Ne reculant devant rien, Carbone est allé tester la salle 4DX qui vient d’ouvrir ses portes à Paris. Lancée en 2009 en Corée du Sud, la 4DX est une technologie de cinéma dynamique destinée à l’exploitation de films commerciaux, spécifiquement des blockbusters. En ce moment, c’est le cinquième épisode de la saga Pirates des Caraïbes, adaptée de la célèbre croisière scénique de Disneyland, qui bénéficie des faveurs de ce dispositif, longtemps cantonné aux parcs de loisirs. Une attraction devient un film qui devient lui-même une attraction : la boucle serait-elle bouclée ? Peut-être. Mais la 4DX offre surtout l’opportunité de réfléchir à nouveau sur ce bon vieux mythe du cinéma total, ainsi qu’aux différentes stratégies développées par la salle pour résister à la concurrence (téléchargements légal et illégal, démocratisation du vidéoprojecteur, émergence de la RV). Car on a beau chanter sa mort programmée à longueur d’année, celle-ci nous prouve chaque fois qu’elle n’a jamais dit son dernier mot.

4DX liste des effets

Liste des effets possibles dans une salle équipée en 4DX.

Alors, déjà, à quoi ça ressemble une séance 4DX ? Après avoir essuyé plusieurs échecs, à cause du succès du dispositif qui fait que chaque séance est complète depuis son lancement, on se procure un billet hors de prix (comptez 15 € minimum), précieux sésame donnant accès à une salle unique, sur les portes de laquelle est inscrit un étincelant « 4DX ». Avant d’y mettre les pieds, on est invité à lire un long message d’avertissement – lequel vous recommande, entre autres, de ne pas être enceinte, cardiaque, épileptique, de ne pas manger de pop-corn ou de ne pas porter de vêtements délicats si vous souhaitez garder un bon souvenir de votre expérience. Le cinéma, précise-t-il, « décline toute responsabilité en cas de blessures, problèmes de santé, pertes ou dommages causés par le non-respect des présentes règles de visite ».

Au moment de prendre son courage à deux mains et de s’introduire dans la salle, on comprend un peu mieux les raisons des sold out à répétition : la salle est de taille relativement modeste, loin des standards IMAX à plusieurs centaines de places. Un déficit de monumentalité qui s’explique peut-être par la lourdeur des installations et notamment des sièges, montés par quatre sur une plate-forme dynamique permettant des effets de soulèvement (on flotte dans les airs, on atterrit en douceur), d’oscillation (on pivote à gauche, on pivote à droite) et de basculement (on vous propulse en avant, on vous renvoie en arrière). À cette structure en mouvement, il faut ajouter une batterie de gadgets et d’effets en tout genre : secousses, spray odorant, brumisateur (sur votre droite, un bouton bienvenu : « water : on-off »). Aux quatre coins de la pièce, on peut par ailleurs observer d’énormes ventilateurs, ainsi que des stroboscopes. Bref, on n’est pas loin de la Géode, et cela se ressent.

C’est bien davantage qu’une amélioration technologique qui se joue avec la 4DX : ce sont ici de nouveaux intermédiaires, de nouveaux canaux sensitifs et émotionnels qui se creusent entre le film et le spectateur.

Une invention sans avenir ?

Mais trêve de bavardages, la séance va commencer, et les spectateurs, dès lors que les lumières s’éteignent, sont invités à ne plus se lever, sauf urgence – et au risque de se faire broyer la cheville par leur fauteuil. L’air de rien, il y a toujours quelque chose d’un peu excitant à l’idée d’expérimenter une nouvelle manière de voir les films. On a un peu l’impression, en pareilles circonstances, d’être à la place des premiers spectateurs des frères Lumière, prêts à se faire terrasser par un train arrivant en gare de La Ciotat. Et d’un autre côté, on refuse d’être dupe, on sait d’avance qu’on sera déçu, frustré, perplexe – on sent que ce nouvel upgrade risque, comme la 3D, de nous lasser avant de nous avoir pleinement convaincu.

Pourtant, c’est bien davantage qu’une amélioration technologique qui se joue avec la 4DX : ce sont ici de nouveaux intermédiaires, de nouveaux canaux sensitifs et émotionnels qui se creusent entre le film et le spectateur. Une sorte de reconfiguration immersive, dont le projecteur et les enceintes ne seraient plus que des composantes, essentielles certes, mais dont les prérogatives se retrouvent diluées dans un bain de sensations qui sollicitent dorénavant la totalité du corps. C’est, au-delà de la curiosité, le premier bouleversement provoqué par l’expérience 4DX : la salle devient un organisme vivant, bruissant, actif, proliférant. Le film ne se diffuse plus simplement devant nos yeux, il semble se prolonger artificiellement dans différents organes et membres : il a maintenant des jambes qui courent, un cœur qui bat, une colonne vertébrale qui se cabre, des poumons qui respirent.

Abracadabra 

Dans Kong: Skull Island, un personnage se risque à toucher le gros museau de Kong : surpris par l’audace, le colosse rejette alors une expiration phénoménale, qui se prolonge d’un souffle frais sur notre visage. Une émanation inattendue et franchement troublante, comme si le gorille avait percé la vitre de la fiction. Un détail, certes. Mais des détails comme ça, il y en a des centaines, sidérants trésors de spectateurs, sensations inédites, vertiges fugaces, égrenés dans le grand foutoir attractif que ne manque évidemment pas d’être une séance 4DX. Un peu plus plus tôt, lors du premier surgissement de Kong, l’image était d’abord masquée par des panaches de fumée se propageant aléatoirement devant l’écran, avant que des ventilateurs ne les fassent progressivement tourbillonner dans la salle, renforçant l’apparition apocalyptique du monstre, qui semble émerger d’un tour de prestidigitation.

C’est boiteux, et en même temps c’est épatant ; c’est une évolution, et en même temps c’est une archéologie : après s’être réfugiés derrière l’écran grâce à Méliès, les effets pyrotechniques s’invitent de nouveau dans la salle, redécouvrent la joie de distiller leurs fantaisies ostensibles, sous le nez d’un spectateur parfois dépassé par le zèle dégénéré du dispositif. La trinité magique (une toile, une lanterne, des enceintes), qui avait confisqué tout le pouvoir d’émerveillement du cinéma, cède aujourd’hui un peu de terrain à la salle, au théâtre, à l’espace matériel, réduit depuis des décennies à un vulgaire rôle de candélabre (éteindre les lumières, les rallumer). L’usine à rêves s’ébroue maintenant en live, le théâtre Robert-Houdin ressort les ficelles et les machines à fumée. C’est comme si les films craignaient de ne plus nous impressionner, de ne plus nous émouvoir et qu’ils acceptaient, pour conjurer ce sinistre sort, de se laisser booster et défigurer par la technologie.

Condamnée à mort par l’histoire, Netflix et les nouvelles technologiques domestiques, la salle semble vouloir jeter ses dernières forces dans la bataille en nouant un pacte faustien avec les films pour en démultiplier l’expressivité : à chaque fois que Kong exécute son rituel de toute-puissance, ses fameux punchs sur le torse, leurs effets sont décuplés par les coups que le fauteuil nous envoie violemment au diapason, telle une onde de choc. Il faut dire que le Titan s’offre comme un jouet sensationnel pour la 4DX : à chaque pugilat, sa force et sa brutalité se répercutent dans la salle, par échos fracassants. À la fin des séquences, les spectateurs applaudissent et se replacent sur leur siège avec un air satisfait, comme s’ils s’étaient eux-mêmes battus avec la grosse chimère velue.

Houdin 4DX

Considéré comme le fondateur de la magie moderne, Robert Houdin était célèbre pour ses spectacles d'illusionnistes au milieu du 19ème siècle.

Au-delà du tralala technophile, on voit bien ce qui est à l’œuvre avec la 4DX : soumise à la nécessité d’en faire plus pour perdurer, la fantasmagorie cinématographique déborde de l’écran.

La grande parade

Au-delà du tralala technophile, on voit bien ce qui est à l’œuvre avec la 4DX : soumise à la nécessité d’en faire plus pour perdurer, la fantasmagorie cinématographique déborde de l’écran, accepte sa désacralisation et appelle à la rescousse toute la famille des artifices. La Belle et la Bête a beau être médiocre, il a pour mérite d’offrir une illustration idéale à cet état des lieux : une magicienne a plongé dans l’oubli un château et ses résidents, transformant le prince en bête et ses serviteurs divers en artefacts animés (chandelier, horloge, plumeau). Pour rompre cette malédiction, le monstre doit tomber amoureux d’une femme et se faire aimer d’elle en retour. Le compte à rebours est lancé, une rose tient lieu de sablier. Quand le dernier pétale se détachera, il sera trop tard, les valets se pétrifieront à jamais en bibelots inertes, éteints, délaissés pour l’éternité. Raison pour laquelle on s’agite beaucoup, dans les couloirs du château, au moment d’accueillir une jeune demoiselle de la campagne – qui tient lieu de prisonnière, mais surtout de dernier espoir.

 

Les meilleures séquences du film sont ainsi celles qui négligent son couple difforme pour mettre en scène les affairements de ce mobilier prêt à tout pour conjurer l’inacceptable. C’est le célèbre numéro chanté de Lumière, où un repas s’anime et se transforme en grande kermesse numérique, amalgamant couleurs et textures dans une prodigieuse frénésie d’artifices. Le spectateur ne sait plus, à ce moment-là, où donner de la tête : car la salle de cinéma s’anime en même temps que le château. On entend des bruits qu’on n’avait jamais entendus, on voit, on perçoit, on sent un appareillage actionner dans l’obscurité sa magie artisanale : rouages, ressorts, vérins conjuguent et ordonnent leurs compétences, en une chorégraphie plus ou moins harmonieuse qui se cale sur l’action.

Lumière chante pour lancer les hostilités festives, les sièges se soulèvent, s’inclinent et se braquent au gré de la parade : on est suspendu dans les airs, balloté vers la droite, vers la gauche, on perd de vue Lumière, on le récupère, on esquive avec lui quelques assiettes, puis on suit Zip, la petite tasse ébréchée, glissant sur sa coupelle comme sur les rails d’un roller coaster. Les feux d’artifice concluant la séquence ne suffisent pas, les stroboscopes prennent le relais et bombardent le spectateur de flashs aveuglants. « Ce château est vivant », entendait-on au début du film, la salle aussi : elle montre même tout ce qu’elle a dans le ventre, elle nous impose de vibrer avec elle, s’activant en coulisses pour intensifier les pouvoirs de la fiction.

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La Belle et la bête (Walt Disney Pictures, 2017)

Avec le cinéma dynamique, quelque chose de nouveau pulse entre le film et le spectateur, une connexion mécanique s’opère entre la fiction et l’assistance.

Cinéma cybernétique

Peu importe, pour l’heure, que ces empressements viennent trébucher sur leurs maladresses. Car il faut avant tout savourer l’émotion, précieuse, de sentir une technologie de pointe s’épanouir avec une pensée de cinéma encore rudimentaire, telle la créature de Frankenstein effectuant ses premiers pas. À ce propos, on ne passera pas à côté de la coïncidence qui a voulu que les trois premiers films bénéficiant de cette technologie de diffusion en France soient Kong, La Belle et la Bête et Ghost in The Shell – soit trois remakes de trois chefs-d’œuvre du cinéma fantastique, mais surtout trois récits de créatures artificielles, de monstres de développement et de puissance, à la croisée de la chimère et de l’humain. Trois films sur des corps améliorés, amplifiés, hypertrophiés, dont les propriétés exceptionnelles renvoient aux nouvelles potentialités du spectacle cinématographique. Car, avec le cinéma dynamique, quelque chose de nouveau pulse entre le film et le spectateur, une connexion mécanique s’opère entre la fiction et l’assistance, un marionnettiste invisible s’amuse de nous, remuant ses fils pour nous faire singer le tressautement des péripéties. Le cinéma bascule sans retour dans la cybernétique.

Davantage que des sensations fortes, la 4DX offre ainsi à son usager un nouveau corps de spectateur. À ce titre, le générique de Ghost in The Shell a presque valeur d’épiphanie. Dans le vide d’une superstructure, des pièces détachées s’assemblent pour former une carcasse humanoïde, tandis que dans la salle. les sièges se soulèvent à l’unisson, épousant l’apesanteur de ce ballet high-tech. Puis, ce corps fraîchement manufacturé disparaît dans la lumière d’un mystérieux liquide : c’est une sorte de rideau opaque, couleur de lait, d’où la silhouette émerge, de l’autre côté, recouverte d’une membrane artificielle. Au moment où cette pellicule se détache, pour s’ébrouer dans les airs comme les akènes d’un pissenlit, une brise fraîche inonde la salle. Toujours en lévitation, le pantin inanimé glisse dans un tunnel étroit, aux parois duquel dansent des lumières multicolores, provoquant une vague d’éclairs stroboscopiques dans la salle. Un effet d’abord contre-productif, puisqu’il rappelle la réalité spatiale de la salle de cinéma, mais ensuite très immersif au moment où les flashs cessent, permettant au regard étourdi du spectateur de raccorder brutalement avec l’obscurité tranquille de la séquence, comme s’il se réveillait au milieu d’un rêve.

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Ghost in the Shell (Paramount Pictures, 2017)

Tropical DX

Ainsi, dans la cacophonie d’effets stupides, gadgets, inutilement perturbateurs (les brusques souffles d’air éjectés par le siège pour simuler le sifflement des balles, les sprays d’eau qui donnent la sensation de se faire cracher dessus par le siège de devant), la 4DX convainc surtout par cette manière de prolonger les prérogatives oniriques et infantilisantes du cinéma. C’est le roulis régulier et somnolent des sièges, qui rappelle qu’avant d’éveiller nos sens un film anesthésie notre esprit, ramollie nos perceptions. Installé dans un état modifié de conscience, entre le sommeil et l’hyperconcentration, le spectateur est maintenant bercé par la salle comme par les bras d’un géant.

L’apesanteur, le flottement, le balancier sont à la fois les plus simples et les plus belles sensations de la 4DX. Et on se met alors à fantasmer ce que, à l’autre pôle du cinéma monde, des réalisateurs comme Hou Hsiao-hsien ou Apichatpong Weerasethakul seraient en mesure de faire avec cette technologie. On s’imagine devant Les Fleurs de Shangai, balloté par l’indécision de la caméra, serpentant comme un bateau ivre entre les soupes de nouilles et les vapeurs d’opium ; on s’imagine dans la jungle humide de Tropical Malady, hypnotisé par le froissement de la végétation, plongé dans un épais brouillard sur lequel viendrait se pulvériser le faisceau du projecteur, au point de rendre indiscernables les mirages qui se déplacent devant nos yeux.

Y a-t-il un pilote dans la salle ?

On peut encore imaginer longtemps. Mais en attendant que les réalisateurs n’en deviennent, un jour peut-être, les chefs d’orchestre consciencieux, aucune raison de ne pas profiter sans réserve de ces opéras mécaniques en roue libre. Ici, le grand imagier ne se contente plus de tourner les pages du film : comme ces parents dévoués lisant une histoire au chevet de leur enfant, il fait mine de frissonner avec nous, il agite les bras pour attirer notre attention, il tapote notre épaule pour nous faire sursauter.

Il s’ébroue souvent maladroitement, mais jamais en vain. Car plus d’une fois, au cours de la projection, on se surprend à oublier le cabotinage des artifices ; on somnole – pas forcément parce qu’on s’ennuie, mais parce qu’on somnole toujours un peu au cinéma. Et dans notre sommeil flottant, on entend l’écho lointain de la fiction se mêler aux ronronnements de la machinerie, on sent l’environnement bouger autour de nous, un frémissement mécanique se propage jusqu’à notre échine et on a simplement l’impression, impression bizarre et en même temps miraculeuse, qu’une partie de nous continue de vivre le film, qu’il ne nous sert peut-être à rien de rouvrir les yeux, puisque la salle de cinéma semble s’émouvoir à notre place.

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Affiche par Chris Ware du film Uncle Boonmee d'Apichatpong Weerasethakul

voir un film en 4DX ?

Pour voir en France un film dans une salle équipée 4DX, il faudra se rendre à Paris au cinéma Pathé La Villette, 30 avenue Corentin-Cariou, Paris XIX. Autrement, il faudra attendre ou bien se diriger vers l’étranger, le système étant installé aujourd’hui dans de nombreux pays aux quatre coins du globe, en particulier en Asie.

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