« Les meilleurs films, on les trouve toujours à la Quinzaine ». Parmi les clichés cannois qui ont la peau dure, on a voulu tester la résistance de celui-ci. Ça tombe bien : cette année la programmation chapeautée à l’initiative de la SRF passait des mains d’Edouard Waintrop à celles de Paolo Moretti (l’actuel boss du surprenant festival international de La Roche sur Yon). En plus, le menu était appétissant : Dupieux, Bonello, Zlotowski, Pariser, Le Duc, Guadagnino, Eggers, Abrantès. Sauf qu’à la dégustation, on s’est vite rendu compte que cette brochette n’était que le produit d’appel d’une autre denrée, traditionnellement moins mise en lumière ici, au royaume des réalisateurs qui invitent d’autres réalisateurs : l’acteur de premier choix.

Carbone X Cannes 2019 : Round 2.

Ce couvre-lit de cinéastes cachait en fait : le retour convaincant de Jean Dujardin à la comédie nonsensique, un attelage éblouissant de maîtrise dans Alice et le Maire (Luchini et Demoustier : garçon, deux Césars s’il vous plaît), le talent de Julianne Moore, Willem Defoe et Robert Pattinson abandonné sans lampe de poche en pleine apocalypse de prétentions, des lycéennes d’élite zombifiées par leur smartphone chez Bonello, la magie des CGI dans le dernier court de Gabriel Abrantès et, clou de la parade, une Zahia monstre dont la présence suffit à raviver l’univers desséché (et si pauvre en vrais beaux freaks) du jeune cinéma français. Donc en ce qui concerne les films, pas sûr, mais en attendant Léo, Brad et Margot, c’est bien à la Quinzaine qu’on trouve les meilleurs acteurs. La preuve. 

Des monstres en VF

Entre les zombies de Jarmusch et ceux de Bonello, on a beaucoup parlé monstres en ce début de festival. Aujourd’hui, pourtant, le cinéma y est allergique. Quand un corps éléphantique sort du lot des gueules d’anges pour exhiber sa difformité, la cinéphilie confond énormité et vulgarité. Exemple : quand dans Rock N’Roll Guillaume Canet pète au lit, fait de sa Marion une bobio un peu cruche et s’imagine céder aux sirènes du silicone dans une hilarante comédie de la virilité en perdition, le film fait un bide. Résultat : retour à la norme rassurante des Petits mouchoirs, double dose de Français Cluzet tout ronchon et pluie de simagrées neuneus. Or ce qui vaut pour Guillaume vaut aussi pour son copain Dujardin. Avec le temps (et une collection de nanars depuis The Artist), on avait oublié qu’il pouvait être un film à lui-seul – et de ce fait un peu trop gros pour les tubes à essais du cinéma d’auteur. C’était sans compter sur Quentin Dupieux, aussi à l’aise avec un pneu qu’avec Brice de Nice. Car c’est à ce Dujardin-là que Le Daim, présenté en ouverture de la Quinzaine, rendait hommage.

luchini dujardin zahia

En haut : Le Daim (atelier de production) ; En bas : Une fille facile (Julian Torres/Les Films Velvet)

La veste en daim qui lui donne des envies de films (au passage, voilà pour le pitch) est un beau rappel de cette perruque blonde et ce t-shirt jaune qu’il lui suffisait d’enfiler pour pondre 1h30 de gags bankable et régressifs. Ici comme à l’époque du surfeur sans vagues, la moitié des tentatives tombe l’eau, mais au moins Dupieux a le mérite de faire ressusciter le plus beau Dujardin : celui qui est une fabrique à effets comiques, une promesse de rire sans autre artifices que son visage, un accessoire ridicule et un moignon de scénario. Par les temps qui courent, ces monstres de comédie se font trop rares pour ne pas apprécier leurs dernières lueurs de mégalomanie.

Une fois n’est pas coutume, cette année les acteurs français étaient mieux lotis que leurs confrères américains.

On parlait de Canet pour introduire Dujardin mais aussi Une Fille facile, le nouveau film de Rebecca Zlotowski avec Zahia Dehar. Et ce, pour Benoît Magimel, aussi gênant dans Les Petits Kleenex 2 qu’il est bon ici (oui, oui) dans un rôle d’amateur d’art chargé de conseiller un milliardaire sur la valeur des choses à acheter. On l’aura compris, il est la pierre angulaire du film, « l’œil » du spectateur aussi bien que de la cinéaste, prié de dénicher dans la cousine vierge de Zahia la vraie « meuf bien » de cette pochade rohmérienne. On exagère à peine tant le film, pourtant apte à faire de Zahia cette irradiante parodie de Bardot qu’elle en réalité comme en fiction, s’oblige à condamner l’hédonisme de sa créature. Dans un dialogue débile, vers la fin, Magimel dissuade ainsi la cousine de finir pute, l’encourageant en creux à reprendre son CAP hôtellerie. Comme s’il fallait excuser la présence coupable du corps excessif de Zahia, la morale vient sagement se ranger du côté des « filles de principes ». Qu’il semble loin le temps où Roger Vadim se contentait de filmer l’insupportable érotisme de Bardot dans le regard d’un homme marié, sans qu’un éventail d’autocensure ne vienne dissiper les premières vapeurs de scandale. À la longue, on va finir par se décourager de ce JCF bourré de talent (Zlotowski est une formidable directrice d’acteurs) mais tétanisé par une prudence qui le ferait presque devenir réac. Hâte de revoir Zahia, vraiment. En revanche, les « filles biens » plaquées pour s’assurer de figurer au catalogue « Collège au cinéma », beaucoup moins. 

cannes 2019 2

Fabrice Luchini et Anaïs Demoustier dans Alice et le maire de Nicolas Pariser (BAC Films)

Un autre film rohmérien, enfin, parvenait à sublimer son monstre sans transiger sur ses exigences d’écriture : Alice et le Maire de Nicolas Pariser (le plus beau film de la Quinzaine jusqu’ici). Fabrice Luchini y interprète un maire de Lyon en panne d’idées neuves, obligé de faire appel aux services d’une normalienne pour la fraîcheur de sa matière grise (Anaïs Demoustier, parfaite). Contrairement à Bruno Dumont (Ma Loute), dont l’univers dégénéré servait d’engrais à l’exubérance naturelle de Luchini (qui, si défiguré fut-il, n’en restait pas moins Luchini), Pariser fait ici le choix d’un acteur énorme pour mieux signaler, en miroir, la monstruosité de son politicien. Luchini y excelle ainsi dans le rôle d’une machine à l’arrêt, semblable en ambition, en maîtrise de son image et en démesure à un acteur de son calibre. Il faut impérativement saluer Nicolas Pariser (Le Grand jeu), qui en plus d’apporter à la fiction politique des références parmi les plus intelligentes du genre, n’en oublie pas de cultiver un goût du classicisme formel en quasi-perdition, dont la survie passe par des cinéastes capables, comme lui, de transformer des stars à l’égo hypertrophié en de beaux monstres de subtilité. 

Déguisés en Capitaine Haddock, Willem Dafoe et Robert Pattinson ne résistent pas à la tentation d’une performance bien épaisse dans The Lighthouse.

Tempête sur les hollywoodiens

Une fois n’est pas coutume, cette année les acteurs français étaient mieux lotis que leurs confrères américains. Prenons Julianne Moore. On la retrouvait chez Luca Guadagnino, ce cinéaste autant capable de révéler Timothée Chalamet dans une bluette patiente et languide (Call Me by Your Name) que de sacrifier Dakota Johnson sur l’autel de l’esbroufe citationnelle (cf. son bouffi remake de Suspiria). Une nouvelle fois, mauvaise pioche : dans The Staggering Girl (fashion movie commandé par la maison Valentino), Guadagnino recycle tous les clichés contemporains de la pub d’auteur – récit en confettis, schizophrénie, bouilles renfrognées et sauvagerie clasheuse – pour faire voltiger un max de costumes et de décors autour de sa vedette, jusqu’à cet épilogue délirant où Julianne éclate face caméra d’un rire mi démoniaque mi « qu’est-ce que je fous là ? ». L’égérie, c’est Guadagnino. Julianne Moore n’est qu’un accessoire « cinéma » comme son comparse Kyle Maclachlan, moins recruté ici à titre d’interprète que de griffe « David Lynch ».

Même traquenard pour leurs collègues Willem Dafoe et Robert Pattinson, eux-aussi pris au piège d’une tempête de vide. Plongée éthylique dans la folie de l’enfermement, The Lighthouse de Robert Eggers (The Witch) présentait le profil typique du film fétichiste. Avec son noir et blanc d’époque, le purisme du format carré et sa langue désuète venue de Moby Dick, le suranné y est moins un gage d’authenticité qu’une patine vintage. Evidemment, dans ce contexte, nos deux vedettes en costumes de Capitaine Haddock ne résistent pas à la tentation d’une performance bien épaisse, gaspillant leur énergie à renchérir dans l’emphase avec Eggers, lui-même étant trop occupé à cocher toutes les cases de la radicalité pour mettre le holà. Au passage, on ne s’étonnera pas de trouver Eggers associé à Jordan Peele (Get Out, Us) et Ari Aster (Hérédité) dans la catégorie des auteurs US soucieux de faire de l’horreur haute couture.

luchini cannes pattinson

Willem Dafoe et Robert Pattinson dans The Lighthouse (D.R.)

En effet, il y a dans Lighthouse la même tendance à sacrifier la consistance du récit et des personnages au profit d’un concept creux (Us), ou d’une collection d’effets réussis d’un point de vue mécanique mais impuissants à déranger (Hérédité). Que Lupita Nyong’o et Elisabeth Moss tombent dans le panneau, passe encore, mais dans le cas des expérimentés Dafoe et Pattinson, le gâchis est un peu navrant.

Les Extraordinaires mésaventures d’une jeune fille  offre le spectacle à la fois simple et techniquement ambitieux d’un effet spécial sidérant, invitant à renouer avec le plaisir enfantin de se retrouver bouché bée devant un tour de magie épatant.

Un soupçon de CGI, Damso et des iPhone 

Saluons pour finir l’art des resquilleurs, ces cinéastes capables de très bien faire sans (ou avec pas grand-chose). En partant du plus roublard, place à Gabriel Abrantès et son charmant tour de prestidigitation. Présenté en sélection courts métrages, Les Extraordinaires mésaventures d’une jeune fille de pierre est l’histoire d’une statue du Louvre animée par la Victoire de Samothrace, qui a le don de donner la vie à ses voisines. Mais elle est surtout animée par la magie conjuguée de la CGI et d’un tas d’astuces artisanales. Du masque de plâtre appliqué sur une doublure peinte en blanc à l’animation numérique la plus bluffante, le film s’apparente ainsi à une collection ludique des trucages, du cinéma des origines à nos jours. Il se distingue des autres films de sa catégorie par cette modestie hélas quasi nulle dans le court métrage français : offrir le spectacle à la fois simple et techniquement ambitieux d’un effet spécial sidérant, invitant à renouer avec le plaisir enfantin de se retrouver bouché bée devant un tour de magie épatant. À noter qu’il s’agissait jusqu’ici du seul film de la Quinzaine, courts et longs confondus, à s’emparer des outils du cinéma de divertissement. 

Toujours au rayon farces et attrapes de qualité, signalons Perdrix d’Erwan Le Duc, romance faussement légère entre un gendarme de province joué par Swann Arlaud et une rebelle fantasque, à qui Maud Wyler prête ses traits. On dit « faussement légère » parce qu’entre ces personnages que tout oppose, et en dépit de gags légers qui crépitent comme chez Peretjatko, circule une belle angoisse de mort. C’est l’ingrédient mystère de cette cuisine composée d’acteurs émergeants (Swann Arlaud, Nicolas Maury – en papa immature) et d’un astre résistant (envoûtante Fanny Ardant) : à l’exception du personnage de Maud Wyler (surprenante dans son registre « Vimala Pons » en moins empoté), personne ne semble motivé à jouer le jeu de la comédie, et pourtant, grâce à ce voile d’inertie dépressive rendant la moindre initiative absurde, tous les effets font mouches. Si le contrat ne tient hélas pas jusqu’au bout (comme chez Peretjatko, le rire disparaît à mesure qu’approche la résolution heureuse du récit), on peut se réjouir qu’un film privé de monstre comique sache s’en remettre à l’idée – d’une simplicité keatonienne – d’un policier trop occupé à maintenir l’ordre dans la juridiction de sa vie personnelle pour avoir la moindre autorité sur le monde extérieur.

luchini cannes

En haut : Perdrix d'Erwan Le Duc (Pyramide Distribution) ; en bas : Zombi Child de Bertrand Bonello (Playtime)

La réussite de Zombi Child tient à l’idée d’avoir fait du smartphone la vraie star du film.

Autres enjeux mêmes solutions pour Bertrand Bonello, qui en l’absence de monstres (fantastiques, talentueux) a dû se débrouiller autrement. Dans Zombie Child, où les origines haïtiennes des zombies viennent court-circuiter l’existence paisible de lycéennes en pensionnat, on retiendra moins la partie « zombie » (pourtant à l’origine du projet, auquel a été greffée l’intrigue contemporaine) que le portrait des jeunes filles. Sa réussite tient à l’idée pertinente d’avoir fait du smartphone la vraie star du film. Montré comme un organe à part entière, Bonello ne commet pas la lourdeur d’ironiser sur cet accessoire devenu vital pour sa bande de filles, mais préfère au contraire creuser l’inquiétude qui nous empare devant ces adolescents hypnotisés par leurs écrans : sont-ils zombifiés à petit feu ou se nourrissent-ils de plaisirs inconnus ? La réponse du film viendra de l’autre vedette imprévue de Zombie Child, à égalité avec l’iPhone : Damso, le rappeur, dont les lycéennes en pamoison savourent les paroles comme on écoutait un poème courtois. Ses textes sont l’équivalent du Philtre d’amour de Tristan et Iseut. Sa musique fait ainsi naître chez l’héroïne des visions fantasmées de son crush de vacances, des danses vaudou, et jusqu’à des lettres d’amour étonnamment lyriques. Le smartphone et Damso : deux voies d’accès tout sauf bête à l’intériorité de cette jeunesse sous perfusion virtuelle, pour constater qu’on y trouve les mêmes romans d’amour que dans n’importe quelle autre tête. 

felis consequat. leo. leo Nullam in justo libero