Au printemps dernier, HBO créait l’évènement avec Chernobyl, mini-série ressuscitant la catastrophe nucléaire qui le 26 avril 1986 jetait un voile d’angoisse sur l’Europe. Date charnière pour la mythologie industrielle, Tchernobyl fût surtout un moment vertigineux pour l’Union Soviétique. Un moment illustré en cinq épisodes fascinants qui, loin de figer l’événement dans une reconstitution fidèle, en montrent la nature insaisissable et rayonnante. Plus que l’exactitude des faits, c’est leur souffle invisible qui est radiographié ici au moyen de la fiction et de la mise en scène, et porté jusqu’à notre actualité, plus que jamais hantée par le spectre de la catastrophe.

Nombreux sont les mérites qui doivent à la mini-série Chernobyl la légitime ferveur qu’elle suscite. Certains avancent son réalisme, d’autres au contraire parlent de son art consommé de la fiction qui dirait mieux que tout documentaire la vérité de l’événement. Et c’est vrai que Craig Mazin, son showrunner, a trouvé un équilibre narratif qui semble permettre à la série de jouer sur deux tableaux : un pied dans la réalité la plus crue, l’autre dans un bain fictionnel assumé, avec entre les deux cette zone de vraisemblance où les deux catégories finissent par imperceptiblement se confondre, comme un rêve ou ici en l’occurrence, plutôt un cauchemar. Ce serait cependant une erreur de croire que cette réussite relève d’une simple virtuosité technique ou de savants dosages scénaristiques aux propriétés universelles. Loin de cette indifférenciation du traitement et de cette arrogance propre à tout savoir-faire, la réussite de Chernobyl vient au contraire de l’aptitude de son récit à se laisser imprégner par son sujet sans jamais chercher à le contenir et le dominer.

Commençant sombrement par un suicide, la série avoue d’emblée son impuissance à restituer l’événement historique dans son entièreté, reconnaît sa limite et se propose de la penser ; une part des faits sera laissée à sa perte, tout ne sera pas traité, consigné ou sauvé. Cette honnêteté première dit aussi quelque chose de la méthode employée par Mazin qui ne se propose pas de faire la lumière sur les faits mais de montrer au contraire leur nature aveuglante, pour les protagonistes de l’époque bien sûr, comme pour nous aujourd’hui qui, trente ans après, sommes tout aussi incapables de les regarder en face. Il ne s’agira donc pas d’inscrire le récit au registre de l’exactitude qui implique une approche scientifique ou historique mais plutôt de prétendre à celui de la vérité qui relève quant à elle de l’éthique. Si la trame de la série respecte bien l’armature des faits et touche même au réalisme à certains moments paroxystiques du récit, jamais elle ne prétend à une reconstitution fidèle de la catastrophe qui reviendrait à la réduire à son explication, à l’étouffer par la description même qu’elle en ferait. Empressement à dénier à l’événement sa portée qu’illustre assez bien la première réaction du personnage de Chtcherbina face à la catastrophe : après s’être fait très sommairement expliquer le fonctionnement du réacteur nucléaire par Legassov, il se considère d’ores et déjà suffisamment armé pour résoudre le problème en le survolant (l’équivoque du mot étant ici parfaite) comme s’il s’agissait d’éteindre un feu de forêt au moyen d’un canadair. Or, c’est certainement cette même attitude de surplomb qu’une approche historiciste conférerait à la série, laissant à disposition de Craig Mazin toutes les explications rétrospectives susceptibles d’être aujourd’hui plaquées sur l’événement. Mais telle n’est pas ici l’ambition, l’idée étant au contraire de rouvrir le pesant sarcophage de l’histoire afin de faire rayonner l’événement à nouveau.

Chernobyl

Chernobyl © HBO/ Sky

Dynamique, transversal, invisible, irradiant, planétaire et quasi éternel, l’événement se produit certes dans un contexte donné mais ce qui le caractérise justement c’est qu’il se propage sans égard pour celui-ci.

Ainsi saisit-on dès les premiers épisodes que le ressort dramatique de la série ne reposera pas sur les traditionnelles promesses de résolution qu’on a pris l’habitude de voir miroiter à l’orée de tout film catastrophe : promesses de résolution par traitement vériste de la situation (on va tout vous dire et tout vous montrer de Tchernobyl) ou par traitement mythologique (on va réparer la catastrophe par la fiction)… Et il y a comme ça bien des façons d’étouffer la singularité d’un événement : en se pressant, comme on l’a montré plus haut, de nous le faire comprendre, ou plus simplement en lui niant toute réalité comme c’était l’usage sous le régime soviétique, ou encore, suivant la méthode hollywoodienne plus subtile en acceptant le principe d’une crise pour mieux la surmonter ensuite et revenir à un ordre préétabli. La grande intelligence de Craig Mazin aura été de comprendre les limites de ces outils appliqués à l’accident nucléaire de Tchernobyl, événement historique ne pouvant être ni compris, ni nié, ni surmonté si aisément que cela ; « déchet » intraitable, impossible à recycler dans l’économie de nos discours. 

Dynamique, transversal, invisible, irradiant, planétaire et quasi éternel, l’événement se produit certes dans un contexte donné mais ce qui le caractérise justement c’est qu’il se propage sans égard pour ce contexte, sans aucun discernement et de façon inexorable, la réalité et les êtres qui l’habitent ne devenant plus que la surface sensible sur laquelle la catastrophe se développe, telle une gigantesque radiographie. C’est d’ailleurs en rendant compte de cette exposition du monde aux rayons de la catastrophe que la mise en scène livre ses plus belles scènes, toujours sobrement filmées par Johan Renck, de façon très classique, très efficace, presque tourneurienne : l’air se charge de luminescences mortelles, l’eau devient lourde et nocive, un feu inextinguible couve et nous consume secrètement, la terre même que l’on foule doit être enterrée, le temps s’accélère, on tue des vaches et des chiens, on filme de l’invisible qui modifie tout, fait muter imperceptiblement les apparences, les tord, les déchire hors cadre. Un crépitement secret que la bande son nous rend sensible indique qu’au-delà des apparences, l’air est en feu – comme dans une autre dimension où l’homme, privé des discours à partir desquels il avait appris à apprivoiser le monde, deviendrait autre chose, presque rien.

Chernobyl

Chernobyl © HBO/ Sky

…comme si Tchernobyl avait été l’importation dans notre quotidien terrestre de phénomènes cosmiques altérant en profondeur notre nature et les éléments qui la composent.

Quand un fleuve sorti de son lit ou la lave d’un volcan en irruption recouvrent soudainement une ville, tout le monde est en position d’évaluer la catastrophe en fonction des dommages qu’elle cause, mais ici quelque chose manque à l’évaluation, personne ne réalise, comme on dit en français, et c’est cette absence de réalisation, ce déni auquel prêtent les apparences, que la série saisit. Puissance de l’invisible qui modifie sourdement le monde et l’empoisonne, le transforme en planète interdite et étrangère, la scène du robot allemand au bord du cratère ajoutant à cet imaginaire de science-fiction, comme si Tchernobyl avait été l’importation dans notre quotidien terrestre de phénomènes cosmiques altérant en profondeur notre nature et les éléments qui la composent.

À cette mutation dans l’ordre du sensible s’accompagne l’effondrement du régime de vérité alors en vigueur en URSS. Ce n’est pas seulement une centrale qui explose mais la centralité même d’un système. Il y avait la vérité unique du comité central, un seul parti, un seul peuple et tout cela se fragmente soudainement en mille éclats incandescents et toxiques. Une multiplicité de discours,  d’expériences individuelles, se font alors entendre ; toute une société civile apparait dans sa diversité entre les fissures d’un décor étatique en voie d’effondrement. L’évolution des personnages de Legassov et de Chtcherbina au fil des épisodes dit cette soudaine obsolescence des discours et des vérités institués dont ils sont les dépositaires officiels face au désastre. Ces deux-là comprennent très vite qu’ils ne pourront pas se contenter de se payer de mots face au caractère exceptionnel d’une situation dont ils auront au même titre que les autres à payer le coût existentiel : ni les vérités scientifiques, ni les mensonges des politiques n’endigueront en l’espèce la nécessité d’un acte éthique.

Chernobyl

Chernobyl © HBO/ Sky

Il existe deux mots pour dire vérité en russe : le fameux pravda qui véhicule une conception juridique et scientifique de la notion de vérité et l’istina qui n’est pas « un objet qui nous serait extérieur (…) et pourrait être découvert par des voies intellectuelles » mais une notion « existentielle et dynamique qui transcende la séparation entre subjectif et objectif, elle est une « transfiguration créatrice » qui permet à chacun de s’élever à une vérité ». La scène très forte du recrutement des mineurs illustre assez bien cette différence : Peu importe après tout votre pravda éternelle qui est aussi bien vérité que mensonge, semblent-ils faire comprendre au ministre Shadov venu les convaincre. Contentez-vous de nous dire l’istina, autrement dit la vérité du moment que nous vivons et ce qu’il nous est possible de faire dans cette étroite limite et nous viendrons alors vous aider au risque de nos vies. Voilà ce que Legassov devra à peu près répéter à tout le monde : la tragédie en cours est celle de l’après-coup, l’éternité communiste est morte, nous sommes dans l’intensité du déjà trop tard.

On pourra voir dans cette description de l’effondrement d’une centralité décisionnaire et de l’émergence d’une conscience pré-démocratique à la faveur d’une catastrophe (séparation des pouvoirs par scission nucléaire !) quelque chose de la propagande douce. Et c’est vrai qu’il y a encore un peu de cela dans Chernobyl qui pourrait être considéré comme une résurgence, autorisée par le format pédagogique de la série, de ce vieil artisanat hollywoodien du mentir-vrai qui revendique l’Esprit plutôt que la Lettre et préfère au réalisme de ses adversaires soviétiques qui se soutient toujours d’un mensonge, la vérité d’une fiction. À ceci près que Chernobyl évite toute la forfanterie moralisante et la bonne conscience idéologique qui accompagnaient autrefois ce type de production. Pourquoi ? D’abord parce que les temps ont changé depuis 1986 et que Tchernobyl, on l’a évoqué, n’est plus aujourd’hui considéré dans l’imaginaire collectif comme une aberration communiste qu’on pourrait contempler à l’abri, tel Lucrèce sur son rivage, mais comme la première occurrence d’un train de catastrophes écologiques et globales auxquelles plus personne n’est susceptible d’échapper. La mini-série capte ce sentiment très actuel de hantise écologique, accompagné du désir irrépressible de vouloir éviter le pire sans jamais pourtant être en mesure de le concevoir. Voilà sans doute une des raisons du grand succès rencontré par cette série : offrir une forme à ce qu’on ne peut pas voir.

Chernobyl © HBO/ Sky

Chernobyl © HBO/ Sky

Aujourd’hui, plus qu’à aucun autre moment peut-être de l’histoire de l’humanité, nous sommes en mesure de comprendre que le déni dont nous faisons preuve face à ce type de catastrophe n’est pas seulement idéologique mais anthropologique. Ce n’est pas seulement qu’on ne veut pas voir ce qui est là (ce serait trop simple), c’est qu’on ne peut pas voir l’absence de ce qui est là. La tradition attribue à Héraclite la sentence célèbre qui veut que : « Ni le soleil ni la mort ne peuvent se regarder en face ». Il en est de même du regard de Méduse, ou encore jusqu’à peu de l’horizon des événements d’un trou noir, du cratère d’un volcan en éruption et bien sûr du cœur bouillant d’un réacteur nucléaire éventré qui est lui aussi un point aveugle se refusant à toute considération directe. De même le récit de Chernobyl est troué par un angle mort, pas forcément à combler donc, mais autour duquel on peut au moins tourner, comme Legassov et Chtcherbina, Dante et Virgile modernes, tournent autour du réacteur éventré, point aveugle se refusant à toute considération directe et obligeant à des méthodes d’approches aussi savantes qu’approximatives.

C’est plus fort que nous dès que les événements prennent la forme d’un cauchemar, on leur refuse toute réalité et, communiste ou pas, on ne demande qu’à être réveillé.

Une scène marquante illustre bien cette inclination naturelle au déni que nous partageons tous en dépit de ce que nous savons de la réalité : il s’agit d’un flash-back situé au matin du jour de la catastrophe dans la ville de Pripiat où l’on voit tous les habitants encore indemnes. Il nous suffit alors d’apercevoir un moment Vassili avec un enfant dans les bras pour nous mettre à espérer, à croire vraiment, durant quelques secondes que la catastrophe n’a finalement pas eu lieu ou qu’elle fut en tout cas sans conséquence sur la population, que cet enfant est bien celui de Ludmila et de Vassili et que tous trois vivent heureux. Tout ceci n’a pas eu lieu n’est-ce pas ? C’est plus fort que nous dès que les événements prennent la forme d’un cauchemar, on leur refuse toute réalité et, communiste ou pas, on ne demande qu’à être réveillé. C’est là un usage de la fiction qu’on pourrait presque qualifier de flaubertien : nous rappeler par un cruel retour de bâton que ce à quoi on aspire est non seulement prévisible mais illusoire. C’est aussi pour Craig Mazin une façon très simple de dire combien pour les victimes de Tchernobyl le temps est littéralement sorti hors de ses gonds. Tous les états possibles et impossibles, pensables et impensables se sont superposés, le quotidien laisse maintenant apercevoir son envers irréel, un terrible savoir s’est imposé à eux. La vérité entretient un rapport avec la mort.

Il y a donc un coût existentiel à la côtoyer. La séquence très belle où les mineurs, nus comme des bébés, renouent avec le souvenir glorieux de leurs pères en creusant une galerie sous le réacteur en fusion pour empêcher son effondrement, en témoigne. Celle, folle, des liquidateurs également. Et aussi l’image terrible de Vassili, écorché vif passé de l’autre côté des apparences sans s’en apercevoir. Quand on entend Legassov calculer la chute soudaine de l’espérance de vie de quiconque ayant approché de trop près et trop longuement le lieu du sinistre, on comprend alors la nature irréversible de cette expérience (scène qu’on peut d’ailleurs rapprocher de celle d’Interstellar dans laquelle les membres de l’équipage commandé par Cooper sont amenés à visiter une planète lointaine à proximité d’un trou noir ; quelques minutes d’exploration suffisent à décaler de plusieurs dizaines d’années leurs existences de celles de leurs proches restés sur Terre). Or le coût est justement cette part de perte dont le récit s’avoue incapable de rendre compte, cette absence, cette intensité qui ne peut être évaluée par aucun compteur, qu’on ne peut ni compter ni conter, ce définitivement perdu qui fait le prix de cette reconstitution finalement aussi infidèle et émouvante qu’un souvenir.

Chernobyl © HBO/ Sky

Chernobyl © HBO/ Sky

Chernobyl

Une mini-série HBO de Craig Mazin

5 épisodes, UK / USA – 2019

Avec :  Jessie Buckley, Jared Harris, Stellan Skarsgård…

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