Carbone est passé faire un tour à Cannes. Pas de quoi frimer ni jouer les blasés, simplement l’envie d’aller voir et discuter librement des films, moments, tendances, qui nous ont paru valoir la peine d’écrire dessus en tentant d’émerger du brouhaha.

Après L’Été de Kirill Serebrennikov, Cannes a révélé deux nouvelles merveilles avec les longs-métrages (très différents, faut-il le préciser ?) de Jean-Luc Godard (Le Livre d’image) et de Jia Zhang-Ke (Les Éternels), des grands films qui dialoguent avec des choses vues ici et là depuis le début du festival.

Dans son Livre d’image présenté vendredi dernier en compétition, Jean-Luc Godard – qui poursuit le jeu de rimes filmiques des Histoire(s) du cinéma – consacre une séquence entière aux images de trains à l’écran. On peut difficilement imaginer un véhicule plus cinématographique que le train, ce monstre d’acier toujours allant qui peut être autant un vecteur d’action spectaculaire (Le Mécano de la Générale de Buster Keaton) qu’un puissant agent de fuite sentimentale (Le Docteur Jivago de David Lean), et qui apparaît dès les origines du septième art (L’Arrivée d’un train en gare de La Ciotat des frères Lumière). Les expérimentations visuelles et sonores de Godard confinent à l’abstraction sensorielle. De son collage de trains advient une impression pure d’animation et de voyage, ce dernier étant tantôt émancipateur, tantôt l’agent d’une violence forcée, mais toujours semblable. Au fond, nous dit le maître suisse, toutes les images ferroviaires sont les composantes d’une même image collective et inachevée. Et Godard d’invoquer les images du siècle, des convois de la Shoah aux wagons du tourisme de masse, qu’ils contiennent un désir d’ailleurs ou une nécessité vitale (flux migratoires contrôlés et incontrôlés).

Ainsi le cinéaste devient-il le peintre d’une forme de pensée en mouvement qui englobe le cinéma, l’histoire et l’actualité, et qui mène à l’Arabie, berceau des contes autant que nœud du présent. Au sein d’une sélection cannoise qui comme souvent est bardée de « films à sujet » et d’idées fixées dans le marbre, Jean-Luc Godard semble être l’un des seuls cinéastes à essayer de comprendre le monde. La recherche, l’association poétique, le balbutiement et la fulgurance forment une parole pensante, amplifiée par le dispositif opératique de JLG. Par ses incessantes ruptures et son instabilité sonore, la séance du Livre d’image (sous de faux atours vidéo) se transforme en cinéma total, la voix du maître – caverneuse, mourante, mais aussi par moments explosive et joueuse – tournoyant dans l’enceinte du théâtre Lumière jusqu’à s’emballer passionément. C’est un train fou, monté sur une autre machine : le cinématographe, avec sa mécanique, ses perforations et son défilement branlant.

D’autres trains furent observés parmi les films de la sélection : celui du faible road-movie égyptien Yomeddine, par exemple, train sur le toit duquel le héros lépreux lance son chapeau en signe de liberté dans le plan final. Libération aussi – mais cette fois rêvée – dans une séquence mémorable de L’Été de Kirill Serebrennikov, quand un groupe de jeunes gens entonne Psycho Killer des Talking Heads et met le wagon à feu et à sang. Le train, parce qu’il résume tout le conformisme de la société (dans tous les pays du monde, les passagers y cherchent le repli dans une masse anonyme) contient aussi par réaction la pulsion d’une libération sociale, un désir d’individualité souvent inatteignable autrement qu’en songe cathartique.

Le Livre d'image de Jean-Luc Godard

Avec Les Eternels, Jia Zhang-Ke ne cesse de filmer le vingt-et-unième siècle de la Chine – avec ses visages, ses voix et ses espaces si transformés par les années que les protagonistes ne les reconnaissent même plus.

Dans Cold War du Polonais Pawel Pawlikowksi, un couple d’amants se court après à travers l’Europe pendant quinze ans. Le film reprend les modèles du genre réalisés par David Lean ou Mikio Naruse, ces récits de grandes langueurs amoureuses trouées par les séparations, ici cependant dans un format étriqué, autant par le cadre (1:1,33) que par la durée (84 minutes). Lorsque le héros musicien retrouve sa chanteuse à Zagreb, c’est dans un train que les forces du Parti l’embarquent afin qu’il soit rapatrié en France, et une nouvelle fois arraché à sa bien-aimée. Le chemin de fer est l’agent de la déportation, ce qui permet à Pawlikowksi de raccrocher son récit à l’histoire. Hélas, son film manque de souffle : tout y est réglé au millimètre près, cadré à la perfection, harmonieux (par la musique et la beauté technique). Le cinéaste en vient à oublier ses personnages, plus mannequins qu’êtres aimants.

Cold War du Polonais Pawel Pawlikowksi,

Projeté en compétition le lendemain, Les Éternels, nouveau film de Jia Zhang-Ke, emprunte un canevas similaire mais traversé d’une vibration magnifique. Ici aussi il est question de poursuite continentale entre amants impossibles – le fond historique n’est plus celui, immobile, de la Guerre froide mais celui, ô combien changeant, de la mutation chinoise entre 2001 et 2018. Vers le milieu du film, l’héroïne (magnifiquement interprétée par l’actrice fétiche du cinéaste, Zhao Tao) qui doit fuir l’amour de sa vie, rencontre dans un wagon de train un gentil affabulateur dans les bras duquel elle se console. Peu après, elle se révise et descend du train, le quai devenant la métaphore évidente de son refus de s’engager dans une nouvelle vie, ailleurs et avec un autre.

L’ampleur du film de Jia Zhang-Ke en fait une sorte de synthèse de sa filmographie. On retrouve la Chine rurale de Xiao Wu, artisan Pickpocket et les Trois Gorges de Still Life, la corruption de A Touch of Sin et les soirées dansantes de The World. En évitant de tomber dans un confort systémique d’auteur, le Chinois parvient à renouveler ses tropismes par une maturation bienvenue et signe l’un de ses tout meilleurs films. C’est que, contrairement à Pawlikowski qui n’exploite l’histoire qu’à travers son apparat, Jia ne cesse de filmer le vingt-et-unième siècle de la Chine – avec ses visages, ses voix et ses espaces si transformés par les années que les protagonistes ne les reconnaissent même plus – tout en retraçant le parcours individuel de son héroïne, Xiao.

Zhao Tao rayonne en femme forte qui trouve son indépendance dans l’équilibre fragile entre son statut de compagne de gangster et sa force de caractère. Lorsque son tempérament l’emporte sur celui de son caïd de mari et que la lâcheté de l’homme est révélée, celui-ci s’enfuit. Se sachant dépassé, il ne cessera de vouloir s’échapper, autant que sa femme ne cessera de vouloir le rattraper pour le protéger (« par droiture », dit-elle, n’en croyant pas un traître mot). Aux personnages figés du film de Pawlikowksi – qu’aucune histoire ne peut changer –, celui de Jia Zhang-Ke oppose une femme qui ne fait qu’évoluer. Les Éternels tire sa beauté de cet émouvant trajet, car Xiao est autant affranchie qu’enchaînée par l’amour. Prise dans l’histoire d’un pays en mouvement, elle avance comme un train – fermement décidée – mais ne sait où elle va.

Éternels

Les Éternels de Jia Zhang-Ke

Crédits

Le Livre d’image de Jean-Luc Godard

Année de production : 2018

Pays : Suisse – Durée : 85 minutes

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Cold War de Pawel Pawlikowski

Année de production : 2018

Pays : Pologne, U.K, France – Durée : 84 minutes

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Les Éternels de JIA Zhang-Ke

Année de production : 2018

Pays : Chine, France – Durée : 141 minutes

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