Le 30 juillet dernier, Nicolas Winding Refn lançait byNWR.com, plateforme de streaming gratuite consacrée à la découverte de films de patrimoine rares et inclassables. Derrière son élégance graphique et les effets de griffe du réalisateur de Drive et The Neon Demon, le site impressionne par son exhaustivité éditoriale. Autour des trois films restaurés (pour l’instant) se déploient – à la façon d’une revue en ligne – des articles-fleuves soutenus par une iconographie riche et volumineuse, échafaudant en pistes concentriques des chemins de traverse qui composent la carte obscure d’une histoire bis des États-Unis. Si le lecteur s’y égare souvent, ce travail d’accompagnement d’œuvres au demeurant peu fréquentables offre une fascinante exploration des tréfonds de la culture populaire.

Internet est un havre pour les cinéphiles geek et les collectionneurs d’obscurs fétiches filmiques. Pendant ses heures creuses, Nicolas Winding Refn aime dépoussiérer les tiroirs d’eBay, au point où il s’est constitué une collection d’affiches de films de genre reproduite dans l’ouvrage The Act of Seeing, paru en 2015. En apposant son nom à ce recueil, le Danois cultive son image de gourmet de la pop culture. Les trésors graphiques reproduits sur les pages du livre bénéficient autant de la réputation glacée du cinéaste que lui-même se sert de leur aura underground pour fortifier son propre blason. C’est avec un esprit similaire qu’il lance cette année byNWR.com, où la signature devient carrément une marque.

Underground, la proposition l’est assurément puisque des trois films disponibles pour le moment, un seul d’entre eux était répertorié sur la base de donnée IMDb, pourtant la référence en matière de cinéma. Ces longs-métrages inconnus, tous issus du cinéma d’exploitation du milieu des années 1960 aux États-Unis, n’existaient jusqu’ici qu’en tant que rumeurs colportées par les affiches et les documents de promotion qui s’échangent entre initiés dans les méandres du web. Il y a quelques années, l’intrigant poster dessiné de The Nest of the Cuckoo Birds avait tapé dans l’œil de NWR, qui l’acheta aux enchères sans rien savoir de ce film-météore fauché. Quelque temps plus tard, alors qu’il présentait son livre d’affiches aux USA, des responsables du Harvard Film Archive ayant retrouvé une copie du film vinrent le voir pour lui demander d’en parrainer la restauration. Ceci mena le cinéaste à imaginer une plateforme de diffusion gratuite, avec l’idée de conjuguer la rigueur de la préservation patrimoniale et la force de frappe d’Internet.

Culture inconnue

Exhumer ainsi des chaînons inédits de l’histoire du cinéma est un exercice aussi excitant que périlleux, dans la mesure où – transcendée par la surprise de la découverte – la rareté d’une œuvre cherche parfois à se substituer à sa valeur intrinsèque. Alors que toute une génération de cinéphiles collectionneurs (celle de l’après-guerre et de l’âge d’or du cinéma populaire) est en train s’éteindre et que de vénérables salles ferment leurs portes, des copies de films présumés disparus sont régulièrement retrouvés dans le monde. Des centaines de cartons en vrac atterrissent chez les institutions de préservation et dans les stocks des cinémathèques, aujourd’hui aussi nombreuses que parfaitement organisées. C’est ainsi que le Harvard Film Archive met la main, en recueillant les bobines d’un vieux cinéma de Boston, sur un titre intrigant dont personne ne sait rien : The Nest of the Cuckoo Birds. Mais le simple mystère autour du film, renforçant la probabilité qu’il s’agisse de la seule copie au monde d’un long-métrage attribué à un certain Bert Williams, en fait instantanément un trésor. Les responsables du HFA ne prennent même pas le risque de vérifier la copie afin de ne pas l’endommager et l’envoient directement au laboratoire pour être scannée, première étape avant une restauration numérique. Ainsi préservé, un film dont on ignore tout se voit traité comme la plus précieuse des reliques. Avant de la révéler au public, de quelle réputation va-t-on draper cette œuvre que personne n’a jamais vue ?

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Captures de byNWR.com

C’est là que réside le danger, puisque l’exploitation commerciale du cinéma – y compris par les distributeurs de cinéma de patrimoine, chez qui la concurrence est de plus en plus rude – a vite fait de réhabiliter un film mineur en tant que « chef-d’œuvre » ou de convertir une série B inédite en un « joyau méconnu du cinéma de genre ». Sur le site byNWR.com, la place prépondérante accordée aux films sélectionnés – restaurés par les meilleurs laboratoires du monde (dont l’excellent L’Immagine Ritrovata de Bologne) et soutenus par des heures de suppléments comme peu de classiques édités en vidéo le sont eux-mêmes – laisse craindre que le Danois a pareillement survendu ses trouvailles. D’autant que sa démarche s’accompagne d’un slogan un brin démagogique : « La culture est pour tout le monde », scande le site pour nous convaincre de sa générosité.

Nicolas Winding Refn nous ouvre un cabinet de curiosités associant des œuvres qui rappellent la part médiocre, racoleuse et par moments étincelante de la production cinématographique populaire aux États-Unis.

Trois films d’exploitation

The Nest of the Cuckoo Birds (1965)

Premier film disponible de ce volume 1, The Nest of the Cuckoo Birds est un thriller cahotant, tourné avec des moyens rudimentaires dans la moiteur des Everglades. Le film raconte la cavale d’un détective dans une auberge au cœur des bayous où réside une famille perverse. Cela pourrait être la rencontre inattendue entre la nullité d’Ed Wood et la noirceur en huis-clos de Psychose, avec un zeste de consanguinité annonçant Massacre à la tronçonneuse. Le charme du seul long-métrage réalisé par Bert Williams – acteur de seconds rôles qui traversa un demi-siècle de cinéma américain – tient à son amateurisme innocent, de l’interprétation balourde de Williams au montage rugueux comme taillé aux ciseaux, en passant par l’utilisation lancinante d’une bande-son éthérée qui colore un scénario bardé d’incohérences narratives. Cette série Z recèle des moments de poésie accidentelle prenant la forme d’un expressionnisme naïf, lorsque par exemple d’étranges mannequins sont utilisés pour représenter des cadavres pourrissants ou lorsque surgit en accéléré une silhouette exterminatrice, tueuse braillarde et incontrôlable, poignard brandi au-dessus d’un masque de mort telle une apparition lynchéenne. Film policier raté, The Nest of the Cuckoo Birds puise dans sa peinture fantasmagorique du southern gothic l’attrait d’un conte candide.

Hot Thrills and Warm Chills (1967)

Deuxième film visible sur le site,  Hot Thrills and Warm Chills est beaucoup plus facile à classer. Pur titre de sexploitation, ce polar met en scène une bande de filles aux poitrines généreuses (on est en pleine époque Russ Meyer) qui projettent de faire un casse lors de la parade de Mardi Gras à la Nouvelle-Orléans. Ou bien est-ce le carnaval de Rio ? On ne sait pas vraiment tant le film modifie les lieux et les données de son intrigue (et parfois les acteurs incarnant les personnages) à la volée ! Les faux raccords sont la norme, des cadrages hasardeux coupent les interprètes, lesquels peinent à déchiffrer leurs répliques gribouillées sur des cartons à peine dissimulés. L’histoire se voit trouée de façon impromptue par une séquence de striptease dansé, ou par une séance de tripotage devant le miroir, ou par une scène de sexe sur laquelle bouclent comme un mantra laborieux les trois mêmes râles. Archétype du film je-m’en-foutiste tourné au mètre pour être vendu aux salles de quartier comme du « pure trash » (comme le dira plus tard son interprète principale, la plantureuse Rita Alexander), Hot Thrills and Warm Chills tire néanmoins sa particularité camp (et son drôle d’intérêt) de ses actrices extravagantes. Dignes d’un film de John Waters, celles-ci étaient à l’époque les reines des cabarets burlesques du Sud des États-Unis, des célébrités locales dont – n’était-ce la redécouverte de ce vulgaire morceau d’exploitation – nous ne saurions rien des extraordinaires destins régionaux.

Shanty Tramp (1967)

« Regional renegades », c’est d’ailleurs le titre donné par NWR à cette volée de trois films qui révèlent la part pirate de la production cinématographique de la Sun Belt dans ce qu’elle a eu de plus crasse. Shanty Tramp, troisième long-métrage du corpus, raconte les malheurs – comme son titre l’indique – d’une traînée dans une petite ville bête et méchante du Sud des États-Unis. C’est un film odieux, détestable, qui confronte une prostituée vénale et manipulatrice à la bêtise d’un gang brutal, à l’hypocrisie d’un prêcheur évangéliste et au désespoir d’un paysan noir, tous séduits par la fille. Construite sur le principe de l’effet domino, cette chronique de mœurs glisse le long d’une spirale cynique où tous seront humiliés mais où seuls les pires seront sauvés, au mépris de toute morale. C’est là justement que réside son caractère insolite : Shanty Tramp est le vilain petit canard tapi dans l’ombre du scandaleux Lauréat, de la violence choquante de Bonnie and Clyde, de la critique raciale de Devine qui vient dîner, ou de la satire érotique de Belle de jour, tous sortis la même année avec un succès inversement proportionnel à celui du sinistre film de l’inconnu Joseph Prieto.

La richesse de ces laissés-pour-compte de l’histoire du cinéma tient moins aux films eux-mêmes qu’aux fascinants récits de leurs géniteurs, retracés dans des enquêtes faramineuses sur le site.

Une histoire alternative

Avec son site de streaming hors normes, Nicolas Winding Refn nous ouvre un cabinet de curiosités associant trois œuvres qui rappellent la part médiocre, racoleuse et par moments étincelante de la production cinématographique populaire aux États-Unis. Indépendants et fauchés, ces films d’exploitation qui visaient avant tout la rentabilité ont beau être aux antipodes de la recherche artistique du cinéaste danois, nul doute que ce dernier voit dans leur rugosité une énergie primaire confinant à la beauté, paradoxalement voisine de sa mise en scène perfectionniste de la violence et de l’étrange.

Cependant, la richesse de ces laissés-pour-compte de l’histoire du cinéma tient moins aux films eux-mêmes qu’aux fascinants récits de leurs géniteurs, retracés dans des enquêtes faramineuses sur le site. Ainsi est par exemple relatée la vie de Bert Williams, comédien du dimanche qui – en parallèle à la gestion de ses salles de fitness – monte une société de production en Floride pour tourner The Nest of the Cuckoo Birds dans des conditions calamiteuses et qui, abandonnant sa famille pour rejoindre Hollywood, devient l’ami de Charles Bronson et consorts, décrochant au bluff des centaines de rôles secondaires sans jamais parvenir à percer. Plus loin, des entretiens-fleuves avec les actrices stripteaseuses de Hot Thrills and Warm Chills (retrouvées pour l’occasion) chroniquent les soirées chaudes des nightclubs de la Nouvelle-Orléans et d’Austin dans les années 1960, où Dale Berry – chanteur country de seconde zone qui produisit des films de fesse un bref moment de sa vie – vint les pêcher. Ces témoignages se lisent comme un roman américain délirant où se croisent une starlette capable de faire tenir un verre de champagne en équilibre sur sa poitrine, le monde de la pègre du Sud des États-Unis, Screamin’ Jay Hawkins et ses 75 enfants illégitimes, ainsi que Jack Ruby, l’homme qui assassina Lee Harvey Oswald. Complétant le visionnage de Shanty Town, une longue enquête retrace la vie et la mort d’Empire Studios, fastueux projet de studios de cinéma au fin-fond de la Floride dont les décors extravagants et le concept à la Disneyland ne parvinrent jamais à attirer les investisseurs. Davantage que de faire des films restaurés ici les chaînons manquants des cinématographies bis, les travaux journalistiques colossaux qui accompagnent leur présentation sur le site byNWR.com les rattachent à une vaste histoire populaire – et par là-même mettent en lumière une histoire parallèle du cinéma, celle de ses rejetons oubliés, remplie de rêves avortés et de perdants magnifiques.

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Fort d'une édition soignée, byNWR regorge aussi d'images complétant les (parfois très longs) articles.

Les nombreuses histoires publiées sur le site dépassent allègrement le cadre des films présentés, allant du récit autobiographique d’une collectionneuse de poupées Barbie à celui, drôle et sordide, d’une ancienne stripteaseuse.

Starring Jimmy McDonough

Pour élaborer cette somme de contenu répartie en enquêtes, photographies, bande-dessinée, musique et vidéos sur le site, NWR a loué les services éditoriaux de Jimmy McDonough – biographe d’Andy Milligan et Neil Young, spécialiste d’Hubert Selby Jr. autant que de Link Wray – à qui il a donné carte blanche pour commander et rassembler des stories éparses. En tant que rédacteur en chef, McDonough a compris que l’intérêt du projet résidait moins dans la pertinence des films que dans le rapport qu’ils entretiennent avec leur contexte, ce qu’ils disent de l’Amérique contre-culturelle des années 1960. Ainsi, de nombreuses histoires publiées sur le site dépassent allègrement le cadre des films présentés, allant du récit autobiographique d’une collectionneuse de poupées Barbie à celui, drôle et sordide, d’une ancienne stripteaseuse. Ailleurs, une enquête en trois parties sur le Deuce – le quartier des cinémas porno à New York pendant les seventies – alterne avec des photos d’anonymes recueillies aux quatre coins des États-Unis par un collectionneur archéologue, tandis que d’autres longs-formats encore retracent la vie et l’influence de musiciens de l’époque. La densité des textes peut confiner à l’écœurement, et le choix de refuser toute hiérarchisation des parties noie souvent le lecteur dans une navigation hasardeuse, mais cette démarche d’ouverture sur des raccords interculturels (pas très éloignée de l’esprit de carbone.ink) amorcés façon poupées gigognes à partir d’œuvres isolées offre une exploration aussi finement documentée qu’exhaustive d’un pan de l’histoire culturelle moderne.

L’humain contre l’algorithme

Si malgré ses boursouflures ou son désir un peu trop ardent d’impressionner les fanatiques de l’underground byNWR.com réussit son pari, c’est parce qu’il ne survend pas ses trouvailles (il est répété que les films ne sont « pas des chefs-d’œuvre ») mais plutôt les intègre au sein d’une ligne éditoriale exigeante et marquée dans un souci d’ouverture pluridisciplinaire. À l’heure où l’on parle de « contenu » pour désigner les productions culturelles et où règnent en maître les formules algorithmiques de Netflix – soit la mise à disposition d’un tout-venant où le consommateur est invité à naviguer dans une présélection aléatoire sensée flatter ses propres goûts établis – il est essentiel de rappeler la fonction de l’éditeur, du cerveau humain qui organise, accompagne, sélectionne ce qui est transmis au public (ce qu’on appelle, au cinéma, un programmateur). Le choix éditorial, c’est aussi par exemple celui de la plateforme MUBI (qui loue à byNWR.com sa technologie de streaming) où sont proposés seulement 30 films à la fois, choisis par le site et mis à disposition de la curiosité du spectateur. En se situant dans la continuité du travail précieux des éditeurs vidéo, ces sites prouvent qu’une démarche patrimoniale a aussi sa place sur Internet et, mieux, que celle-ci peut tirer parti des qualités tentaculaires du média pour déployer notre intérêt dans les interstices les plus méconnus d’une pluralité de milieux culturels. Après tout, la cinéphilie n’est que le point d’entrée d’une ouverture sur le monde.

Photos originales, comics, vidéos...byNWR est plus qu'une source iconographique d'archives.

byNWR.com

Lancé le 30 juillet, le site byNWR.com n’est pour l’instant disponible qu’en anglais mais une version française (chapeautée par le distributeur de patrimoine La Rabbia) est prévue pour mars 2019. Les films, quant à eux, sont déjà visibles sous-titrés en français. Prenant le relais de Jimmy McDonough, c’est la revue anglaise de cinéma Little White Lies qui s’assiéra dans le fauteuil de rédacteur en chef à partir de septembre prochain, accompagnant une sélection de trois films méconnus. À suivre.

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byNWR volume 1 : The Nest of the Cuckoo Birds (1965)

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byNWR volume 1 : Hot Thrills and Warm Chills (1967)

byNWR volume 1 : Shanty Tramp (1967)

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