Et si la planète n’était pas vouée à se réchauffer mais à se refroidir ? La grande hibernation est pour bientôt, prévient Jenni Fagan dans son nouveau roman, Les Buveurs de lumière, un récit d’apocalypse mâtiné de chronique familiale. 

La neige. Les congères. Les températures impossibles. Les paysages blanchis, la vie qui s’arrête, la grande hibernation. Scénario classique de fin du monde dans la littérature d’apocalypse, à côté du météorite, de l’épidémie, de la guerre civile ou du réchauffement climatique. Le vénérable Camille Flammarion en avait fait le thème en 1894 de son roman La Fin du monde, récit précurseur de la SF. John Christopher reprend l’idée dans L’Hiver éternel en 1962, tout comme le climatologue John Gribbin dans Le Sixième Hiver en 1979. On citerait de nombreux exemples. Voici maintenant la jeune romancière écossaise Jenni Fagan, qui fait d’une planète refroidie, ou plutôt en cours de refroidissement, le décor de son nouveau livre. Attention : on est ici du côté de la littérature « blanche », pas dans la SF proprement dite. La glaciation n’est pour Fagan qu’un élément de contexte, un peu comme la préapocalypse n’était qu’une toile de fond dans Les Derniers Jours du monde, le roman de Dominique Noguez adapté au cinéma par les frères Larrieu (2009).

Style lyrique

Ne comptez donc pas sur l’auteur pour explorer les arcanes scientifiques du phénomène ; seules l’intéressent ses manifestations, les images auxquelles il donne lieu – aurores boréales, parhélie (phénomène optique qui fait voir le soleil en double ou en triple), étendues blanches et silencieuses, etc. Sous cet angle, son style lyrique – elle est aussi poète – fait merveille : « Des cercles de lumière verte sont traversés de traits blancs – l’iridescence horizontale fuse en zigzags depuis quelque part plus haut que le ciel. » Les révélations sur les catastrophes provoquées partout par la baisse des températures, elles aussi, sont saisissantes : « Un homme perdu dans la campagne a roulé pendant quatre jours dans une tempête de neige, apparemment il n’avait pas réussi à capter de signal et tout se ressemblait. Il est mort à deux rues de chez lui. Un vieux couple s’est couché, mari et femme dans les bras l’un de l’autre, en laissant les fenêtres ouvertes ; au matin ils étaient morts gelés. Un bus rempli d’hommes a gelé dans le Sahara. Trois gamins sont passés à travers la glace d’un étang à Manchester. En Italie il y a des coupures d’électricité depuis des semaines. »

Derrière sa façade de récit d’apocalypse, Les Buveurs de lumière sont une chronique familiale, un roman sur la généalogie et l’adolescence.

Chronique familiale

Mais l’essentiel, on l’a compris, n’est pas là. Derrière sa façade de récit d’apocalypse, Les Buveurs de lumière sont une chronique familiale, un roman assez classique sur la généalogie et l’adolescence. L’histoire se passe en Écosse, dans un parc de caravanes à l’orée d’un bourg. Trois personnages y vivent : Dylan, ex-proprio d’un cinéma d’art et d’essai en faillite, revenu vivre dans le mobil-home de sa mère ; Constance, sorte de survivaliste qui vivote en donnant une nouvelle vie à de vieux meubles et sa fille Estelle, douze ans, née garçon mais qui, se sentant fille, veut changer de sexe. Une revendication difficile à avaler dans cette localité plutôt pieuse et conservatrice, où les sœurs régentent l’enseignement et où le mode de vie marginal des habitants des caravanes fait jaser. Une intrigue familiale à l’arrière-plan relie les personnages, mais on y prend à peine garde ; le véritable atout des Buveurs de lumière est son atmosphère, l’espèce de tendresse naturelle avec laquelle Fagan anime ses personnages, dans un style souvent rude et direct mais plus classique que celui de La Sauvage (The Panopticon), le premier roman qui l’a fait connaître et lui a valu d’être retenue sur la liste des Best of Young British Novelists, établie chaque année par le magazine Granta.

Les Buveurs de lumière de Jenni Fagan

L’automne 2020

On trouvait déjà dans ce roman le même décentrement du décor et du sujet : de même que Les Buveurs de lumière s’inscrivent sur fond d’apocalypse pour parler d’autre chose, La Sauvage prenait place dans un décor de prison expérimentale mais s’apparentait à un portrait naturaliste de jeune femme cabossée. « L’élément SF » fait ainsi chaque fois figure d’hameçon et de miroir, pour pimenter et renouveler les intrigues. Il y a une étude à faire sur ces incursions de la littérature « blanche » dans le magasin d’accessoires de la SF et sur le degré d’hybridation du résultat. Souvent, ça rate, notamment quand des écrivains contemporains rejouent Orwell et pondent des dystopies (les Français, en la matière, sont capables du pire). Parfois, ça marche, comme dans le cas des Buveurs de lumière. Un dernier mot, au passage, pour signaler que Fagan ne manque pas de culot : son ère glaciaire n’est pas annoncée pour un futur lointain mais pour bientôt, l’automne 2020. En mars 2021, dit-elle, il fera – 56 °C en Écosse. Soyons prêts.

Les Buveurs de lumière

Les Buveurs de lumière de Jenni Fagan (traduit de l’anglais par Céline Schwaller), Métailié, 304 pages, 20 €)

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