On pourrait penser que pour les super-héros les années 2010 se sont essentiellement jouées au cinéma, tant leurs aventures ont été omniprésentes dans les salles. Pourtant, entre cette archi-médiatisation, le décès de Stan Lee, l’élection de Trump ou encore une certaine libération de la parole, les justiciers des comics, peut-être plus engagés que leurs avatars filmiques, ont eu eux aussi des choses à dire lors de cette tumultueuse décennie.

Les comics face à l’hégémonie des super-héros au cinéma

Si l’on ne devait retenir qu’un seul phénomène concernant les super-héros lors des années 2010, ce serait évidemment leur prise de pouvoir au cinéma – quitte pour ce faire à sérieusement rogner sur la place des autres genres. Face à cette hégémonie, premier constat pour les comics : alors que durant la décennie précédente les éditeurs avaient tendance à rendre leurs titres plus accessibles pour attirer le public des premier films Marvel (voir le label « Ultimate » où les X-Men, Spider-Man et consorts, voyaient leurs origines modernisées), nombre de récits actuels se distinguent au contraire par leur étonnante complexité. La décennie fut en effet marquée par d’incessants reboots des univers Marvel et DC, au sein desquels la dimension méta symbolique d’auteurs comme Alan Moore ou Grant Morrison devint systématique, jusqu’à même devenir un argument de vente. Du Spider-Verse de Dan Slott au Secret Wars de Jonathan Hickman, les super-héros ne cessèrent de se confronter à des doubles d’eux-mêmes au sein de Terres parallèles toujours plus variées. Ce virage postmoderne se confirme également avec Multiversity de Grant Morrison ou Batman : Metal de Scott Snyder qui, chacun à leur manière, lèvent le voile sur Multivers de DC – dans ce dernier, on assistera même à la naissance d’un personnage destiné à durer : le « Batman qui rit », personnage ayant fusionné avec le Joker dans une réalité parallèle. Aussi, face à leur standardisation au cinéma, les super-héros originels, figures de plus en plus malléables, renouent avec des univers toujours plus déjantés. À travers ces récits outrancièrement complexes, davantage destinés à un public assidu qu’à de nouveaux lecteurs, les comics semblent dès lors revendiquer une position avant-gardiste.

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Le super-héros des années 2010 et ses doubles toujours plus variés - Dan Slott, Olivier Coipel, Spider-Verse, Marvel, 2015

L’héritage de Stan Lee

Dans ce panorama de mondes fusionnés ou morcelés, la notion d’univers est centrale et, triste hasard, le décès en 2018 de Stan Lee, grand fondateur du Marvel Universe, vient également rappeler à quel point le genre super-héroïque se base sur cette logique depuis plusieurs décennies. Co-créateur de justiciers emblématiques comme les Avengers, Spider-Man ou les X-Men, le scénariste s’est en effet inspiré des soaps opera radiophoniques pour transformer les aventures super-héroïques en de véritables histoires de famille, d’amis ou de communautés militantes : avec lui, les comics sont devenus des feuilletons à suivre d’un épisode à l’autre, jusqu’à devenir ces univers tentaculaires qu’on connaît aujourd’hui. Sorte de démiurge rigolard, le scénariste a également su jouer de sa propre image, intervenant même, à la manière d’Hitchcock, dans chacun des films Marvel. Il est un symbole de l’évolution de l’industrie du comic book vers un star system multimédiatique de plus en plus prononcé.

Mais Stan Lee est aussi celui qui a permis la réorientation du genre super-héroïque vers un registre plus social. De l’étudiant complexé Peter Parker aux freaks militants X-Men, l’auteur est parvenu à instaurer une certaine connivence avec les lecteurs adolescents à travers l’ambiance de bonne camaraderie de ses récits. Sous sa plume, les justiciers masqués, plus proches des humains que d’un Superman quasi divin, ont laissé voir un visage plus tourmenté, première étape d’une déconstruction qui est devenue aujourd’hui la pierre angulaire du genre. Difficile de concevoir les années 2010 sans sa disparition, tant son héritage n’a jamais paru aussi présent (curieuse coïncidence, d’ailleurs : l’un des derniers crossovers de Marvel, lancé fin 2017, s’appelait lui-même Legacy).

Les comics de années 2010 sont marqués par un discours social, davantage que politique, qui rappelle précisément le ton que lui-même employait dans les sixties.

Le triomphe de Ms. Marvel

Les comics de cette décennie sont en effet marqués par un discours social, davantage que politique, qui rappelle précisément le ton que lui-même employait dans les sixties. Alors que les années 2000 avaient eu tendance à interroger frontalement le rapport du justicier au pouvoir politique (voir notamment les justiciers anarchistes de The Authority ou les Avengers de Ultimates travaillant pour le gouvernement Bush), la production récente semble aborder la question sous un angle plus intimiste. En témoigne notamment la jeune Ms. Marvel, certainement la super-héroïne la plus représentative de cette décennie. Développée en grande partie par la scénariste Gwendolyn Willow Wilson à partir de 2014, cette justicière musulmane, dont la série dépeint les aventures au lycée et au sein de sa famille à tendance conservatrice, rappelle les tourments de Peter Parker dans les années 1960. En mêlant des références au Coran et à la littérature occidentale (comme l’Alice de Lewis Carroll, l’héroïne est par exemple capable de grandir et de rapetisser), elle constitue de plus un symbole de mixité culturelle, se chargeant d’une représentation des musulmans au quotidien bien éloignée des stéréotypes. Par sa luminosité et sa légèreté, elle incarne ainsi l’ouverture des comics de super-héros actuels, s’étant même fendue d’un prix à Angoulême en 2016.

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Ms. Marvel, grande figure des années 2010 - Gwendolyn Willow Wilson, Jorge Molina, Ms. Marvel n°2, Marvel, 2014

La nouvelle jeunesse du genre super-héroïque

Ms. Marvel est également la figure de proue d’une nouvelle génération de justiciers adolescents plus militante. Déjà en 2011, le jeune Miles Morales, nouveau Spider-Man d’origine hispano-africaine, permettait d’insister sur la représentation des minorités dans les comics. Ses pouvoirs (à l’inverse de Peter Parker, il peut par exemple se rendre invisible) étaient alors riches en métaphores, pouvant notamment exprimer le sentiment de solitude et d’effacement de l’adolescent, mais aussi d’un groupe au sein d’une foule homogène. On retrouvera également ce phénomène avec IronHeart, jeune Afro-américaine qui prendra la suite d’Iron Man à partir de 2015. Ces nouveaux personnages, en évoquant les Spider-Man et X-Men adolescents des années 1960, ont ainsi permis d’interroger l’évolution du genre super-héroïque à travers le passage d’une génération à l’autre. Ce phénomène se produit également chez DC qui, lors de cette décennie, a accordé de plus en plus d’importance à Jonathan Kent et Damian Wayne, fils respectifs de Superman et Batman. Autant de héros juvéniles qui ont permis de (re)lancer des séries davantage destinées à un jeune public, telles que Super Sons, Teen Titans ou encore Champions. Cette dernière notamment, en mettant en scène les justiciers adolescents de l’univers Marvel, dépeint les mœurs d’une jeunesse actuelle qui, connectée en permanence, s’ouvre davantage au reste du monde. Beaucoup plus proche du réel que les super-héros traditionnels, cette équipe est susceptible d’opérer n’importe où, n’hésitant pas, par exemple, à défendre les droits des femmes en Asie du Sud, dans une tendance qui rappelle du même coup l’humanisme d’un Superman lors de la Grande Dépression. Lancé fin 2016, Champions préfigure d’une certaine manière le mouvement organisé actuellement autour de Greta Thunberg. Et si l’écologie est encore peu traitée dans les comics, peut-être cette série laisse-t-elle entrevoir des pistes qui seront développées lors de la prochaine décennie.

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La seconde jeunesse du genre super-héroïque - Mark Waid, Humberto Ramos, Champions n°3, Marvel, 2017

Les super-héros à l’ère #MeToo

Plus social, donc, le super-héros des années 2010 a également questionné, parallèlement au mouvement #MeToo, la place des femmes dans les comics, tant du côté des créateurs que de la création. Ce faisant, plusieurs autrices ont émergé, telles Willow Wilson ou Sara Pichelli, même si le phénomène reste encore sporadique. De même, comme le montre encore une fois Ms. Marvel, nombre de justicières ont repris le flambeau d’un panthéon jusqu’alors essentiellement masculin. Jane Foster, qui, de 2014 à 2018, incarna le rôle de Thor, en est un exemple particulièrement représentatif. Loin d’un seul discours démagogique, ce personnage permit en effet de redéfinir l’univers très paternaliste d’Asgard, marqué par la toute-puissance du dieu-père Odin. De plus, en étant atteinte d’un cancer du sein, l’héroïne transforma l’aventure super-héroïque classique en une histoire beaucoup plus intimiste, où géants de glace et autres trolls nordiques cachaient une réalité bien plus redoutable. 

Seul Captain America, héros emblématique s’il en est, a abordé frontalement l’arrivée de Donald Trump aux commandes des Etats-Unis.

Captain America : super-héros anti-Trump ?

Mais les années 2010 ne furent pas non plus en reste au niveau politique, comme l’a montré le séisme Trump fin 2016. Sur ce point, les super-héros sont (pour l’instant) plus discrets que pour les mandats de Bush qui, dans les années 2000, avaient été grandement mis en scène dans les comics (ou alors l’humanisme des Ms. Marvel et autres Thor est-il une manière plus implicite d’esquisser en creux un discours politique ?). Dans ce panorama, seul Captain America, héros emblématique s’il en est, aborda frontalement la question. Sous la houlette du scénariste Nick Spencer, le justicier partagea son costume avec son ami Sam Wilson qui, en plein mouvement Black Lives Matter, devint le premier Captain America noir. La campagne de Trump et Clinton fut alors marquée dans les comics par la présence simultanée de ces deux héros, comme pour refléter la profonde scission du pays. L’élection du premier coïncida avec le reconditionnement de Steve Rogers qui, persuadé d’être en réalité un nazi infiltré, pris le pouvoir aux États-Unis et imposa une dictature dans le fameux Secret Empire. Proche de l’uchronie cauchemardesque, cette histoire permit alors de brasser les problématiques du monde contemporain (montée des extrêmes, révisionnisme, fake news, etc.) tout en repositionnant le rôle salvateur de la fiction dans sa manière toute cathartique d’éveiller les consciences. Désormais scénarisé par le fameux Ta-Nehisi Coates, Steve Rogers (qui a depuis retrouvé ses esprits) combat aujourd’hui des suprémacistes blancs, preuve s’il en est du camp qu’a choisi cette figure quasiment allégorique. Et pour sortir un peu des comics, notons que la récente adaptation télévisuelle de Watchmen par Damon Lindelof, en tournant grandement autour de la condition des Noirs aux États-Unis, inaugurera peut-être un retour du politique dans les comics.

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La scission politique des États-Unis à l’échelle super-héroïque - Nick Spencer, Dessin collectif, Secret Empire, Marvel, 2017

Batman super-star

Au sein de ce panthéon en permanente évolution, Batman reste quant à lui indétrônable, côtoyant régulièrement le sommet des ventes. La décennie passée a permis de confirmer ce statut de super-star, ses aventures étant désormais systématiquement scénarisées par de grandes pointures. Les années 2010 auront notamment vu se succéder Grant Morrison, Scott Snyder et Tom King qui, tour à tour, ont dépeint un visage du Dark Knight à chaque fois différent. Alors que Morrison, avec son style méta caractéristique, revisita de 2006 à 2012 l’histoire esthétique du héros à travers les âges, Snyder le rapprocha quant à lui à partir de 2011 du genre de l’horreur, au sein d’épisodes traumatiques où l’on vit notamment le Joker s’arracher le visage et Alfred se faire amputer d’un main. De son côté, Tom King, qui reprit le flambeau en 2016, insista plus particulièrement sur la mélancolie du personnage. Enfin, signalons également le fameux White Knight de Sean Murphy, dans lequel le héros, ayant sombré dans la folie, se confronte à un Joker inversé bien décidé à sauver Gotham. Autant de récits qui permettent de montrer à quel point Batman est devenu le super-héros le plus sophistiqué des comics, davantage proche de la bande dessinée d’auteur que de la série mainstream traditionnelle. Affaire à suivre avec l’arrivée en 2020 de James Tynion IV comme scénariste officiel de la série.

Les scénaristes émergents de la décennie

Ce soin accordé au Dark Knight permet alors de faire voir quels auteurs ont émergé lors de cette dernière décennie. Tant Scott Snyder que Tom King sont en effet devenus des incontournables du monde des super-héros. Le premier a notamment refaçonné l’univers DC avec ses séries Batman : Metal et New Justice, tandis que le second interroge la figure justicière sous un angle psychanalytique avec Heroes In Crisis et Mister Miracle. En déconstruisant notamment le mythe classique de la virilité, l’auteur est même dans la parfaite continuité de la féminisation du genre : car donner plus de place à des personnages féminins implique en parallèle de renégocier les stéréotypes masculins, peut-être l’un des principaux défis qui s’imposent désormais à la production. Dans cette logique, on peut également mentionner, du côté de Marvel, le fameux travail de Gwendolyn Willow Wilson sur Ms. Marvel, ainsi que Jason Aaron pour sa brillante rénovation du monde de Thor depuis 2013. Parallèlement, le scénariste s’occupe désormais de Avengers au sein duquel il reconstruit l’univers Marvel dans une perspective semblable à cette Snyder chez DC, allant même faire remonter ses origines jusqu’à l’ère préhistorique. Au début de la décennie, c’est davantage Jonathan Hickman qui tira son épingle du jeu grâce à ses travaux sur cette même série (et dont nombre d’idées ont été reprises pour les plus récents films). Le scénariste s’occupe désormais des X-Men, redonnant vie à une franchise moribonde depuis quelques années.

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L’univers déjanté de Mike Allred - Dan Slott, Mike Allred, Silver Surfer, Marvel, 2016

Nouvelles tendances graphiques

Parallèlement à ces scénaristes, nombre de dessinateurs se sont également faits connaître lors des années 2010. On notera notamment une certaine tendance à sortir des codes traditionnels des comics de super-héros avec des artistes comme Mike Allred (FF, Silver Surfer), Chris Burnham (Batman & Robin) ou Russell Dauterman (Thor) qui s’inspirent d’un graphisme humoristique davantage underground. De même, leur travail se fait plus réflexif, étant parsemé de références à l’histoire de l’art qui permettent du même coup de refaire du super-héros une figure plastique nourrie de nombreuses influences. Dans un autre registre, citons également Mikel Janin (Batman) ou encore Andrea Sorrentino (Old Man Logan, Secret Empire) dont le découpage très sophistiqué des planches rappelle certains travaux de Dave Gibbons (Watchmen) et J.H. Williams III (Promethea).

En miroir de l’actualité sociopolitique, les années 2010 furent très riches concernant les super-héros.

Les comics hors des super-héros

En miroir de l’actualité sociopolitique, les années 2010 furent donc très riches concernant les super-héros, marqués en grande partie par le positionnement des comics face à leur hégémonie au cinéma. Par conséquence, le justicier semble lui-même s’être recentré sur DC et Marvel, les autres éditeurs ou labels indépendants explorant de plus en plus d’autres genres narratifs, dans la lignée du succès de Walking Dead ou Scalped. Ainsi par exemple des séries Saga (Brian Vaughan, Fiona Staples) et Paper Girls (Brian Vaughan, Cliff Chiang) qui jouent davantage sur le soap-opera ou le voyage temporel, ou du récit post-apocalyptique Sweet Tooth (par le prolifique et très apprécié Jeff Lemire).

De même assiste-t-on à la recrudescence du comic book d’horreur avec notamment American Vampire (Scott Snyder, Stephen King), sur l’évolution américaine de la figure vampirique, ou Providence (Alan Moore, Jacen Burrows), hommage à l’œuvre de Lovecraft. Notons également que Marvel, racheté par Disney en 2009, s’est attelé de son côté à l’adaptation en comics de la franchise Star Wars. Autant d’œuvres qui laissent présager (peut-être ?) d’une ouverture progressive de la production à d’autres genres que le super-héros.

Illustrations : Marvel ; DC Comics ; Image tous droits réservés.

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Saga, l’un des grands succès des comics hors super-héros - Brian Vaughan, Fiona Staples, Saga, Image, 2012-2018

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