Du livre à la salle en passant par le petit écran, Ça (It), c’est l’histoire d’un phénomène pop sans précédent : premier roman américain dont le tirage original atteint un million d’exemplaires, une mini-série télévisée qui traumatisera une génération entière, une bande-annonce virale pulvérisant le précédent record établi par Fast & Furious 8, tout ce que touche le récit du clown infanticide semble soudain valoir de l’or. À l’occasion du nouveau record qu’elle est en passe d’établir dans les salles du monde entier (plus de 600 millions de dollars de recettes à l’heure où nous publions ces lignes), retour sur l’adaptation tardive d’un récit qui ne demandait pourtant qu’à éclore au cinéma.

Une semaine après sa sortie française, le remake de Ça réalisé par Andrés Muschietti taquinait déjà les cimes du box-office de l’épouvante. Encore une poignée d’entrées, et la deuxième adaptation du roman-fleuve de Stephen King (après le téléfilm en deux épisodes de Tommy Lee Wallace diffusée sur ABC en 1990, puis en France en VHS avant sa diffusion sur M6 à partir de 1993) détrônera L’Exorciste de William Friedkin. C’est déjà le cas aux États-Unis, où le film n’a pas manqué de confirmer, sur le terrain des recettes, sa réputation de prochain mètre étalon du genre. Pourtant, à l’inverse du chef-d’œuvre d’indécence gore qu’il s’apprête à surclasser, cette nouvelle version du best-seller de 1986, bien que réputée plus fidèle que le téléfilm au matériau d’origine, ne semble avoir ni l’ambition ni les moyens de traumatiser son époque. À l’instar du Réveil de la force ou de Jurassic World , Ça appartient en effet à ces blockbusters nostalgiques des années 1980 conscients d’arriver après la bataille de l’imaginaire, et dont le programme principal consiste à remettre leur objet au goût du jour.

Urban Legend

Tout commence par le best-seller de Stephen King publié en 1986 (1988 pour la traduction française). Deux volumes de quatre cents pages rédigés entre 1981 et 1985, centrés sur l’histoire de six adultes en proie à une terreur métamorphe, vingt-sept ans après leur dernière confrontation dans les égouts de la petite ville de Derry, Maine. Propagée sur Internet, une rumeur affirme que l’écrivain se serait inspiré du serial killer John Wayne Gacy. Sévissant dans les années 1970, celui que la presse a surnommé le « clown tueur de Chicago » est jugé coupable en 1980 du meurtre, avec viol et torture dans la majorité des cas, de trente-trois adolescents. On raconte qu’il aurait amadoué bon nombre de ses victimes grâce au costume de clown qu’il revêtait à l’occasion de petits shows donnés dans un hôpital. Au total, la police retrouve vingt-six corps dans sa cave, trois dans son jardin, et obtient des aveux en bonne et due forme de Gacy concernant quatre autres corps jetés dans différents cours d’eau par manque de place dans le cimetière improvisé de sa propriété.

Des dates (les meurtres courent de la fin des années 1960 à 1978) à la médiatisation de l’affaire en 1980, tout concorde à faire de ce sinistre fait divers la source du clown maléfique de Stephen  King. D’autant plus que l’assassin, atteint, alors qu’il était dans le couloir de la mort, d’un accès de narcissisme, avait pris soin d’entretenir sa légende, propageant témoignages et photos de lui en costume dans la presse jusqu’à son exécution par injection létale, en 1994. Sauf que, à l’occasion d’un colloque où la question de cette possible genèse lui a été posée, Stephen King dément et renvoie l’information à son statut de légende urbaine créée, puis alimentée, sur les forums. L’idée lui serait en fait venue un soir d’hiver 1979, quand le craquement de ses bottes sur la neige fraîche lui a fait penser à un troll vivant sous les ponts. King est catégorique et ne cessera de le marteler : rien dans Ça ne fait référence à la réalité – sinon celle, forcément toute relative, du souvenir de ses peurs de petit garçon.

En 2013, presque vingt ans après sa mort en prison par injection létale, le « clown tueur » refaisait parler de lui.

Cette rumeur, c’est la première occurrence d’une œuvre si culte qu’elle n’en finit pas d’alimenter les fantasmes. C’est pourquoi l’on s’étonne qu’une telle madeleine pop n’ait pas fait l’objet d’un remake plus tôt. Le projet, d’abord tenu d’une main ferme par la Warner avant d’être abandonné au profit de la New Line, verra deux réalisateurs se succéder. Longtemps pressenti, au point d’être crédité comme scénariste sur la version définitive, Cary Joji Fukunaga fera finalement les frais du transfert de dossier. Il se dit que l’Argentin Andrés Muschietti (auteur de Mama, récit d’une mère seule voyant une dame blanche tenter de lui subtiliser ses deux fillettes), qui en a finalement hérité, a été jugé plus malléable que son prédécesseur. Car l’ambition des producteurs n’était pas d’en faire une interprétation personnelle – raison pour laquelle les frères Duffer de la série Stranger Things, qui ont spontanément proposé leurs services, auraient reçu une fin de non-recevoir –, mais bien l’adaptation la plus fidèle possible au roman de King, pour répondre à la forte demande de ses fans.

Pennywise à l’heure numérique

Une entreprise d’autant plus légitime en apparence que, entre la mini-série de Tommy Lee Wallace et son remake, la perfection des images de synthèse est venue gommer les limites de la représentation au cinéma. Vingt-sept ans après les prothèses de kermesse d’un Tim Curry en Bozo sous acide, il était temps pour Hollywood d’offrir à la créature la plus célèbre de Stephen King une modélisation plus fidèle à sa nature polymorphe. Car Pennywise, sans contours propres (sinon ceux d’un clown) mais apte à donner forme aux angoisses de l’enfance, appartient avec Freddy et l’extraterrestre de The Thing  à cette catégorie d’idoles eighties remplissant parfaitement les conditions d’un récurage numérique. À Hollywood, c’est le genre de détail qui ne passe pas longtemps inaperçu.

La principale conséquence de cet époussetage à la palette graphique est de vouloir en montrer toujours plus. Problème : satisfaire les pulsions de mieux voir, c’est logiquement réserver moins de place à l’imaginaire, au hors-champ et à toute une tradition de codes bien utiles, du temps où la moindre scène d’effroi flirtait avec le ridicule et résultait de l’ingénieux contournement d’un effet ringard. Dans le cas d’un space opera, montrer mieux, c’est progresser dans la conquête de l’Univers ; dans celui d’un film d’épouvante, c’est courir le risque d’éventer tout suspense. À plus forte raison avec Ça, qui fait de l’imaginaire et des pouvoirs de l’enfance l’essentiel de sa matière et de son propos (s’ils perçoivent la bête en raison de leur vulnérabilité, les cinq membres du Club des ratés sont aussi les seuls à pouvoir la combattre – c’était tout l’argument de ce pensum sur la fin de l’enfance : grandir, c’est trouver en soi les ressources pour dompter ses peurs). Car Ça est le reflet parfait du cinéma de son époque : avec sa bande de préados lancée aux trousses d’un croquemitaine qui les terrorise depuis les égouts, l’intrigue se tenait, déjà à l’état littéraire, à égale distance des Griffes de la nuit  (Wes Craven, 1984) et des Goonies (Richard Donner, 1985).

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Ça (It, 2017), une nouvelle adaptation à l'image propre comme un sou neuf.

L’adaptation télé de 1990 a été le point final d’une génération de films fortement influencés par Amblin et la nouvelle place de choix offerte par Spielberg aux bambins à Hollywood.

Quand Stephen King adapte le cinéma

Ce dialogue avec le cinéma, c’est en partie ce qui explique le triomphe de Stephen King au rayon fantastique à partir du milieu des années 1970. En dépit des adaptations dont son œuvre pléthorique a fait l’objet (Carrie, Shining, Dead Zone, Ça, La ligne verte, pour ne citer que les plus célèbres), on aurait tort de réduire la relation de l’écrivain au cinéma à une transaction à sens unique. King, maître de l’horreur aussi bien que du storytelling, s’est largement laissé influencer par les films. Il suffit pour s’en convaincre de comparer Carrie, son premier roman publié en 1974, avec le pitch du film d’horreur populaire le plus proche en date, qui n’est autre que L’Exorciste (1972). Dans les deux cas, des fillettes au seuil de l’adolescence, un fanatisme morbide, l’arrachement brutal à l’enfance et l’ambition commune, juste après Rosemary’s Baby, de traumatiser les adultes plus que les ados – dont l’horreur tarde encore à faire sa cible prioritaire.

L’angoisse pour teens et les films du point de vue des enfants, ce sera la chasse gardée des années 1980. Or Stephen King, en romancier au diapason des nuances de l’époque, a bien conscience que le commerce de la peur en librairie a plus de chances de survivre en puisant aux sources de l’usine à rêves. Et il ne faut pas voir Ça, peut-être l’un de ses chefs-d’œuvre et à coup sûr une véritable profession de foi, autrement que comme l’adaptation littéraire d’une décennie en marche de cinéma – celle du romanesque et de l’aventure, empiétant une fois pour toutes sur le terrain du roman. C’est pourquoi le triomphe de son adaptation télévisuelle en 1990 venait si bien clore dix ans de monstres et d’enfants intrépides. C’était le point final d’une génération de films fortement influencés par Amblin et la nouvelle place de choix offerte par Spielberg aux bambins à Hollywood (avec E.T., la saga des Indiana Jones, Retour vers le futur de Zemeckis, ainsi que la série des Histoires fantastiques, par son ambition fondatrice d’ouvrir l’étrange au jeune public). Si bien qu’en s’adressant (et en les atteignant) aux petits couche-tard âgés, comme ses protagonistes, de 10 à 13 ans, la mini-série a su parfaitement tirer son épingle du jeu, malgré des effets déjà désuets à sa sortie.

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Ça (It, 1990) de Tommy Lee Wallace, la première adaptation (culte) du best-seller de Stephen King.

Film-anniversaire

Quiconque s’est plongé dans les huit cents pages de ce roman-fleuve sait qu’il prêtait le flanc à une adaptation sur grand écran. Dans sa façon d’anticiper le montage, Ça donne l’impression de ne demander qu’à s’extirper de sa substance littéraire et de voir converties en images choc les réactions stupéfaites de ses protagonistes adultes (le récit alterne entre le présent des années 1980 et les événements survenus vingt-sept ans plus tôt). D’ailleurs, modérément satisfait de l’adaptation de Tommy Lee Wallace, King n’a jamais caché sa relative déception de voir le cinéma se faire couper l’herbe sous le pied par le petit écran. Mais s’il se déclare aujourd’hui content de la version proposée par Andrés Muschietti, il n’est pas exclu que l’écrivain le soit davantage par le retour en grâce de son œuvre phare que pour les qualités du film. Quoique, pour l’anecdote, et pour relativiser les recommandations du maître, il n’est pas inutile de rappeler que Stephen King fut très déçu des modifications apportées par Kubrick à son Shining d’origine et qu’il se fendit, quelques années plus tard, d’un indigeste nanar plus fidèle, à ses yeux, à l’histoire qu’il avait eue en tête.

 

Pas sûr qu’en copiant chaque détail du King à la lettre, Ça renoue avec le charme presque accidentel de l’adaptation si bien pétrie par son époque de Tommy Lee Wallace. En congédiant le hors-champ pour donner plus à voir, malgré l’efficacité de ses effets spéciaux, le remake d’Andrés Muschietti se condamne peut-être à souffrir la comparaison avec son modeste prédécesseur. L’incipit du film – au passage assez efficace – ne laisse aucun doute sur son ambition de surenchère : en commençant par la scène la plus connue du téléfilm pour mieux montrer ce que son dentier de farces et attrapes ne lui avait pas permis de mettre en scène (l’arrachement du bras de Georgie dans la séquence de la bouche d’égout), le Ça version 2017 ouvre en grand la gueule du clown et, conformément à l’œuvre initiale, laisse apparaître quatre ou cinq rangées de dents supplémentaires. Il aurait tout aussi bien pu lui en inventer dix que cela n’aurait rien changé, Ça ayant déjà accompli par deux fois son travail traumatique : d’abord à l’écrit, sous la plume de King, trempée dans l’encre d’une décennie employée à restituer au cinéma son pouvoir d’émerveillement (et son envers de terreur), puis à la télévision, devant des millions d’enfants effrayés à domicile par le produit de cette double distillation.

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Ça (It, 2017)

Dès lors, à quoi tient le succès record de ce nouveau Ça, si son potentiel horrifique tout relatif ne semble pas pouvoir faire de lui le digne successeur de L’Exorciste ? Sans doute à cette nouvelle forme de storytelling pro-actif, qui voit chaque remake ou reboot étirer ses effets d’annonce pour faire frétiller un public avide de retrouver les jouets de son enfance. C’est pourquoi, à défaut d’être en mesure de la traumatiser, le Ça d’Andrés Muschetti n’en reste pas moins le pur produit de son époque : un film-anniversaire, auquel toute une génération est invitée à prendre part, pour le plaisir de contribuer à un nouveau record – quitte à se laisser décevoir.

Ça

Titre original : It

Version 1990 :

Téléfilm en deux parties de Tommy Lee Wallace

Avec : Tim Curry, Richard Thomas, John Ritter, Tim Reid, Annette O’Toole

Version 2007 :

Film d’Andrés Muschietti

Avec : Bill Skarsgård, Jaeden Lieberher, Finn Wolfhard

 

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