui constitue une belle opportunité pour Peyo : non seulement les Schtroumpfs gagneront en popularité en France, mais la bande dessinée pourra être triplement exploitée (l’aventure paraitra ainsi d’abord en 1967 par BN, ensuite dans les pages du journal Spirou en 1969 et enfin en album, chez Dupuis, en 1970). Seul inconvénient : la firme de biscuits est pressée et l’équipe doit travailler dans des délais très courts, obligeant Peyo à développer son histoire et sa mise en scène en un minimum de temps, et son équipe, composée entre autres de Gos et Walthéry,  à dessiner à toute vitesse les remises au net, voire à se livrer à une forme d’improvisation dans l’élaboration des décors. Cette urgence, on croit la sentir à la lecture de l’histoire, non pas dans une quelconque maladresse d’empressement (au contraire, l’album est remarquablement maitrisé, tant dans sa narration que dans sa mise en forme, et constitue l’un des chefs-d’œuvre indiscutables de la série), mais précisément dans l’impatience du personnage principal, dont l’enthousiasme est incroyablement impétueux. Une sorte de fièvre communicative semble d’ailleurs s’emparer ensuite de tout le village qui, avec une hâte, une fougue, mais aussi une forme de précipitation, va tenter de concrétiser le projet si avidement pourchassé par le Cosmoschtroumpf. Première leçon de l’ouvrage : on ne tergiverse pas avec le désir, surtout quand celui-ci est fou.

Cosmoschtroumpf

Ensuite, Le Cosmoschtroumpf se distingue du reste de la production schtroumpfesque dans ses référents. La plupart des aventures de petits êtres bleus se situent sur les terres de la fantasy médiévale (une mystérieuse forêt imaginaire, un Moyen Âge européen mythifié, la convocation de la sorcellerie et de multiples enchantements, la proximité de créatures fantastiques et de phénomènes surnaturels, etc.). Dans cet album, les codes sont plutôt ceux de la science-fiction, portés par le rêve de la conquête spatiale et la découverte de nouveaux mondes extra-terrestres, tout en offrant une double réflexion philosophique : la première sur les statuts du réel et du simulacre, la seconde sur la question de l’identité et de l’altérité. C’est la deuxième leçon de l’album : la fiction permet les enseignements que le réel oublie. 

Le récit du Cosmoschtroumpf  est d’une grande évidence, mais aussi d’une grande habileté. Un Schtroumpf, qui ne semble pas porter de nom (le Grand Schtroumpf l’accueille au début de l’histoire par un simple  « Ah, c’est toi ! »), et donc de trait singulier qualitatif et caractéristique, cherche sa place dans le monde. Toutes ses nuits, il rêve du firmament étoilé, nous dit la première case, en le présentant à la fenêtre de sa maison-champignon, la tête presque littéralement dans les étoiles. Ce petit Schtroumpf voudrait explorer l’univers et découvrir des planètes « où la main du schtroumpf n’a jamais mis le pied ». Obsédé par cette idée, il parvient à construire une fusée, mais qui manque cruellement de ressources énergétiques pour prétendre à un décollage (malgré son ingénieux système d’hélice à pédales et son entrainement sportif). Sa déception est telle qu’elle brise le cœur de tous les schtroumpfs du village. Heureusement, le Grand Schtroumpf a une idée, que certains pourraient appeler un canular, une fumisterie, une mystification, ou, plus simplement, un mensonge, mais n’est rien d’autre, en définitive, qu’un conte de Noël, soit une histoire, au service du bonheur, en laquelle tout le monde fait semblant de croire. Ainsi, la fusée est « réparée » et prête pour un nouvel essai. Le Cosmoschtroumpf est cependant abreuvé à son insu d’un puissant somnifère et, durant son sommeil, le véhicule spatial est démonté, transporté loin du village, et remonté dans le cratère d’un volcan éteint. Une potion de déguisement, concoctée par le Grand Schtroumpf, modifie son apparence et celle de ses complices pour les faire ressembler à un peuple extraterrestre.

Cosmoschtroumpf

Le Cosmoschtroumpf - Dupuis (D.R.)

À son réveil, le Cosmoschtroumpf peut donc réaliser son rêve le plus cher : explorer un nouveau monde !  Il en est d’ailleurs si heureux qu’il envisage, au grand dépit des schtroumpfs déguisés, de rester pour toujours avec eux sur cette planète…

Souvent hilarant dans le trait dessiné (les irrésistibles expressions gestuelles des personnages) comme dans l’économie narrative (les gags à répétition  – « c’est encore loin, Grand Schtroumpf ? », les insupportables sermons du Schtroumpf à lunettes, les innombrables failles du plan qui risquent à tout moment de révéler la supercherie, les délicieux rebondissements à quiproquos), le récit est aussi profondément bouleversant puisqu’il raconte, avec une sincérité tout enfantine, comment le rêve d’un individu esseulé peut devenir, par la force de la solidarité et le partage d’une fiction commune, le projet collectif qui permet à chacun de trouver sa place et son identité.  Si Peyo s’est bien abstenu de faire une quelconque référence à Noël dans son histoire, le lecteur, lorsqu’il referme l’album, n’est pas dupe : le vrai Père Noël n’est autre que le Grand Schtroumpf. 

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