Centre névralgique de la scène manga alternative dans les années 1960-1970, la revue Garo a été le terrain de jeu pour de nombreux créateurs iconoclastes et avant-gardistes qui se sont employés à dynamiter les codes de leur médium dans une démarche artistique revendiquée. En publiant aujourd’hui le recueil Charivari !, l’éditeur le Lézard Noir donne à voir la palette de l’un des plus ambitieux auteurs issus de cette génération, Maki Sasaki.

Si la bande dessinée a pu se réinventer dans les années 1970 pour sortir de l’ornière d’une sous-littérature jeunesse grâce à l’apport de Métal Hurlant, Charlie Mensuel ou (À Suivre), le Japon et son marché gigantesque du manga ont connu une semblable mue et ce, dès les années 1960, par l’entremise de la mythique revue Garo. Malgré des ventes modestes au regard de supports plus grand public visant le nouveau lectorat adolescent, le périodique s’est érigé en contre-modèle prestigieux, attirant vers lui ce qui deviendra la crème du manga alternatif de l’époque. Créé par Katsuichi Nagai en 1964, Garo bénéficie à ses débuts de l’écho inattendu de l’œuvre fondatrice de Sanpei Shirato, Kamui-den. Dans cette ambitieuse épopée médiévale située au XVIIe siècle, l’auteur dépeint avec une force graphique et un souffle épique peu communs une rébellion paysanne contre le système inique des castes. Fruit d’une recherche documentaire intensive, le manga développe une vision marxiste de l’histoire, dont s’emparent les étudiants contestataires alors en pleine lutte contre la renégociation du traité de sécurité nippo-américain.

Derrière ce brûlot emblématique, des figures du gekiga – littéralement « dessins dramatiques », courant préfigurant l’essor d’un manga adulte dès la fin des années 1950 – viennent rejoindre le sommaire. Parmi eux, Yoshihiro Tatsumi tisse des œuvres misanthropes s’intéressant à l’homme de la rue et à l’envers du miracle japonais, tandis que Yoshiharu Tsuge se révèle un pionnier du manga, autobiographique avant de signer quelques années plus tard un chef-d’œuvre du genre, L’Homme sans talent.

La revue ouvre aussi naturellement ses pages à toute une nouvelle génération d’auteurs nés après-guerre, qui a grandi avec le manga et observe avec fascination et circonspection la métamorphose économique incroyable qui secoue le pays. Tout au long des années 1960-1970, l’irruption de la modernité dans les foyers chamboule alors toutes les strates d’une société en pleine refondation. Avec son Élégie en rouge (paru aux éditions Cornélius), l’iconoclaste Seiichi Hayashi explore ainsi le quotidien d’un jeune couple qui vit son amour hors mariage en multipliant les expérimentations narratives. La somme de ces individualités définit peu à peu le projet éditorial inédit qui fait peu à peu l’identité hors norme de Garo.

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Couvertures du magazine Garo

Dans Charivari !, Maki Sasaki démontre sa faculté à transfigurer l’air du temps, extrapolant les mutations sociétales, urbaines, économiques, sous la forme de récits qui s’apparentent à des miniatures surréalistes et absurdes.

Manga drôle ou drôle de manga ?

Profitant de cet espace créatif unique, le benjamin Maki Sasaki va s’engouffrer dans les différentes tendances du magazine, synthétisant dans son travail les différentes lignes de force qui traversent Garo et constituent son ADN. Dans Charivari !, beau volume rassemblant les principaux travaux de l’artiste réalisés entre 1967 et 1981, l’auteur démontre sa faculté à transfigurer l’air du temps, extrapolant les mutations sociétales, urbaines, économiques, sous la forme de récits qui s’apparentent à des miniatures surréalistes et absurdes. Porté par un goût marqué pour le non-sens, il produit des récits atypiques qui évoluent d’une histoire à l’autre sans souci de réalisme et de cohérence graphique.

Il est vrai que l’auteur semble puiser dans l’imaginaire de son enfance, comme s’il fouillait dans un immense coffre à jouets pour y ressortir des figurines de plombs, des animaux anthropomorphes, des éléphants, des lapins, des bonshommes en caoutchouc pour les installer dans un décorum improvisé, sans cesse mouvant. Derrière ce bric-à-brac en apparence foutraque et joyeux affleure pourtant une mélancolie certaine. Détournant des contes d’Andersen, des comptines, des cartoons, immisçant au besoin des figures familières comme Charlot, le Père Ubu ou le chat du Cheshire, l’auteur n’en dépeint pas moins un monde oppressant vu comme une « geôle encerclée d’éponge », où l’individu fait face à l’aliénation du travail, à la frustration de ses désirs inassouvis, mais aussi à la solitude et à l’incompréhension. Derrière l’iconographie circassienne d’une histoire comme Ding Dong Circus, derrière la fable du Hibou et Chatonne ou encore derrière le délirant L’Homme bouche incendie, le mangaka construit un univers fantasque, lysergique et bigarré jamais tout à fait sérieux, du moins à ne pas prendre ainsi. Comme si son habitude de briser les conventions était déjà un moyen d’établir de la distance, un outil pour dire au lecteur de prendre du recul sur ce qu’il va lire. Aussi, quand il lui arrive de parler sporadiquement de politique (Débat sur la guerre du Vietnam…), son travail semble être une mise en abîme des détournements pop déjà à l’œuvre chez ses contemporains. Presque inscrit dans une visée situationniste, il s’acharne à vider le sens des images en leur faisant dire autre chose, et souvent n’importe quoi, dans une novlangue basée sur une allitération de mots collés les uns aux autres. Dans chacune de ses histoires, Maki Sasaki change les perspectives et renverse les codes ; une révolution douce qui s’appuie sur une liberté formelle sans contraintes.

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Couverture du magazine Takarajima (1977) dans Charivari !

Maki Sasaki cultive un perpétuel décalage entre les mots et ses dessins, un écart où se mêlent parfois son trait flottant et des images photocopiées réalistes dans le but de provoquer un sens inattendu.

Aux limites de la narration

Car Maki Sasaki n’a pas un style qui lui est propre. En bon artisan de la culture pop, il recycle, réinvente, se réapproprie l’imagerie populaire, particulièrement occidentale. Puisant dans le gigantesque réservoir de l’iconographie publicitaire, il s’amuse de jeux typographiques, utilise des schémas médicaux ou des signes kabbalistiques pour parasiter ces bandes dessinées qui évoluent entre le dessin minimaliste d’un Shigeru Sugiura, les lignes avant-gardistes d’un Saul Steinberg, voire singent carrément les travaux du pape des comics underground de Robert Crumb, période Zap Comix (Le Goût de la lecture). Là où Maki Sasaki étonne le plus et se montre sans doute le plus pertinent encore aujourd’hui, c’est quand il se livre à des exercices graphiques et narratifs de juxtapositions de cases, dont le cheminement semble suivre une logique aléatoire, comme s’il s’essayait à un exercice d’écriture automatique ou de cut-up graphique.

Maki Sasaki cultive un perpétuel décalage entre les mots et ses dessins, un écart où se mêlent parfois son trait flottant et des images photocopiées réalistes (Le Petit Chaperon rouge) dans le but de provoquer un sens inattendu et ouvert qui laisse le lecteur seul face à son interprétation. La BD, qui est l’art de l’ellipse, cet espace entre les cases qui nourrit l’imaginaire d’un lecteur chargé de combler le vide, offre à Maki Sasaki un terrain propice à repousser les limites du récit. Il instaure parfois un gouffre entre deux dessins et perturbe les habitudes de lecture à force de triturer et de distordre le fil narratif sans jamais totalement le rompre. À vrai dire, le mangaka semble moins chercher à donner un sens qu’à faire naître des sensations. Au confort de lecture, il préfère s’inscrire dans une démarche plus ouverte qui contourne l’impératif narratif pour essayer d’instituer une dimension qu’on qualifiera à défaut d’autre terme de poétique. Près de cinquante ans plus tard, son audace esthétique reste intacte.

Charivari

Extrait de Débat sur la guerre du Vietnam dans Charivari !

Charivari !

Œuvres de Maki Sasaki 1967-1981
Janvier 2018, le Lézard Noir
Traduit par Leopold Dahan
416 pages, 28 €

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