2011 : un jeune auteur américain déclare sa flamme aux monstres du cinéma, de la littérature et du 9èmeart avec Chère créature. Cette première bande dessinée de Jonathan Case explore toutes les nuances du drame et de la comédie, et en contrepartie semble trempée dans le clair-obscur graphique le plus tranché. Dans un cas comme dans lautre, lexercice s’avère d’une virtuosité totale et dépasse le simple cadre du récit référencé. En témoigne son ultime figure tutélaire, Shakespeare, qui donne un ton si particulier et une vraie profondeur à cette oeuvre des abysses : un portrait de lartiste en monstre damour. Coup dessai, coup de maître, à découvrir ou relire un an après sa sortie et la récompense aux Oscars de La Forme de l’eau, sacré meilleur film en 2018 avec lequel on trouve plusieurs résonances. 

Avec La Forme de leau [sur lequel nos avis divergeaient], Guillermo del Toro réaffirmait tout en ferveur l’éternelle passion du cinéma à l’égard des monstres. Si le réalisateur mexicain ne cesse de leur rendre hommage à travers ses films, cest parce quils ont nourri sa vie intérieure et lont marqué à jamais du « complexe de Frankenstein » (on fait référence à l’excellent documentaire de Gilles Penso et Alexandre Poncet). Dans le monde du cinéma contemporain, del Toro cristallise ce rapport à l’imaginaire de celluloïd en tant que forgeur de vision et de pensé: un itinéraire de cinéfils, ouvert à la fois à la fiction et sur le monde, sur le monde comme fiction et à la fiction comme moyen de comprendre le monde. Des années 1970 jusquaux années 1990, Joe Dante occupait déjà un rôle similaire. À cette époque, dans lunivers des comics, il était possible de trouver une sorte d’équivalent au réalisateur de Hurlements et des Gremlins : l’ébouriffant Bernie Wrightson, proche également de Stephen King et de George Romero, capable dun lyrisme gothique et parfois dironie, de sérieux et dun discret humour, digérant tout un héritage lié à la bande dessinée, à la littérature et au cinéma pour inventer autre chose. Aujourdhui, sil fallait chercher un collègue bédéaste à del Toro, sans doute que le nom de Jonathan Case simposerait parmi les premiers. Il y a sept ans, le jeune dessinateur américain sortait son premier livre,  traduit par les éditions Glénat il y a un an tout juste : Chère Créature, une histoire entremêlée d’horreur et damour, les deux se définissant réciproquement.

Un auteur doué

Jonathan Case est un auteur surdoué, à la tête d’une bibliographie impressionnante en moins de dix ans. Sur un scénario de John Arcudi, The Creep (2012) raconte lenquête pétrifiante dun détective quune maladie dégénérative rend difforme. Avec Jeff Jensen à l’écriture, le monstre possède en apparence une figure humaine mais révèle une nature bien plus terrifiante dans Le Tueur de la Green River (2011), inspiré de faits réels. Avec The New Deal (2016), la monstruosité adopte le visage plus ordinaire et enjoué, mais non moins atroce, de lindifférence et de la ségrégation socialo-raciale. Dun autre côté, plusieurs de ses bandes dessinées sont baignées dune nostalgie enchanteresse qui brasse large parmi l’héritage des fifties et des sixties. Case a ainsi mis en images un merveilleux Batman ’66, inspiré par la fameuse série télé aux délires pop ; il a illustré une genèse forcément référencée d’À La Poursuite du monde de demain, le film de Brad Bird ; il a aussi travaillé sur un Superman délicieusement rétro. Mémoire et monstres font donc bon ménage au sein de son œuvre, y compris dans ses peintures, où il n’hésite pas à réunir, par exemple, Deborah Harry, la chanteuse du groupe Blondie, et Kermit une version disco-punk de La Belle et le bête.

Jonathan Case entretient lambiguïté propre aux créatures de terreur, qui depuis longtemps doivent moins faire peur que nos semblables dont le visage familier dissimule de bien pires et de bien plus tortueuses horreurs.

De Corman à Bergman

Tout est déjà en place dans son premier livre, Chère Créature, qui fut en 2011 un petit événement. Case sortait de nulle part, et sa bande dessinée paraissait déjà d’une maturité stylistique sidérante (aussi bien graphiquement que dans l’écriture). Le récit se déroule dans les années 1960 et ressemble à un Surf movie horrifique. La plage, le rock’n’roll, les filles en maillot de bain et aux coiffures sophistiquées : tout concorde. Il y a aussi un drive-in qui diffuse West Side Story et des références visuelles empruntées aussi bien à Roger Corman qu’à Ingmar Bergman ou Federico Fellini (les deux personnages féminins principaux sont inspirés de Giulietta Masina, lactrice fétiche et épouse du cinéaste, et dEddra Gale, la fameuse Saraghina de ). On trouve également beaucoup dhumour et de second degré dans Chère Créature, décalages assumés qui lorgnent autant vers la dérision pop des années 1960 quen direction des ruptures de ton propres à certains mangas plus contemporains. Le héros, Grue, est un lointain cousin de L’Étrange Créature du Lac Noir (le film de Jack Arnold de 1954, et ses suites), là encore une super star des drive-in. Malgré son caractère hybride et ses griffes, le personnage nest pas inquiétant : il ressemble plutôt à une figure de cartoon, comme en témoignent le dessin allongé de ses yeux et les grimaces accentuées de sa bouche, tour à tour souriante et désolée. Surtout il est mis en scène à la façon d’un anti-héros burlesque. Cest un monstre pour rire, ou presque.

Ou presque, parce que le travail expressionniste du noir et blanc garde la bande dessinée à distance des seules velléités comiques. Si le récit maîtrise à merveille les dérapages humoristiques, le dessin conserve avec constance et virtuosité un tracé réaliste en clair-obscur rappelant, tout en radicalisant son esthétique, les anciens Tales From The Crypt d’EC Comics. Du blanc, du noir, et aucune trame grisée ni travail de hachures pour faire la transition ; un monde traversé par une fracture, celle à la lisière entre la lumière et les ténèbres. Les dégradés n’existent pas. Cette frontière nette entre le noir et le blanc, on la retrouve travaillée à tous les niveaux du récit : la limite entre le monde aquatique et la terre ferme, entre les fonds sous-marins enténébrés et les plages scintillantes sous le soleil ou sous la lune, la faune monstrueuse et lhumanité affolée, lhumanité du monstre et la monstruosité des hommes, limaginaire et le réel… Case entretient lambiguïté propre aux créatures de terreur, qui depuis longtemps doivent moins faire peur que nos semblables dont le visage familier dissimule de bien pires et de bien plus tortueuses horreurs. Ce sont des stéréotypes, mais réinventés avec une fraîcheur, un dynamisme et une originalité inestimables. En les réinvestissant en compagnie des principaux marqueurs des années 1950 et 1960, Case suggère que la faille qui parcourt sa bande dessinée dans tous les sens lézarde aussi le tableau idyllique de cette époque immergée dans le formol du rêve américain.

Chère créature © Glénat

Chère créature © Glénat

Cest la culture elle-même qui se fracture, seffrite et s’écroule en se coupant du passé et en refusant de sinscrire complétement dans le présent : chacun des personnages ou presque a un problème relatif à l’héritage ou à ses responsabilités, si bien que toute idée de continuité est remise en question sauf par le biais de la marginale mais immuable figure du monstre, seule à permettre le lien entre les époques, entre les âmes et entre les cœurs. 

Chère Créature c’est le portrait de Case, un portrait de tous ceux qui ont grandi un peu en marge de leur temps, à contre-temps, à contre-courant, pour se construire une identité insoluble dans le grand bain de la collectivité.

Grue se nourrit de chair humaine mais semble particulièrement attiré par les hormones adolescentes en ébullition. À un temps dévolu à l’hédonisme teenage qui amorce la libération sexuelle à venir, Grue est un vestige du passé. Lecteur passionné de Shakespeare, il continue à incarner une certaine forme de refoulé, de désir contrarié, d’inhibition morale et physique que sa monstruosité contribue à accentuer. Il ne prolonge pas pour autant le cliché psychopathe des pulsions de vie et de mort court-circuitées jusquau chaos et à la destruction ce que véhiculent bien des films de monstres, depuis King Kong jusqu’à Halloween, en passant par tout le cortège des Universal Monsters. Ce que cherche le monstre, cest une autre créature à qui déclarer son amour. Avec sa collerette d’écaille, Grue semble habillé comme au 17èmesiècle, à la mode de Shakespeare, et naspire qu’à faire revivre l’idéal courtois damour fou que le « barde » (tel quil est nommé dans la bande dessinée) n’a cessé de construire à travers son œuvre. La preuve : la créature ne parle qu’en pentamètre iambique, prouesse de Case que la traduction française (si bonne soit-elle) ne permet hélas pas complétement de saisir.

Chère créature © Glénat

Chère créature © Glénat

Shakespeare et kraken

Cet amour nest pas seulement, non plus, celui des romances classiques ce serait plutôt lamour de lesprit qui s’éprend des intériorités torturées, des imaginaires insondables, des mots qui invoquent des horizons poétiques inexplorés, des images faisant chavirer le monde sur des axes qui en redéfinissent en permanence la cartographie. Grue semble avoir le cerveau qui affleure au sommet du crâne, comme pour affirmer sa nature cérébrale. Sil est question de désir, ce nest pas au sens de la possession physique, mais celui dune soif de lautre, des histoires quil a vécues, quil a à raconter, qui sont en lui, larvées dans les possibles de son existence. De Shakespeare à Roy Orbison, de la Surf culture aux légendes du Kraken, Case semble suggérer que la jouissance du présent ne peut se réaliser que dans des formes empruntées au passé –pour mieux donner lieu à une éjaculation dencre, expression dun orgasme graphique mis en scène explicitement dans la bande dessinée, lorsquune caresse tire dun poulpe géant une immense décharge de liquide noir : il nest pas de manifeste plus clair à la démarche artistique du dessinateur.

Chère Créature c’est le portrait de Case, un portrait de tous ceux qui ont grandi un peu en marge de leur temps, à contre-temps, à contre-courant, pour se construire une identité insoluble dans le grand bain de la collectivité. Dans sa préface dessinée, Craig Thompson suggère que son ami Case a grandi un peu en dehors du monde et de ses réalités contemporaines, se nourrissant dune culture dun autre âge et dune nature bien différente de celle de ses semblables. Son adolescence a été passée sur un bateau, au sein duquel ses parents soccupaient de son éducation. Une partie de Chère Créature fait écho à cette situation, et on peut parier que le reste également. Si bien que les bouteilles à la mer que récupère Grue, dans lesquelles sont enfermées des feuillets de Shakespeare, ce sont en quelque sorte les symboles de son passé à la dérive, vécu dans lisolement le plus complet, avec pour seule consolation les radeaux révolus de limaginaire. Cette identification au monstre aquatique, déconnecté de la sphère terrestre « normale », est telle que le jeune Case avait écrit une pièce de théâtre, Sea Freak, qui suivait déjà la trame de sa future première bande dessinée, et au sein de laquelle il jouait le rôle-titre. Il avait alors des ambitions dans le domaine de la scène, mais une maladie la obligé à les abandonner. À l’occasion de sa convalescence, il a redécouvert le dessin et la peinture. Encore une histoire disolement et de rupture avec le reste du monde. Encore une histoire damour fou, qui continue à se dessiner aujourd’hui.

Chère créature © Glénat

Chère créature

De Jonathan Case

Glénat, 2018 – 211p

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