Dans son très beau livre Chiens, le philosophe Mark Alizart écrit : « L’homme s’est inventé grâce au chien. C’est à son image qu’il est entré dans le monde du désir, qu’il s’est défait du règne naturel du besoin et qu’il a accédé au royaume de la culture. C’est en se faisant chien qu’il est re-né dans un nouveau corps […] : un corps spirituel, celui de la ‘‘conscience de soi’’ qui fonde la dignité proprement humaine. » Cette humanité atteinte à travers le chien, nous allons tenter d’en dessiner les contours à travers quelques portraits de héros de bande dessinée canins.

Episode #3 : Le Chien de la Voisine de Sébastien Lumineau

L’univers du Chien de la Voisine, c’est celui de Boule & Bill, mais innervé par l’ennui, les frustrations, les non-dits, les déceptions et l’aliénation du quotidien. Boule & Bill dépeint une vie de famille idéalisée en une sorte d’enchantement permanent : même quand les personnages se montrent capricieux et colériques, il s’en dégage de la tendresse ; même quand il pleut, les images semblent rayonner d’un soleil intérieur ; même si notre propre situation est objectivement meilleure, celle décrite dans la série la supplante encore. C’est le don de Roba, c’est la magie transcendante de l’École de Marcinelle (c’est-à-dire, peu ou prou, le style des dessinateurs publiés dans Le Journal de Spirou après-guerre). Un peu plus de quarante ans après, Sébastien Lumineau réinvestit le même décor que Boule & Bill, une banlieue de la classe moyenne, avec ses maisons individuelles et ses jardins juxtaposés, mais il lui ôte toute sa poésie colorée et sa rondeur confortable. Le Chien de la Voisine sacrifie peut-être à l’esthétique « gros nez » mais se développe autour d’un noir et blanc sec et rêche. Il n’y a pas de gags : absurde et brutal, l’humour laisse transparaître une inquiétante étrangeté plus qu’il ne repose sur la joyeuse artillerie du burlesque. Les silences s’installent et les névroses se lovent dans leurs hiatus empoisonnés, comme un malaise dont on ne sait pas très bien d’où il vient ni où il va. Bref, Le Chien de la Voisine, c’est Boule & Bill dans la vraie vie.

On n’est pas bien sûr que la voisine ait vraiment un chien, mais ce qui est certain c’est qu’elle a du chien. Elle est libre, spontanée, détendue et sexy. C’est du moins comme cela que la perçoit son voisin, père de famille plongé dans l’ennui mortel d’une vie de couple sans passion, une paternité sans joie et un travail abrutissant. Là encore, Lumineau opte pour le décalage. Si Boule & Bill s’immisçait dans l’intimité d’une famille, sa bande dessinée met en vedette la locataire de la maison d’à côté, là où l’herbe est plus verte et les rêves encore possibles. Pourtant, le père de famille est le véritable (anti)héros du récit, tandis que la voisine est son fantasme. Inaccessible, délivrée de toute contrainte, terriblement séduisante, elle est tout ce que sa femme n’est pas – ou n’est plus. Elle est le négatif de son existence – c’est-à-dire ce qui l’attire irrésistiblement. Elle est le miroir de ce qu’il a perdu et dont il ne parvient pas à faire le deuil. Et le reflet dans le miroir, c’est le chien de la voisine, lui qui apparaît tout du long comme un fauteur de trouble, la cause d’un désordre dont se plaignent tous les enfants et les parents du quartier : un élément insupportable qu’il faut chasser ou dont il faut se débarrasser. En fait, le chien est terriblement cool et badass et sans doute le père de famille rêve-t-il d’être comme lui – sans doute rêve-t-il qu’il est lui aussi le chien de la voisine. Équivalent canin de sa maîtresse, ce Snoopy obèse, avec son collier à clous, ne dérange que les bonnes gens, ceux qui ont su se satisfaire de leur quotidien et qui en défendent le pathétique équilibre. Ce chien, qui parle, qui marche sur ses deux pattes arrière, qui joue au foot, qui regarde la télévision, qui discute des films avec sa maîtresse et qui va la coucher dans son lit lorsqu’elle s’est endormie à ses pieds – ce chien, c’est le « Ça » freudien.

Si Snoopy et Bill incarnaient d’une certaine façon l’Inconscient, le chien de la voisine concentre en lui toutes les pulsions réprimées dans la vie de l’homme occidental contemporain, tout ce qui peut déranger sa vie de famille, tout ce qui peut dérègler sa normalité civilisée. Lorsque la voisine disparaît dans des circonstances mystérieuses, il ne reste plus que le chien, le « Ça », cette boule de pulsions dont on ne peut se défaire, toujours présentes malgré l’absence de celle qui en a été l’objet.

Le malaise dans la civilisation, c’est le chien de la voisine.

Le Chien de la Voisine

De Sébastien Lumineau

2002, réédition L’Association 2019

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