Carbone est passé faire un tour à Cannes. Pas de quoi frimer ni jouer les blasés, simplement l’envie d’aller voir et discuter librement des films, des moments, des tendances, qui nous ont paru valoir la peine d’écrire à leur sujet en tentant d’émerger du brouhaha.

Chacun cherche son épiphanie à Cannes, cette fameuse montée qui démarre parfois, après la montée des marches. Plusieurs films auront su nous faire décoller de la pluvieuse Croisette cette année. Le plus souvent en arrachant la narration classique à ses bases confortables, pour les dissoudre dans une pulsation plus abstraite ou les faire vriller à l’aide de produits hallucinogènes. On s’est notamment pincés devant Un grand voyage vers la nuit, songe sidérant et hybride (2D/3D) rêvé par un cinéaste chinois de 28 ans.

Avant d’avoir été subjugués par Bi Gan et Un grand voyage vers la nuit présenté dans la section Un certain regard, nous nous en étions remis à Jean-Luc Godard (compétition officielle) pour briser la routine cannoise. Ce qu’il fit de manière radicale, pour ne pas changer, avec la précision d’un horloger suisse légèrement allumé. Son Livre d’image désosse la forme cinématographique pour mieux l’interroger, une nouvelle fois, en prenant un malin plaisir à la triturer dans tous les sens. Formats et textures d’image sont ici battus en brèche, sauvagement brusqués, dérangés, déconstruits, tandis que le cinéaste, joueur, fait rebondir les mots dans l’espace de la salle comme une balle de ping-pong dans une cathédrale – ce sont les siens, de mots, fantomatiques et volontiers nébuleux, ou volontairement inaudibles, psalmodiés en continu d’une voix off traînante sur des images de natures diverses (archives, extraits de films, fiction, documentaire…). Le son devient alors un terrain de jeu inouï, et la parole une pure sensation, musique littéraire qui fait danser les samples visuels en une curieuse transe noisy. Même si notre tête a parfois perdu pied dans ce magma de visions abstraites et de fables enchâssées façon mille et une nuits, le corps s’est laissé bercer par l’euphorie de l’aphorisme en Dolby Surround 7.1. 

LSD forever

La transe, c’est également l’effet recherché et produit par Mandy de Panos Cosmatos et Climax de Gaspar Noé, dans le domaine plus léger du genre : chacun à leur manière, ces films présentés à la Quinzaine des réalisateurs visent l’état hypnotique. L’idée de Mandy est de refourguer un papier buvard de LSD (et toutes sortes d’autres substances) au revenge movie. Réduit à sa plus simple expression – le bûcheron Nicolas Cage versus la secte qui a immolé sa femme –, le scénario imaginé par le Canadien déjanté n’est qu’un prétexte à visions au grain hypersaturé et hallucinogène inspirées par la sauvagerie de Charles Manson et l’imaginaire de Donjons et Dragons, sur fond d’éruptions de guitare volcaniques signées Jóhann Jóhannsson. Au milieu de cette véritable apocalypse heavy rock flirtant avec la potacherie Z, l’acteur de Ghost Rider 2, en roue libre dans le registre du grotesque gore, fait passer toutes les outrances pour des spasmes extatiques – y compris les litrons de vodka descendus en slip, les bastons à la tronçonneuse sous coke et la chasse au motard clouté des enfers à l’arbalète, sur fond de crépuscule sanglant. On n’est jamais loin ni du nanar ni de l’acouphène, et le trip s’étire sans doute plus longtemps que nécessaire, mais on plane, horrifiés et bêtement hilares devant ce Guerrier silencieux qui ne se prend pas au sérieux. 

Climax Mandy

Rarement à Cannes, la réalité nous aura paru si évanescente et les songes si palpables.

Même chose avec Gaspar Noé, mais à un degré d’intensité autrement plus élevé. Là encore, le scénario est ultraminimaliste, voire absent, et c’est tant mieux : dans cette épure, le rebelle autoproclamé du cinéma français semble avoir enfin trouvé la forme idoine pour exprimer le plein potentiel de son art viscéral et primitif. C’en est fini de la philo de comptoir qui jusqu’alors alourdissait péniblement ses visions de plasticien chamanique : il reste quelques scories (les panneaux à messages, parfois à l’envers), mais les personnages sont plantés vite et bien, la situation du huis clos qui dégénère aussi (les méfaits d’une sangria hallucinogène sur une troupe de danseurs), le tout au service d’un long trip schizoïde, scindé en son cœur par un générique tournoyant. Deux parties, donc : la montée/la descente. La jouissance virevoltante des corps communiant dans le mouvement, puis le calvaire de ces mêmes corps, satellisés (chacun réagit différemment à la drogue) dans un interminable bad trip. Aux couleurs du musical enjoué défiant les lois de la gravité sur des beats électro des années 1990 répond la noirceur du film de possession gore et psychotrope. Avec la caméra flottante de Noé pour gouvernail, on embarque avec jubilation sur la déferlante acide.

Climax

Climax de Gaspar Noé (2018)

Voyages

Ce goût de l’envoûtement en plan-séquence et cette morphologie bicéphale, on les retrouve dans ce qui restera notre choc esthétique du festival, Un grand voyage vers la nuit. Mais sous une forme autre, moins tapageuse bien qu’ouvertement virtuose, plus contemplative et onirique. Le deuxième film de Bi Gan (après Kaili Blues) part d’une trame narrative qui rappelle Sueurs froides de Hitchcock : soit un homme en quête de l’amour perdu qui l’obsède. Autour de cette trame limpide s’enroule un réseau plus nébuleux de souvenirs et de rêves. Une véritable toile d’araignée intime, dans laquelle son assassin-poète de héros semble se perdre, à l’instar de notre regard, happé dans la profondeur de champ de plans à la composition complexe et mouvante, mais d’une fluidité absolue. C’est gazeux comme une rêverie de Hou Hsiao-hsien, humide et mélancolique comme les amours de Wong Kar-wai.

D’autres noms de grands maîtres viennent à l’esprit, dont Tarkovski, Weerasethakul et Lynch. Aux deux derniers, le cinéaste de 28 ans emprunte la structure en diptyque. Après avoir creusé la profondeur de champ dans une première partie introductive en 2D, l’odyssée opiacée se retourne pour surgir dans la salle, en lançant une passerelle en 3D directement contre notre rétine : comme dans Twixt de Coppola, on chausse ses lunettes en cours de film. Une nouvelle porte perceptive s’ouvre alors, durant un plan-séquence d’une heure environ.  L’exploit de Bi Gan, qui avait déjà expérimenté sur ce terrain dans Kaili Blues, est de réussir à intégrer ce coup de force formel dans l’écrin du film, œuvre liquide et réversible qui, en matérialisant les spirales de pensées agglomérées au début dans un tunnel chimérique en trois dimensions, se transforme dès lors en une fascinante plongée dans l’inconscient. Un vrai train fantôme où les signes trouvent leur sens dans la sensation, sans perdre de leur mystère. Rarement à Cannes, la réalité nous aura paru si évanescente et les songes si palpables.

Climax Voyage vers la nuit

Un grand voyage vers la nuit de Bi Gan (2018)

Crédits

Le Livre d’image de Jean-Luc Godard (Suisse, 2018)

Mandy de Panos Cosmatos (États-Unis, 2018)

Climax de Gaspar Noé (France, 2018)

Un grand voyage vers la nuit (Chine, 2018)

 

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