Carbone est passé faire un tour à Cannes. Pas de quoi frimer ni jouer les blasés, simplement l’envie d’aller voir et discuter librement des films, des moments, des tendances, qui nous ont paru valoir la peine d’écrire à leur sujet en tentant d’émerger du brouhaha.

Est-ce la fin du festival qui approche ou bien un signe de l’époque ? Toujours est-il qu’un parfum de fin du monde tombe sur la Croisette. Visite de l’apocalypse en quatre films : Under the Silver LakeLes Confins du mondeLes Oiseaux de passage et Fahrenheit 451.

Chaque fin de festival de Cannes – la deuxième semaine, cet horizon si redouté pour le corps et la pénurie de sous-vêtements – évoque une fin du monde qui n’a jamais été aussi en accord avec ce que l’on y a vu dans cette édition 2018, ou que l’on a peut-être cherché inconsciemment : une atmosphère de fin de règne violente, qui donne l’impression que les films se déploient comme des oraisons funèbres. Dans la (vraie) vie, ou du moins à l’arrière des taxis et des VTC, les chauffeurs, à la fois Charon et économistes du tourisme local, commentaient le festival sur le mode « c’était mieux avant » (air connu), glosant sur les nombreux festivaliers qui auraient plié bagage dès le premier week-end, l’absence de fêtes et de stars américaines – devant le Palais des festivals, un passant transi croit reconnaître Leonardo DiCaprio monter les marches sur le grand écran : raté, c’était Christopher Nolan.

Et qu’enterrait-on donc ? Les années Weinstein, avec madame la présidente (du jury) Cate Blanchett, la montée des marches symboliques de 82 femmes de cinéma (actrices, réalisatrices, pros de l’industrie…) le 12 mai pour réclamer égalité salariale et parité. Sens curieux du timing : un « homme de cinéma » par excellence, l’imposant Pierre Rissient, cinéphile-producteur-attaché-de-presse-dénicheur-de-talents-programmateur-conseiller-de-festival-grand-homme-de-l’ombre-de-Cannes mourait le 6 mai avant l’ouverture du festival. Quand aux murmures bruissant sur la perte de vitesse de ce Cannes 2018 face à Netflix, Venise et Toronto, il est trop tôt pour se prononcer.

Le début de la fin

Dans les salles, les inhumations filmées avaient au moins de la gueule, suggérant que ce n’était pas mieux avant, que le cinéma n’est pas mort et qu’il est au contraire à son meilleur quand il capte les avis de décès. Guillaume Nicloux avait commis The End (2016), mais semble repartir à chaque film toujours à zéro dans une œuvre zigzagante. Les Confins du monde, présenté à la Quinzaine des réalisateurs, s’aventure dans un territoire miné et hostile pour le cinéma français, celui du film de guerre. Retour ici en 1945 en Indochine, alors que les indépendantistes vietnamiens donnent du fil à retordre à l’armée française : le lieutenant Tassen (Gaspard Ulliel, magnétique) a réchappé à un massacre et ne (sur)vit que pour se venger de l’insaisissable responsable, Vo Binh, un séide d’Hô Chi Minh. Dans ce trip violent assez réussi et très (trop ?) sensuel pour un film de guerre (la jungle moite, les vapeurs d’opium, les soldats qui se masturbent), on dit adieu au vieux monde (la décolonisation pointe), aux bonnes manières militaires quand il s’agit d’adopter les tactiques de guérilla de l’ennemi et de recruter/retourner des Vietnamiens pour faire le sale boulot. C’est aussi un adieu à la masculinité traditionnelle (coup de génie de casser/caster l’ex-Yves Saint Laurent en soldat hanté) ; on y voit un macho faire son coming out aux portes de la mort, une sangsue se glisser dans un sexe, un pénis se confronter à l’altérité pour mieux s’y perdre en la personne d’une prostituée. C’est sans doute le film « traditionnel » français le plus gore que l’on ait vu récemment, avec un beau budget corps éventrés/découpés/décapités qui accentuent l’angoisse de la castration.

Silver Lake

Les Confins du monde de Guillaume Nicloux (2018)

Mais s’il y a bien quelqu’un à qui Nicloux ne peut dire adieu, c’est bien Gérard Depardieu – c’est la troisième fois qu’il travaille avec l’acteur après Valley of Love (2015) et The End. Depardieu y compose un personnage d’écrivain détaché du conflit mais raccroché à celui d’Ulliel en qui il voit un fils putatif. Chacune de ses apparitions semble avoir créé une tempête artistique sous le crâne du réalisateur : comment faire entrer à l’écran une telle présence qui mange tout naturellement le cadre et ses partenaires juste en levant le petit doigt ? C’est donc Depardieu d’abord hors champ qui apparaît par surprise dans des moments de tension relâchée, tout aussi fantôme que ceux qui hantent Ulliel.

Les Oiseaux de passage font une séduisante et improbable jonction entre le crime organisé chéri par Scorsese et Black Panther, dans lequel une riche tribu dépend d’une herbe magique propice pour voir les morts.

Les lois du milieu

Le film d’ouverture de la Quinzaine des réalisateurs mettait aussi en scène une histoire de violence du passé : Les Oiseaux de passage des Colombiens Ciro Guerra et Cristina Gallego. Guerra s’était fait connaître en 2015 avec L’Étreinte du serpent, belle rumination droguée sur l’Amazone et l’histoire coloniale : drogue toujours ici mais via son exploitation capitaliste et la saga d’une famille de narco-trafiquants de marijuana, des années 1960 aux années 1980. Toute mafia se distinguant par ses particularités ethniques, l’originalité ici est qu’il s’agit des amérindiens Wayuu – la communauté la plus répandue en Colombie. D’où la persistance des superstitions et rites locaux qui exigent, comme dans Les Confins du monde, de tracer une ligne entre l’autre (les gringos) et soi pour empêcher la décadence ; les rêves y sont à interpréter et une matriarche, une « marraine », y règne d’une main de fer. Dans le genre thriller, le film est carré, efficace, alignant les éclats, les rivalités (Rapayet, le Michael Corleone du film, a non pas un mais deux Fredo qui vont précipiter sa chute) et les bains de sang requis avec économie – il est construit en chapitres elliptiques mais suffisamment forts. La maison du clan, au beau milieu du désert, est autant un édifice de western à assiéger qu’un prétexte à un climax rappelant celui du mésestimé James Bond dans Quantum of Solace. Néanmois, le chamanisme attendu est malheureusement en deçà des attentes, comme si le surnaturel brandi et explicite s’arrêtait net aux portes du film et de cette maison. Le film a été diffusé le 9 mai, jour de la remise du Carrosse d’or de la Société des réalisateurs français à Martin Scorsese et de la diffusion de Black Panther de Ryan Coogler au cinéma de la Plage. Une heureuse coïncidence : Les Oiseaux de passage font une séduisante et improbable jonction entre le crime organisé chéri par l’auteur des Affranchis et le blockbuster Marvel dans lequel une riche tribu dépend d’une herbe magique propice pour voir les morts. À l’exception que le film de Guerra et Gallego n’est pas du genre à vous faire crier « Wayuu forever » à la fin de son champ de ruines.

La connexion Black Panther se prolongeait dans un téléfilm HBO présenté en séance de minuit, qui réécrivait, comme chez Coogler, le futur au passé : Fahrenheit 451 de Ramin Bahrani est une nouvelle adaptation de la dystopie écrite par Ray Bradbury et publiée en 1953 (déjà portée à l’écran par François Truffaut), avec au casting Michael B. « Killmonger » Jordan en pompier incendiaire chargé de brûler tous les livres et toute pensée subversive, papier comme fichiers numériques, au lance-flammes. En un sens, le monde de Bradbury, alors hanté par les autodafés nazis et la guerre froide, est déjà un peu le nôtre, où l’image a supplanté l’écrit et Bahrani n’a qu’à mettre en scène les interventions de ses pompiers-policiers-de-la-pensée filmées par les caméras de télévision et bombardées en direct par les réactions des spectateurs – des émoticônes, forcément. Surfaces lisses des écrans et des intérieurs des appartements abondent comme autant de miroirs à travers lesquels on sait déjà un peu ce qu’on va voir, tout comme Michael Shannon, en supérieur et père de substitution de Jordan, qui ressort clé en main son jeu du fanatique et intolérant lieutenant kryptonien Zod dans Man of Steel. Le relifting général est fonctionnel – c’est un livre d’images mais pas Le Livre d’image de Godard – et vaut essentiellement pour sa fin très forte, presque too much, par sa résonance avec l’Amérique contemporaine (des bavures policières impliquant des Afro-Américains à un Trump peu disert lorsque les suprémacistes blancs ouvrent la bouche), éloignée du livre comme de Truffaut, qui confirme la prédilection de Jordan pour les rôles de digne victime sacrificielle (Chronicle, Fruitvale Station). Adieu à l’écrit mais pas au langage.

Under the Silver Lake ne pas prend pas de gants face au caractère fondamentalement maniaco-dépressif de la pop culture.

La fin absolue de David Robert Mitchell

Enfin, le dernier adieu, la dernière mise en bière, est peut-être la plus radicale car apparemment détachée de tout territoire politique et planquée sous des atours innocemment pop. David Robert Mitchell avait par deux fois soldé les comptes de l’adolescence via le teen movie (The Myth of the American Sleepover, 2010) et le film d’horreur (It Follows, 2014). Il passe au next level avec le très attendu Under the Silver Lake,  propulsé en compétition officielle après un double passage à la Semaine de la critique, d’emblée plus ample et panoramique avec son exploration physique et mentale de Los Angeles et sa star Andrew Garfield. L’ex-Spider-Man, slacker embrumé de 33 ans accro à la Nintendo et à Playboy, part à la recherche de sa voisine soudainement disparue. Mitchell se place dans la grande tradition du polar labyrinthique californien (Le Privé de Robert Altman, The Big Lebowski des frères Coen, Inherent Vice de Paul Thomas Anderson), et on a encore du mal à digérer le mille-feuille de références, de Hitchcock à Something’s Got to Give (le dernier film inachevé mettant en scène Marilyn Monroe), de R.E.M à Frank Borzage.

Dans des plans somptueux, Garfield plonge dans une toile de signes et de conspirations, dans « le sens caché que recèlent les choses qui nous sont chères – les films, la musique et les magazines qui façonnent notre culture », comme l’écrit le réalisateur dans sa note d’intention. Le grand frisson ici est que ces signes ne signifient peut-être rien et la force du film – qui provoque des réactions mitigées sur la Croisette par sa vision très peu female gaze, mais finalement pas moins que Hitch et De Palma qu’il cite abondamment, et par le caractère fondamentalement antipathique du personnage interprété par Garfield – est de ne pas prendre de gants face au caractère fondamentalement maniaco-dépressif de la pop culture : cette mélancolie (la rêverie, la contemplation) doublée de rage (la violence, l’électricité rock et punk) que le film cristallise brillamment dans une scène impliquant le groupe Nirvana, mais qui se place aussi sous le sceau du titre du double album des Guns N’ Roses : Use Your Illusion.

Il est beaucoup question des années 1990 dans Under the Silver Lake et, estocade pour le spectateur ayant grandi à cette époque, Mitchell en fait une archéologie qui semble la déplacer à des années-lumière de notre époque, la faisant notamment ricocher via les années 1970 avec des histoires de secte apocalyptique. Pop et fin du monde : Richard Kelly avait fait le lien en déchirant l’espace-temps dans Southland Tales ; Under the Silver Lake touche à quelque chose de plus intime, de plus personnel, aussi bien logé dans le cœur d’un réalisateur aux éternels looks (et préoccupations cinématographiques) d’ado que chez celui ayant usé ses doigts à jouer à Super Mario Bros.

Silver Lake

Under the Silver Lake de David Robert Mitchell (2018)

Dans tous les films cités, les regards hébétés des personnages après la fin de leur monde voient quelque chose que nous ne voyons pas. Sans doute, pour reprendre le titre anglais du beau court-métrage Ultra Pulpe de Bertrand Mandico présenté à la Semaine de la critique, l’Apocalypse After.

Crédits

Les Confins du monde de Guillaume Nicloux (France, 2018)

Les Oiseaux de passage de Ciro Guerra et Cristina Gallego (Colombie, Danemark, 2018)

Farenheit 451 de Ramin Bahrani (États-Unis, 2018)

Under the Silver Lake de David Robert Mitchell (États-Unis, 2018)

 

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