Figure parfois méconnue de la science-fiction américaine, Cordwainer Smith a simultanément connu les secrets diplomatiques parmi les plus décisifs de son temps et imaginé l’histoire des 144 000 années à venir de l’humanité. En compagnie du scénariste Thierry Smolderen et de Pierre-Paul Durastanti, militant des mauvais genres et coordinateur de l’édition française des Seigneurs de l’instrumentalité, pièce maîtresse de l’œuvre de Smith, portrait d’un auteur unique et visionnaire à cheval entre Occident et Orient.

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Cordwainer Smith

Prénom : Cordwainer. Nom : Smith. Dans le pseudonyme que s’est choisi cet auteur discret et important à la fois, il y a déjà une dichotomie. L’anonymat du patronyme, la sonorité extravagante et surannée du prénom. Car Smith, de son vrai nom Paul Linebarger, est un cas à part dans la galaxie des auteurs de science-fiction américains – un genre dont il a abordé la plupart des thématiques majeures (anticipation, exploration spatiale, évolution du vivant, paradoxes temporels, mutations…) sous un angle sans équivalent. Fils d’un avocat engagé en politique ayant noué des liens avec les leaders de la révolution chinoise de 1911, il est le filleul de Sun Yat-sen (premier président de la République de Chine, celui-ci fut l’un des piliers du Kuomintang) et sera plus tard le confident de Tchang Kaï-chek,  qui compte parmi ses plus marquants successeurs. Une chinese connection qui aura des répercussions sur sa trajectoire comme sur son écriture.

Le parcours littéraire de Cordwainer Smith commence en 1950 avec Les sondeurs vivent en vain. Bien que publiée dans un magazine confidentiel, la nouvelle se fait repérer par quelques lecteurs aguerris. Ainsi de Frederik Pohl (auteur et éditeur de science-fiction américain), qui plus tard recevra tout ce que Smith a continué d’écrire dans la plus grande discrétion. Durant les sept années suivantes se développe alors Les Seigneurs de l’instrumentalité, fresque sans pareille composée de vingt-sept nouvelles et du roman Norstralie, qui restera l’unique de l’auteur. Les sauts dans le temps d’un texte à l’autre sont amples et nombreux, l’ensemble dessinant un portrait aussi impressionniste que cohérent des cent quarante siècles à venir alors. Chez nous, où l’auteur jouit d’un statut plus avantageux qu’aux États-Unis, Smith serait, selon Pierre-Paul Durastanti, à « comparer à des excentriques comme Boris Vian ou Lautréamont ». Pour le traducteur et figure emblématique de la SF en France, « Smith, c’est baroque et à la limite du surréalisme. C’est très écrit, les relations entre les personnages sont bizarres, il était en avance sur son temps – faire l’amour avec une femme-chat en 1960, c’est pas commun ! ». Mais Durastanti n’oublie pas de souligner que, si on trouve chez Smith quelques échos littéraires européens, il restait avant tout un Américain : « Il y a une forme d’optimisme inscrite dans son ADN, une croyance en l’individu, en l’homme providentiel. »

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Couvertures originales des Seigneurs de l’instrumentalité et Norstrilia

Mélancolique et foisonnant

En France, depuis 2004, la collection Folio SF propose en quatre volumes l’intégralité des Seigneurs de l’instrumentalité, le troisième étant consacré à Norstralie. Le roman démarre comme un western mélancolique sur la planète du titre, où l’on cultive le stroon, avant de devenir le récit délirant du rachat de la Vieille Terre, puis de constituer l’acmé du récit de la lutte des sous-êtres pour l’égalité de leurs droits. Pour harmoniser cette intégrale, Pierre-Paul Durastanti a dû reprendre les traductions existantes, « un peu caviardées notamment sur le plan scientifique au bénéfice du côté poétique, même si l’harmonisation avait déjà été plutôt bien faite par quelques bons traducteurs ». Basé sur la prestigieuse édition NESFA (New England Science Fiction Association), son travail a tiré un grand bénéfice de la « concordance » établie pour cette publication et reprise en français dans le quatrième volume. Elle répertorie les termes et les noms, reprend les grandes lignes de la toile de fond et rétablit la vaste chronologie des récits. Un « travail de fou furieux », selon le traducteur, permettant au lecteur de se repérer dans ce foisonnant dédale de récits de longueur, de tonalité et parfois d’intérêt très différents d’un texte à l’autre. Chacun puisera ses pièces favorites dans ce puzzle de siècles – ainsi, Frank Zappa tenait Le Jeu du rat et du dragon pour l’une de ses fictions préférées. Pierre-Paul Durastanti suggère quant à lui de « commencer par Les sondeurs vivent en vain, la magnifique première nouvelle, accessible et étrange à la fois, ou cet authentique chef-d’œuvre qu’est La Planète Shayol. Ou encore La Ballade de C’Mell. Si on est un lecteur curieux, on aura sa dose ! ».

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Extrait de Souvenir de l'atome de Alexandre Clérisse (dessin) et Thierry Smolderen (scénario), un album qui joue de façon vertigineuse avec la mythologie smithienne

Extrême cruauté

C’est également le récit de La Planète Shayol qui fait surface lorsqu’on aborde le sujet Smith avec le scénariste virtuose Thierry Smolderen, auteur de l’indispensable Souvenirs de l’Empire de l’Atome avec Alexandre Clérisse au dessin, un album qui joue de façon vertigineuse avec la mythologie smithienne – « Cet album est un chef-d’œuvre, plussoie Durastanti. Il joue des codes avec intelligence, proposant une lecture critique et affectueuse en même temps. » À propos de Shayol, Smolderen évoque « une extrême cruauté et une beauté étrange » qui l’ont « marqué à jamais ». « Le mystère de la genèse d’une œuvre comme La Planète Shayol est pour moi déclencheur de fiction, poursuit-il. J’avais envie d’en savoir plus sur l’auteur de cette histoire-là. » Pour évoquer l’origine de cette planète-bagne sur laquelle des parasites extraterrestres font pousser des membres surnuméraires aux prisonniers, Smolderen imagine un souvenir d’enfance dans la Chine impériale, où le jeune Paul contemple un condamné supplicié. Au départ de Souvenirs de l’Empire de l’Atome, il y aurait donc la vie de Paul Linebarger, alias Cordwainer Smith. Sauf que, comme souvent avec ce qui tourne autour de lui, c’est plus compliqué que ça. Et c’est alors qu’il faut évoquer le cas Kirk Allen.

« Smith ressemble à des excentriques comme Boris Vian ou Lautréamont. C’est un baroque à la limite du surréalisme. » (Pierre-Paul Durastanti)

Se souvenir du futur sur un divan à réaction

Kirk Allen apparaît dans le cadre d’un article qui fit grand bruit, publié dans les pages du mensuel américain Harper’s Magazine en décembre 1954 et janvier 1955. Rédigé par Robert M. Lindner, psychologue et psychanalyste dont l’un des plus célèbres ouvrages a donné sa matière première au chef-d’œuvre de Nicholas Ray, La Fureur de vivre avec James Dean (Rebel Without a Cause, 1955), ce papier rapporte le cas d’un patient, Kirk Allen, qui s’est construit et a décrit avec force détails un paracosme. L’article, « The Jet-Propelled Couch », soit « Le Divan à réaction », le présente comme un homme qui, depuis la plus petite enfance, peu épargné par la vie de son père haut placé de l’état-major, se plonge dans la lecture avec un goût prononcé pour la science-fiction épique. Mais cette passion va plus loin : à travers un patchwork d’écrits parfois disparates dont l’un des personnages porte le même nom que lui, il croit lire sa propre biographie. La sensation se solidifie de plus en plus jusqu’à ce qu’il se souvienne des éléments relatés dans les récits. Il les a incorporés. Ne reste à son esprit fertile qu’à déployer le patchwork au-delà de ses limites, à en combler les béances, à en réparer les parties mal ajustées et à tisser lui-même la suite de sa biographie rêvée. Il devient, dans une existence qui se surimpressionnne à la sienne, y compris à l’âge adulte, un héros des temps à venir – et l’employé de Washington qu’il est de narrer à son psychanalyste de plus en plus fasciné une chronique du futur de l’humanité. Père gradé, univers SF, Washington, chronique du futur : il n’en faut pas plus pour que beaucoup (dont l’universitaire Alan C. Elms, au fil d’une passionnante étude) identifient Kirk Allen à notre cher Cordwainer Smith. Et ceci malgré de nombreuses divergences, explicables par le caractère hautement romancé du texte d’un Lindner ne pouvant trahir le secret professionnel.

Pour Smolderen, « la combinaison entre la psychanalyse de “Kirk Allen” et la biographie rocambolesque de Smith s’est avérée tout à fait irrésistible » ; le récit de Lindner sert ainsi de trame aux aventures du protagoniste de Souvenirs de l’Empire de l’Atome. « Il est clair que le psy ne pouvait pas évoquer ouvertement la grande histoire du futur qui constituait le véritable “paracosme” de Cordwainer Smith, il s’est donc servi de la trame d’une histoire de science-fiction célèbre, Les Rois des étoiles, d’Edmond Hamilton, pour masquer le sujet », relève-t-il. Le scénariste utilisera lui-même une référence à un autre auteur incontournable de la SF, A. E. van Vogt, pour le titre de son album. Cette étude de cas d’un homme qui dépasse les mécanismes de l’imagination pour « se souvenir du futur » et enfin « y vivre » devient donc, de dramatisations en reconstitutions, le canevas où se tressent à l’infini les fils de toute l’histoire d’un genre littéraire. Tour à tour émouvant et captivant, l’article de Lindner vaut en lui-même la lecture, qui sait nous tenir en haleine jusqu’à sa conclusion.

Qui est qui ?

L’approche très psychanalyste du praticien, qui ne lit les récits de son patient qu’à travers une grille freudienne qu’on peut juger trop étroite pour les contenir, a heureusement pour effet de maintenir Allen loin des électrochocs radicaux auxquels l’aurait promis une approche psychiatrique clinique. Lindner ne veut pas voir abîmer un brillant cerveau de ceux, dit-il, « dont dépend le futur de notre civilisation ». Il s’avoue littéralement fasciné et se prend au jeu, y voyant même un moyen d’outrepasser ses propres frustrations quant au peu que peut accomplir un homme dans le temps qui lui est donné. Il lui faut avancer, et pour ce faire il choisit de se plonger dans le monde d’Allen, faisant mine de partager ses certitudes, mais pointant des incohérences dans les documents qu’il tire de ses « voyages » – des erreurs de distances dans ses cartographies. Glissant ainsi de la pure psychanalyse à la psychothérapie, entrant dans un univers où son patient était alors seul, il fait perdre du terrain aux visions de ce dernier. La lecture de « The Jet-Propelled Couch » laisse ouverte la question de l’identification : Kirk Allen est-il Cordwainer Smith ? « Je ne sais pas si c’est vrai, mais c’est plausible », nous répond Pierre-Paul Durastanti. Quant à Rosana Hart, la propre fille de Paul Linebarger/Cordwainer Smith, elle expose sur son site une possibilité médiane : Robert M. Lindner, en fan de science-fiction avoué qu’il était, aurait fait de son article une pièce imaginaire qui s’inspirerait en grande partie des écrits et de la biographie de son père (et, peut-être, d’un ou plusieurs cas rencontrés sur le divan)…

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« The Jet-Propelled Couch », ou « Le Divan à réaction », article du psychologue et psychanalyste Robert M. Lindner sur le cas Kirk Allen rappellent étrangement Smith

Une science-fiction hiéroglyphique et humaniste

Aussi fascinante que soit l’analogie avec Kirk Allen, elle n’est ni suffisante ni nécessaire pour cerner l’étrange attrait que génère l’univers de Cordwainer Smith sur qui prend le temps de s’y immerger. « Incroyablement énigmatiques », selon Smolderen, ses histoires comportent « un double-fond dans le choix des images, dans la combinaison des idées, un travail secret, profond, sur le langage, qui renforce ce sentiment qu’il sait exactement de quoi il parle quand il nous retrace sa vaste histoire du futur. Maintenant que j’en sais un peu plus sur sa vie, je comprends que Smith a charpenté ses histoires autour d’un entrelacs complexe de figures “hiéroglyphiques”. Je ne parle pas d’ésotérisme mais d’une manière de composer de la littérature savamment “cryptée”, comme on le faisait à l’époque baroque : c’est le mélange de science-fiction et de ce style d’écriture pré-moderne qui donne à son œuvre sa profondeur. En le lisant, on a l’impression de plonger le regard dans un gouffre, de se perdre dans une fabuleuse accumulation de couches géologiques qui, au lieu de nous ramener à l’origine de la Terre et de l’univers, nous entraînent au contraire vers la fin de l’histoire humaine – au point terminus du futur ».

« Un fan de Cordwainer Smith ne peut pas détester quelque chose comme The Leftovers : Lindelof travaille aussi sur le non-dit, le coq-à-l’âne, l’interprétation du spectateur. » (Pierre-Paul Durastanti)

Un écrivain « victorien »

On se hasarde alors à demander à Pierre-Paul Durastanti si, dans sa connaissance encyclopédique de la généalogie science-fictionnelle, il pourrait identifier quelques précurseurs et successeurs du spécimen. Réponse lapidaire : « Personne, et personne. » En insistant un peu, on pourrait, dit-il, songer à Jack Vance pour « ce côté chamarré » ou des écrivains français plus littéraires des années 1980 comme Emmanuel Jouanne et Jean-Pierre Vernay, « de grands fans de Smith ». Une connexion plus audacieuse, aujourd’hui, se jouerait chez Léo Henry : « Il travaille sur la matière du monde, ses ressorts cachés, sa psychogéographie secrète. » Du côté des auteurs américains, Durastanti invite à envisager l’un de ses livres préférés, Le Fils de l’homme de Robert Silverberg, comme « un possible hommage ». « Cordwainer Smith appartient à une autre génération d’écrivains SF que les Heinlein, Clarke, Asimov et consorts, argumente Thierry Smolderen. Il manifeste une empathie vibrante pour l’histoire de l’humanité, et c’est ce qui fait de lui un écrivain “victorien”, en tout cas différent des autres auteurs SF des années 1950 enivrés par l’idée de progrès technique et de conquête. Un contraste que nous orchestrons dans Souvenirs de l’Empire de l’Atome, entre la vision éthique et humaniste de Smith et une version séduisante, publicitaire, imprégnée de design industriel et d’optimisme qui correspond à l’esprit de l’âge de l’Atome. » C’est pourquoi, d’ailleurs, l’album de Smolderen et Clérisse se lit autant comme la rencontre a priori improbable de Z comme Zorglub de Franquin avec les abîmes de La Planète Shayol que comme la confrontation secrète entre deux esthétiques se disputant la mise en scène du futur dans les séminales des années 1950. 

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Couverture de Souvenirs de l'atome de Alexandre Clérisse (dessin) et Thierry Smolderen (scénario)

Nostalgie du présent

Outre cet humanisme empathique « forgé à l’ancienne tel celui d’Érasme, de Bruegel et de Rabelais », souligne Smolderen, la singularité de Cordwainer Smith tient aussi au fait qu’il est « le premier auteur à vraiment privilégier l’image à l’idée ». Pierre-Paul Durastanti développe à ce sujet : « La majeure partie de la science-fiction des origines jusqu’aux années 1960 était vraiment une science-fiction d’idées, on prenait une idée relativement simple, à substrat scientifique (et si les robots existaient ? Et si le voyage dans le temps était possible ?…) et on développait un récit entendant résoudre un problème, une énigme, ou relatant une aventure. Smith, c’est autre chose : chez lui, tout ça est déjà digéré et à partir de là tout est possible. Il y a là à la fois une exubérance et une forme de distance ironique sans mépris. La quincaillerie de la science-fiction ne l’intéresse pas. » Sa façon de composer une toile fictionnelle baroque où tout peut exister et où un événement peut avoir des répercussions symboliques à travers les millénaires permet de hasarder un parallèle contemporain avec un auteur comme David Mitchell, particulièrement à travers sa Cartographie des nuages, et plus encore son adaptation-recomposition sur grand écran par les Wachowski et Tom Tykwer, Cloud Atlas. C’est en tout cas vers ce genre d’aventurier du récit qu’il faut se tourner pour donner aujourd’hui une idée du vertige que peut susciter le cycle des Seigneurs de l’instrumentalité. Les audaces télévisuelles d’un Damon Lindelof pourraient bien en être un écho. « Un fan de Cordwainer Smith ne peut pas détester quelque chose comme The Leftovers : Lindelof travaille aussi sur le non-dit, le coq-à-l’âne, l’interprétation du spectateur », approuve Pierre-Paul Durastanti.

Surtout, avec son futur lointain où la gouvernance mondiale se heurte aux limites de la toute-puissance et où se fait jour la nécessité de la redécouverte de l’homme, ponctuée de personnages qui (souvent chez les plus faibles) retrouvent des échos de spiritualités passées, et son univers dont nous sommes la lointaine préhistoire, Cordwainer Smith parvient à instiller chez le lecteur une nostalgie du présent. Cette sensation, qui est sans doute l’effet le plus saisissant de l’assez incroyable geste littéraire de Smith, fait tout le prix de la (re)découverte de son œuvre. Cordwainer Smith, comme le duo Smolderen et Clérisse, comme le travail de Pierre-Paul Durastanti et d’autres passeurs, et comme à sa manière Robert M. Lindner via Kirk Allen, célèbre le pouvoir de la fiction. Et fait de notre rapport à celle-ci un élément essentiel de notre – fragile – humanité.

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Bibliographie

Les Seigneurs de l’instrumentalité de Cordwainer Smith, cycle de 27 nouvelles et un roman, Norstralie, coffret en quatre volumes, Gallimard, collection « Folio SF », 2004, 1 936 pages

Souvenirs de l’Empire de l’Atome de Thierry Smolderen (scénario) et Alexandre Clérisse (dessin), Dargaud, 2012, 135 pages

 

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