Plus d’un million d’exemplaires vendus en France et un nombre incalculable de traductions, Le Chat du rabbin a propulsé Joann Sfar vers des cimes d’une hauteur rare dans le vaste monde de la bande dessinée contemporaine. Ce succès inouï – et sans équivalent dans la production pléthorique de l’auteur – demeure pourtant étonnant tant la série n’a jamais cherché à flatter le grand public avec son histoire de chat qui parle, passionné de théologie juive. Pour la sortie de La Tour de Bab-El-Oued, septième épisode de la série, Sfar revient pour Carbone sur ses personnages, son rapport à la religion ou encore sa vie sur les réseaux sociaux. Entretien-fleuve. 

Comme souvent avec Sfar, la série a évolué au fil des albums dans des directions inattendues. Les quatre premiers tomes s’intéressaient à la dialectique et à l’héritage philosophique du judaïsme à travers un dialogue d’une drôlerie infinie entre le chat et son rabbin. Ils dressaient le portrait d’un chat iconoclaste et révolté par l’intolérance, interrogeant sans relâche son entourage sur les contradictions des textes et de la pratique religieuse. Le cinquième épisode de la série basculait dans un génial récit d’aventures en Afrique, annonçant pour la suite au bas de sa dernière page une « tragédie érotique ». Bien peu érotique et absolument tragique, le sixième album Tu n’auras pas d’autre dieu que moi, terminé après l’attentat de Charlie Hebdo, était aussi noir que les histoires qui le précèdent étaient lumineuses. Le chat devenu à moitié mutique, crevant de jalousie, découvrait que la conséquence de ses actes pouvait amener à de bien grands malheurs (et même un suicide). Surtout, pour la première fois, la religion y était montrée dans sa dimension la plus aliénante, comme en contrepoint de ce qui précédait.

En novembre 2017, un septième tome, La Tour de Bab-El-Oued, amène la synthèse parfaite entre ces deux extrémités : si l’on rit à nouveau franchement, Sfar s’intéresse moins désormais à la mystique des grandes religions monothéistes qu’à construire une critique dévastatrice de l’interprétation littérale de croyances désormais qualifiées par le chat de « superstitions ancestrales ». La charge contre les intégristes est violente, et la critique argumentée du concept même de dogme inhérent à la constitution d’une Église rappelle Luther clouant ses 95 thèses sur la porte de l’église de Wittemberg avant d’être excommunié par le pape. Joann Sfar serait-il devenu protestant ? Spinoziste affirmé, il reste simplement attaché à la sécularisation de nos États modernes et à une laïcité qui se morcelle au fil des années. Comme son personnage, devant la montée en puissance des intégrismes de tous bords, il ne voit qu’une seule échappatoire : l’humour. « Je ne suis pas antijuif : je ris un peu. C’est permis ? » dit à son rabbin un chat de plus en plus fatigué par les discours péremptoires des imams, des rabbins, et pour la première fois d’un curé. Cette inflexion de la série s’explique sans doute par un basculement : tandis que les premières aventures du chat évoquaient l’histoire (le décret Crémieux, le colonialisme, les bars interdits aux juifs et aux Arabes dans l’Algérie française du début du XXe siècle…), ses dernières aventures résonnent plutôt avec notre monde contemporain, où les grandes religions installées semblent être devenues la cause de tous les maux et de tous les conflits.

Du chat au rabbin : Conversation avec Joann Sfar

La Tour de Bab-El-Oued évoque ainsi aussi bien les prières dans la rue, les frictions entre juifs et musulmans, que l’hypocrisie des bonnes consciences de gauche devant l’immigration. Tout ceci est bien évidemment raconté subtilement et par métaphores, mais derrière les rires se dessine le paysage d’un monde désespéré, sur lequel nous avions des questions à poser à l’auteur, athée affirmé qui a pourtant baptisé de son nom le rabbin du chat.

Dargaud / Rita Scaglia

« Quand j’ai commencé la série, je m’identifiais au chat. Aujourd’hui, je suis de plus en plus le rabbin. »

Conversation avec Joann Sfar

Carbone : J’avais été surpris par la noirceur du tome 6 qui contrastait beaucoup avec les tomes précédents. Là, à nouveau, on rit beaucoup. Je voulais savoir ce qui expliquait ces changements d’humeur et pourquoi l’histoire précédente était si sombre.

Johann Sfar : J’ai une grande chance, qui est que le personnage que j’aime le plus de tous mes livres est celui dont le public s’est emparé. Je ne veux absolument pas abîmer ça, et du coup je ne me force jamais à faire un album du Chat du rabbin. J’y vais quand il me parle, quand j’ai envie de me lever pour le dessiner. Je n’en avais pas fait pendant longtemps parce que je pensais tout simplement que c’était terminé, que je n’avais plus rien à dire à travers lui. Quand j’ai vécu une sorte de crise de la quarantaine, bizarrement le chat est venu me sortir de là. J’ai commencé à écrire ce tome 6, puis il y a eu l’attentat de Charlie Hebdo. J’ai alors interrompu l’album et repris mes carnets autobiographiques. Cet album du Chat était donc à la fois dans le bouleversement intime et public. Mais dans cette série, l’intime et le public se sont toujours mélangés. J’ai fait le premier album au moment où ma fille est venue au monde parce que je voulais transmettre à mes enfants ce que j’ai compris de la religion, moi qui ne suis pas croyant mais qui m’intéresse quand même au fait religieux. Plein de copains m’ont dit : « Est-ce que tu t’es rendu compte que tu as fait Le Chat du rabbin juste après les attentats du 11 septembre ? » Je n’y avais pas pensé… Toute la série me suit depuis le début sur cette séquence historique tragique de soubresauts, de retour du fanatisme et des conflits religieux. Malgré moi, l’aspect public du Chat du rabbin, c’est ça, et il me sauve dans la mesure où il est mieux que moi : ce n’est pas moi le chat, ce n’est pas ma voix, c’est quelqu’un d’autre qui est beaucoup plus intéressant que moi. Moi, je suis dans le présent, j’écris des conneries sur Twitter et Instagram car comme tout le monde, je me laisse entraîner dans ce vacarme. Le chat apparaît avec les préoccupations de ma grand-mère, avec ce qu’on m’a dit sur l’Algérie que je n’avais jamais vue. J’essaye que le chat reste lui-même malgré tout ce qui nous broie, et, oui, j’espère qu’on se marre !

Il y avait quand même une fin très dure pour un album du Chat du rabbin, avec un suicide…

J. S. : Oui, l’idée était de traiter de la conséquence des mensonges. Quand j’étais petit, j’ai été très marqué par la lecture de Marcel Pagnol, avec ce moment où la tante rencontre un monsieur qui lui fait croire qu’il est le propriétaire du parc Borély. Et le petit Marcel est terrorisé parce qu’il découvre non seulement que les adultes mentent aussi, mais qu’en plus ils mentent mieux que lui. La découverte du mensonge dans l’enfance est quelque chose de terrible, donc je me suis amusé à mettre le chat face au mensonge des récits conjugaux, et comme beaucoup de mes livres ont raconté avec gourmandise des histoires extraconjugales, pour une fois j’ai montré ça à travers l’œil d’un chat qui n’en rit pas du tout. Quand on arrive autour de la quarantaine, on voit parfois la conséquence de ses actes avec un regard un peu moins rieur. Mais je ne suis plus du tout dans cet état d’esprit. J’ai un chat qui me parle beaucoup, énormément même, et je peine à dessiner à la vitesse où il me le dit.

Rabbin

Tu n'auras pas d'autre dieu que moi (Dargaud, 2015)

« La plus grande victoire des réactionnaires, c’est d’arriver à faire croire que la religion est monolithique et qu’elle n’a jamais changé »

Ton dessin semble plus précis dans La Tour de Bab-El-Oued.

J. S. : Il y a eu un autre changement par rapport au chat, qui aurait pu être anecdotique mais qui ne l’est pas : je me suis mis à vendre mes pages depuis deux ans. Donc, pour les vendre, il a fallu les montrer. Maintenant que je sais que les gens vont voir mes dessins, je dessine beaucoup plus grand qu’avant : les cinq premiers albums du chat ont été faits au format 24 x 32, puis, depuis le sixième, je travaille en 30 x 40, au format A3. Du coup, je suis dans un truc beaucoup plus graphique et j’ai développé une gourmandise pour le dessin.

Mais j’ai une malédiction : mon dessinateur préféré est Moebius et je sais que je ne dessinerai jamais aussi bien que lui. Ce n’est pas pour autant que je n’essaye pas. À chaque page, en plus de faire discuter mes personnages, je me lance des petits défis de dessin. J’aime voir mes propres limites, voir si j’arrive sans règle et sans vraie perspective à faire un temple, à mettre de l’eau dedans, à mettre de l’espace. C’est peut-être aussi le travail sur le dessin animé qui m’a appris ça, le fait de travailler avec beaucoup d’autres gens. Pour moi, travailler sur une série comme Le Chat, c’est ne jamais savoir ce qui va se passer dans la case d’après, laisser les personnages me raconter leur histoire et ne jamais m’obliger à faire un album qui ressemble à celui d’avant. Le style du dessin peut changer : si je progresse, si je tente des choses, c’est grâce à ce plaisir-là, il me donne envie de faire le suivant. Et c’est vrai que sur celui-là je me suis éclaté ! Ça ne veut pas dire que le contenu n’est pas sombre, mais la série du Chat reste dans son univers : critiquer le fondamentalisme, montrer les êtres humains face à leurs paradoxes et jouer avec les souvenirs reconstruits du Maghreb.

La Tour de Bab-El-Oued (Dargaud, 2017)

Une question qu’on me pose souvent en ce moment, c’est : « Pourquoi Le Chat du rabbin a-t-il marché ? » Je crois que beaucoup de gens en France avaient envie d’avoir une vision positive du Maghreb, qu’on en vienne ou pas. Le cœur de la série a été de raconter un Maghreb cosmopolite, où les rêves d’homogénéité explosent tout de suite. On vit en Algérie sur une succession de mensonges : c’est une terre qui a été colonisée par les Romains, les Turcs, les Français, puis a été arabisée à marche forcée alors que c’est une terre berbère. Le Chat du Rabbin, c’est le jeu d’un conte soi-disant distancié mais qui parle en fait d’aujourd’hui parce que les problèmes de ma grand-mère sont toujours les mêmes : il y a la même population, les problèmes n’ont pas été réglés, d’autres ont même été ajoutés par-dessus et, comme je travaille sur le ridicule et la bêtise humaine, c’est un matériau heureusement inépuisable.

Il y a une autre inflexion sur les deux derniers tomes. Les premières aventures du Chat s’intéressaient plutôt à la dialectique et à la dimension philosophique de la religion. Tu as basculé vers quelque chose de plus critique, et même une charge assez violente qui s’explique sans doute par l’évolution du monde. Ma question porte sur l’évolution de ton regard sur la religion que tu qualifies désormais de « superstition ancestrale ».

J. S. : Ce n’est pas moi, c’est le chat qui dit ça ! En 2001, quand j’ai commencé la série, je m’identifiais au chat. Aujourd’hui, je m’identifie beaucoup plus au rabbin. Parce que j’ai vieilli, j’ai grossi, et j’ai des poils partout. Donc je suis de plus en plus le rabbin, et le chat est de plus en plus critique face à ce qu’il voit parce qu’il grandit ! Les premiers récits racontent l’enseignement que reçoit un chaton ou un enfant. Petit, on est forcément dans la question, l’émerveillement, le jeu. Au moment où il y a un autre bébé dans la famille, il y a peut-être une crise d’adolescence du chat qui est de plus en plus conscient de tout ce qui se passe autour de lui. J’essaye de ne glorifier ni le passé ni l’avenir. Par exemple, si le rabbin et l’imam sont des personnages très positifs, le rabbin du rabbin et l’imam de l’imam sont des personnages beaucoup plus inquiétants. Mais le rabbin du rabbin du rabbin est lui un type super !

Selon moi il n’y a pas d’âge d’or, il y a juste des trucs qui changent. Sur le rapport au religieux, je fais appel de plus en plus dans le récit au commentaire du commentaire, aux contes talmudiques, aux références bibliques et en même temps les personnages qui sont rétifs à ça l’expriment. J’ai l’impression d’explorer mon sujet et dans la mesure où je me trouve – dans ma vie intime – beaucoup plus religieux maintenant que quand j’ai commencé le chat, je ne crois pas que le chat développe un discours antireligieux. En revanche, qu’il soit déçu par les croyants, oui. L’histoire de cet album, c’est le rabbin et l’imam qui veulent que tout le monde prie dans le même temple car il y a eu une inondation. C’est formidable, mais les fidèles ne veulent pas. Pour que les fidèles acceptent de se retrouver, il faut une tragédie. Malheureusement, cela résonne de manière assez sinistre après les meurtres de Charlie Hebdo : tout le monde a voulu être ami mais ça a duré trois jours. Je crois que le livre n’apporte aucune autre question que ça, et il n’apporte aucune réponse car je ne me crois pas plus malin que mon lecteur. En revanche, ce que dit le chat à tout le monde, c’est « Je vous regarde », ce que montrent les couvertures, qui racontent une séquence. Sur celle du premier album, Zlabya est dans un foyer, le chat dans ses bras en train de regarder l’intérieur de chez elle. Dans l’avant-dernier album, qui parle de l’impasse érotique, Zlabya est de dos, on devine très bien ses fesses et elle regarde la nuit.

Rabbin

La Tour de Bab-El-Oued (Dargaud, 2017)

Pour le dernier album, ils sont tous sur une terrasse dans la nuit et ils regardent l’extérieur, c’est-à-dire le lecteur. J’essaye de maintenir en vie ces personnages de fiction et j’essaye d’éviter que le vrai monde s’engouffre trop fort dans leur petit village d’Astérix. Évidemment vient le vrai monde puisqu’il est question de réfugiés, et il n’y a pas plus religieux comme thème puisque toutes les religions ont en commun de prôner soi-disant l’accueil de l’autre. On est tous d’accord sur l’accueil de l’autre tant que ça reste théorique. Quand ça devient pratique, on a des soucis.

« Le but du Chat du rabbin est de montrer des juifs qui ont l’air d’Arabes et de dire qu’ils ont tous les mêmes problèmes et que chacun les règle à sa façon. »

Les premiers albums étaient ancrés dans l’histoire, ils évoquaient le décret Crémieux ou les bars algérois interdits aux juifs et aux Arabes, alors qu’avec cet album on glisse dans l’actualité avec ces chatons « migrants » ou le sujet des prières dans la rue. Et pour la première fois dans cet album, les trois grandes religions monothéistes sont traitées à égalité puisque tu fais intervenir le personnage du curé, et qu’en deux pages tu l’amènes face à ses contradictions.

J. S. : Je ne peux pas faire autrement. Il n’y aurait rien de pire dans Le Chat du rabbin que de pointer une religion plutôt qu’une autre. Ce n’est pas le sens de ce que je fais. D’ailleurs, il y a un gros contresens sur cette série, quand des gens me font l’amitié de me dire que c’est un conte philosophique. Pour moi, c’est tout l’inverse, ce sont avant tout des récits émotionnels. Je mets côte à côte des personnages pour montrer qu’ils vont pouvoir vivre des trucs ensemble. Si par hasard s’y glisse une idée, tant mieux. On voit bien, aujourd’hui sur Twitter ou Instagram, qu’on se dispute parce qu’on ne sait pas de quoi on parle : on balance des idées qui sont comme de la glace et ça explose tout de suite. J’ai des copains avec qui on s’entend sur tout, même si on est d’accord sur rien. On déjeune ensemble sans problème, et avec les mêmes on s’empoigne sur Facebook. Le but du Chat du rabbin est de montrer des juifs qui ont l’air d’Arabes et de dire qu’ils ont tous les mêmes problèmes et que chacun les règle à sa façon. Après, c’est très juste ce que tu dis et je n’y avais pas pensé. Il y a des albums où j’utilisais vraiment l’histoire et des albums où sans le faire exprès je parle plus d’aujourd’hui. Ce chat qui ne me parlait plus depuis longtemps, en ce moment il me parle presque trop parce que j’ai besoin de fiction. Donc, je suis déjà en train d’écrire celui d’après, le huitième. À la seconde où j’ai reçu le tome 7, j’ai commencé le 8, qui va être beaucoup plus réaliste, ne parlera pas de choses historiques mais de choses très familiales. Il n’y aura presque que des personnages féminins. Mon seul but est que les albums ne se ressemblent pas tous.

Rabbin

La Tour de Bab-El-Oued (Dargaud, 2017)

Tu dis que ton rapport personnel à la religion a changé. J’aimerais que tu approfondisses, toi qui a baptisé ton rabbin Sfar à une époque où tu te disais athée.

J.S. : Oui, et je le suis toujours. Je lui ai donné mon nom car j’ai voulu qu’il y ait des Sfar juifs et des Sfar arabes dans cette histoire, et raconter qu’il s’agit de l’histoire de ma famille, même si cette histoire est imaginaire. Je me suis inspiré de ma grand-mère pour faire la fille du Rabbin, pour le reste j’ai tout inventé : mon père ne ressemblait pas au rabbin de l’histoire, ni personne dans ma famille. J’ai une jolie histoire à raconter à ce sujet : avant qu’il soit grand rabbin de France, Haïm Korsia a fait un certificat pour donner à mon rabbin imaginaire le statut de rabbin officiel de la communauté juive de France. Je crois que c’est la plus belle décoration qu’on m’ait faite.

Mon rapport à la religion a évolué de manière très simple : quand j’ai commencé à faire le chat, j’avais encore des restes d’enfance et des comptes à régler avec la religion. Aujourd’hui, je suis dans une relation beaucoup plus apaisée par rapport au fait religieux et je sais que la pratique religieuse existe parce qu’il y a des moments où on en a besoin. Moi qui suis profondément incroyant, en même temps je prie tout le temps. Je n’ai pas envie de résoudre ce paradoxe. Dieu n’est pas plus vrai que le Père Noël mais on a besoin de l’un et de l’autre. Le moment où le sarcasme intervient dans mon travail est celui où Dieu essaye de se prendre pour quelqu’un d’autre : quand il tente d’envahir le débat public, de se mêler de politique. Étymologiquement, religion signifie relier les gens, donc quand ça sert à fabriquer des clans on est dans le contresens. Mais j’essaye dans mon travail de ne jamais juger l’expérience intime religieuse. Je parle de ce qui se passe publiquement avec ça, et je parle aussi des glissements de sens quand un enfant ou un petit chat regarde sa maman ou sa maîtresse et la prend pour Dieu.

Justement, le chat dit au bébé : « Tu es intelligent parce que tu ne sais rien. » Est-ce pour toi la nouvelle voie de la sagesse : l’ignorance ?

J. S. :  Cette phrase parle du moment où l’on ne sait pas encore que l’on appartient à une religion. À partir du moment où tes parents vont te parler de la religion de leur famille, il va te falloir un certain temps pour te dire que c’est ta religion. C’est pourquoi je n’aime pas trop que des gens disent « je suis juif », « je suis musulman », « je suis chrétien ». Moi, je préfère dire que je connais un peu le judaïsme, la pensée chrétienne et des petites choses de l’Islam parce que l’identité, le côté « je suis ceci » ou « je suis cela », cela nous renvoie au football, à des équipes qui vont se bagarrer. C’est ça le plus gros échec de tout ce qu’on raconte depuis la tuerie de Charlie Hebdo. Dieu est une idée. La loi française nous oblige à respecter des personnes : on ne doit jamais insulter les gens. En revanche, le fait religieux, comme beaucoup d’autres activités spirituelles humaines, ce sont des idées. Et à ce titre, elles ont le droit d’être critiquées, discutées et éventuellement combattues. Et ça les renforce ! Pourquoi chez les juifs on permet de critiquer la Torah et le Talmud tant qu’on veut ? C’est parce qu’en t’attaquant à l’enseignement religieux tu ne peux que le renforcer. Il n’est donc pas question de le détruire, juste de dire que ces idées parmi d’autres ont leur place dans le débat. Je suis très inquiet quand des gens essayent de mettre un cordon sanitaire autour du fait religieux, comme si on n’avait jamais le droit de le remettre en cause. La plus grande victoire des réactionnaires, c’est d’arriver à faire croire que la religion est monolithique et qu’elle n’a jamais changé. Ce que tout historien peut battre en brèche en deux secondes…

Rabbin

La Tour de Bab-El-Oued (Dargaud, 2017)

« Pour avoir fréquenté des intolérants d’un camp et de l’autre, ils se ressemblent beaucoup et finissent par raconter les mêmes conneries. »

Dans l’album, tu mets en parallèle l’obscurantisme religieux et le racisme, avec un cycle de la haine où l’on peut être à la fois bourreau et victime…

J. S. :  J’ai fait ça ? (Rires.)

Oui, quand le rabbin du rabbin et l’imam de l’imam se retrouvent au café, s’accordent sur la justification des violences entre leurs communautés avant de se faire virer car le café est interdit aux juifs et aux Arabes. Ils partent en donnant un pourboire au serveur, car le rabbin aveugle comprend que, grâce à leur départ forcé, personne ne pourra imaginer qu’ils sont amis.

 J. S. : Oui, c’est l’une des scènes qui a été parmi les plus difficiles à raconter. Le rabbin du rabbin est aveugle, il ne sait pas qu’il est dans un café. Le lecteur – qui a vu ce café dans les tomes d’avant – sait qu’ils vont se faire virer. Quand le rabbin entend le serveur, il se rend compte que quelqu’un aurait pu les voir ensemble et il est ravi d’être viré. J’aime l’idée que ces personnages intolérants s’adorent quand ils se rencontrent : « Quel dommage qu’on n’ait pas la même religion ! » Mais ça, c’est plutôt ironique. Pour avoir fréquenté des intolérants d’un camp et de l’autre, ils se ressemblent beaucoup et finissent par raconter les mêmes conneries. Il y en a une qu’on entend beaucoup ; si vous demandez à un imam, à un rabbin ou à un curé de marier deux personnes de religions différentes, c’est parce qu’il va vouloir convertir l’autre. Alors qu’on ne vienne pas nous parler de « vivre ensemble », car c’est incompatible avec le fait de vouloir maintenir des clans.

Je reviens aux chats migrants qu’on évoquait tout à l’heure. C’est le chat du rabbin, pourtant adepte de la sagesse, qui est le plus intolérant à leur égard. Il dit même : « On ne peut pas penser avec son cœur. »

 J. S. : Il cite tous les arguments de la droite. Il dit aussi : « On ne peut pas accueillir tous les ronrons du monde ! » Cela me tient à cœur de ne jamais faire la leçon à mon lecteur. Rien ne m’agace plus que d’allumer la radio et d’entendre des comiques m’expliquer le « camp du bien » tous les matins. S’il y a une connerie à dire, tu peux être sûr que le chat va la dire. Quand on dit qu’il faut être accueillant, tout le monde est d’accord, mais quand il faut mettre ça en pratique tous les problèmes arrivent. J’ai adoré mettre dans la bouche du chat toutes les phrases possibles de l’extrême droite dès que quelqu’un arrive chez lui. Pour moi, raconter une histoire c’est ça : montrer un personnage qui se trompe et voir jusqu’où il va dans son erreur. Car si je montrais un chat qui se comporte bien, ce ne serait pas drôle et ce serait faire la morale. La raison pour laquelle il ne peut pas être d’extrême droite, c’est que les extrémistes veulent le tuer ! Et ça, il va s’en rendre compte assez vite. J’ai connu des juifs et des musulmans tentés par l’extrême droite. Mais à un moment, ils se rendent compte qu’on va s’en prendre à eux ! Si tu savais le nombre de juifs que j’ai entendu dire que Marine Le Pen allait s’en prendre aux Arabes, et de musulmans qui espéraient qu’elle s’en prenne aux sionistes… Je me rappelle il y a quinze ans des couscous du Front national, pour embobiner les pères de famille. Tout le monde peut se laisser embobiner par l’extrême droite, et j’essaye de montrer l’universalisme de la pensée réactionnaire, et surtout de montrer comment est mon chat quand il se comporte comme un con !

Les persécutions, les réfugiés sont des sujets que tu avais déjà abordés dans Klezmer. J’aime beaucoup cette série, elle est une sorte de miroir au Chat du rabbin, avec la même dénonciation de cette obsession haineuse qu’ont une grande partie de nos contemporains envers qui n’est pas comme eux. Il y a beaucoup de similitudes entre ce nouvel album du chat et la conclusion de Klezmer.

 J. S. : Il y a une grosse différence, c’est que la noirceur de Klezmer est absolue, avec la mort de l’écrivain dans le dernier tome, tué par l’un des protagonistes qui n’est pas juif mais qui veut être plus juif que les autres. Ce moment où il est dans la neige face aux cosaques et leur dit que cette violence ne s’arrêtera jamais car ce qu’ils lui font subir est dans leurs bibles : il a raison. La haine religieuse est dans les textes. Le Chat du rabbin, c’est autre chose : il y a une famille, le relativisme méditerranéen, et les personnages font toujours un pas de côté par rapport à ça. Ce qui devrait émouvoir, c’est le moment où le chat garde toujours un petit espoir d’imbécile à la fin, il se donne une mission qui a l’air de sortir des Aventuriers de l’arche perdue et dit : « Un jour, on va y aller avec ma maîtresse. » C’est le rêve de l’épopée, le rêve de Don Quichotte avec un petit chat tout seul sur un toit. C’est toujours l’idée de dire : « Je ne vais pas trouver une solution, je ne vais pas vous faire la morale mais je vous regarde faire. » 

Rabbin

La Tour de Bab-El-Oued (Dargaud, 2017)

Si tes séries de BD sont très différentes les unes des autres, j’ai l’impression que ton travail de ces dernières années converge autour d’un seul sujet : la connerie humaine.

 J. S. : Goscinny disait que c’est son matériau de travail, et que par chance il est inépuisable. Je ne sais pas si je fais ça. J’essaye toujours d’être gentil et candide. En revanche, je suis assez grand, quand j’ai une vacherie qui vient, pour la laisser sortir. Je suis arrivé à un endroit où j’arrive à travailler sans aucune pression, sans me soucier de savoir comment ce que je fais sera perçu. Je fais comme si ce n’était pas moi qui l’écrivais. L’un de mes dessinateurs préférés, Fred, disait : « Je laisse faire les personnages, ils se dessinent eux-mêmes. »

Je dis ça aussi parce que tu es devenu un personnage public, qui s’exprime beaucoup sur les réseaux sociaux. Je lisais ton nom dans Libération tout à l’heure dans l’article sur la guerre ouverte entre Mediapart et Charlie Hebdo.

 J. S. : C’est une erreur de ma part de faire ça…

Non, je ne crois pas.

 J. S. :  Je ne peux pas m’en empêcher.

« Le jour où Edwy Plenel dit que Charlie Hebdo mène une guerre ouverte aux musulmans de France, non seulement il désigne Charlie à la vindicte, mais sans s’en rendre compte il gifle tous les musulmans de France. »

Sans flagornerie, il faut quand même un certain courage pour s’exposer ainsi. Tu es un peu seul parmi les artistes à défendre publiquement Charlie Hebdo aujourd’hui. Et je me rappelle lorsque tu as émis un jugement critique somme toute mesuré sur Mélenchon pendant les présidentielles, tu t’es retrouvé pendant quelques jours harcelé par une armée de propagandistes et obligé de te justifier en permanence.

 J. S. : Voilà pourquoi je dis que j’ai tort : un jour, j’ai dit du mal de Mélenchon et ça a fait du bruit dans toute la France. Il y a une semaine, j’ai écrit quelque chose de positif sur Mélenchon et personne ne m’a repris. Parce que je trouve qu’il a pris ses responsabilités en rédigeant à des représentants communautaires une lettre limpide et pour laquelle il va perdre du monde, car beaucoup de gens chez lui sont dans l’ambiguïté. J’étais admiratif et je l’ai dit : personne n’a repris. Là où le bât blesse, c’est que quand tu dis quelque chose de gentil sur les réseaux sociaux, personne ne te reprend. Quand tu attaques quelqu’un nommément, tout le monde réagit. Je suis persuadé que j’ai tort de participer à ça, car cela se noie dans un vacarme et j’aime mieux la voix de mes personnages que ma propre voix. Là où je me suis permis de l’ouvrir sur la polémique entre Charlie Hebdo et Mediapart, c’est que j’entendais un comique de France Inter dire hier que c’est une polémique à deux balles. Je ne sais même pas si le jeu de mots est fait exprès, mais quand un journal croule sous les menaces de mort, chaque mot compte. Le jour où Edwy Plenel dit que Charlie Hebdo mène une guerre ouverte aux musulmans de France, non seulement il désigne Charlie à la vindicte, mais sans s’en rendre compte il gifle tous les musulmans de France. Ils ne sont pas tous religieux, n’ont pas tous envie d’être désignés par leur religion et ils ne sont pas tous incapables d’accepter une caricature. Plenel embringue tout le monde dans un conflit sanguinaire. En 2011, une grenade a été jetée dans les locaux de Charlie Hebdo, il y a eu un incendie, et à l’époque des articles immondes disaient déjà la même chose : « Charlie fait la guerre aux musulmans. » Aujourd’hui, je lis dans Libé que les mots de Riss sont d’une violence insoutenable. Ils sont fous ! À mes yeux, Plenel a dépassé une limite et on ne peut pas mettre les deux sur un même niveau, c’est indigne. Au-delà de ça, je pense que j’ai toujours tort de faire ça et que je ne suis pas bon sur les réseaux sociaux, parce que je ne suis pas calculateur. Et en plus ça me rend malheureux, ça m’angoisse.

Pour revenir au Chat du rabbin, l’album se termine quand même sur une note d’optimisme : « On va sauver le monde, un jour. »

  J. S. : Je crois qu’on doit tous être à la recherche de quelque chose qui nous donne envie de nous lever le matin et de motifs d’espoir réels. Dans ma vie, j’ai la chance d’être professeur aux Beaux-Arts depuis un an et demi. Quand je vois les travaux de mes élèves, cela me donne une énergie folle, d’abord parce qu’ils sont très bons, ensuite parce qu’ils ont des grilles de lecture complètement différentes des nôtres. Je suis ravi de voir une nouvelle génération avec d’autres choses à dire. C’est ça la civilisation : le maillage culturel. Mélanger des livres, des dessins, des jeunes, des vieux, et discuter ensemble. Je suis embêté avec les réseaux sociaux car je ne peux pas m’empêcher de plonger dedans, mais ce n’est pas de la discussion à mes yeux. C’est de l’invective, des guerres très démonstratives où l’on répond à quelqu’un pour que tout le monde réagisse. La discussion, c’est être assis et surpris de pouvoir changer d’avis. Tout à coup, dire : « Je suis d’accord avec vous M. Mélenchon. » (Rires.)

La Tour de Bab-El-Oued (Dargaud, 2017)

Pour conclure, je vais revenir à ta première phrase : tu disais que ta chance est que ta série qui marche le mieux est celle que tu préfères. C’est aussi celle qui aborde les sujets les plus complexes et les plus polémiques, et malgré ça tes lecteurs ont beaucoup de bienveillance. Tu n’es pas critiqué pour ce que tu y racontes.

 J. S. : Ça a été la surprise la plus agréable avec cette série. C’est la chance du récit de fiction : comme les personnages ont des avis divers, ils parlent chacun à leur tour et je n’ai jamais énervé quiconque. C’est pour ça que je dis qu’il est mieux que moi ce personnage : dans la vraie vie, je me dispute avec tout le monde, pour des raisons stupides. Dans Le Chat du rabbin, ce n’est pas ça qui se passe. Je sais qu’il y a beaucoup de religieux qui utilisent Le Chat. Je ne sais pas ce qu’ils en font… Je ne recherche pas cette provocation-là, je ne supporterais pas de rire dans le dos des gens.

Bibliographie sélective

Bandes dessinées

Le Chat du rabbin, Dargaud :

  • La Bar-Mitsva, 2002
  • Le Malka des lions, 2002
  • L’Exode, 2003
  • Le Paradis terrestre, 2005
  • Jérusalem d’Afrique, 2006
  • Tu n’auras pas d’autre dieu que moi, 2015
  • La Tour de Bal-El-Oued, 2017

Les Aventures d’Ossour Hyrsidoux, deux tomes, Cornélius (1994-1995)

Donjon (création et coordination de la série avec Lewis Trondheim, scénario et dessin des trois premiers Donjon Crépuscule), Delcourt (1998-2014)

Petit Vampire, sept tomes, Delcourt (1999-2005), puis un tome, Rue de Sèvres (2017)

Sardine de l’espace (dessin), huit tomes, avec Emmanuel Guibert (scénario), Dargaud (2000-2008)

Pascin, sept tomes, L’Association (2000-2005)

Le Minuscule Mousquetaire, trois tomes, Dargaud (2001-2006)

Grand Vampire, six tomes, Delcourt (2001-2005)

Les Carnets, douze tomes, L’Association, 2002-2005, puis Delcourt 2007-2017 et Marabout depuis 2017

Socrate le demi-chien (scénario), trois tomes, avec Christophe Blain (dessin), Dargaud (2002-2009)

Klezmer, cinq tomes, Gallimard (2005-2014)

Le Bestiaire amoureux, quatre tomes, Delcourt (2007)

Le Petit Prince (d’après Antoine de Saint-Exupéry), Gallimard (2008)

Chagall en Russie, deux tomes, Gallimard (2010-2011)

Journal de merde, Gallimard (2013)

Tu n’as rien à craindre de moi, Rue de Sèvres (2016)

Fin de la parenthèse, Rue de Sèvres (2016)

 

Romans

L’Éternel, Albin Michel (2013)

Le Niçois, Michel Lafon (2016)

Comment tu parles de ton père, Albin Michel (2016)

Vous connaissez peut-être, Albin Michel (2017)

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