En 1998, après un de ces longs hiatus dont il a l’habitude, Warren Beatty revient à la réalisation. Satire des mœurs politiques américaines, Bulworth orchestre la collision entre les idéaux déçus des sixties et les compromis des années Clinton, et pronostique correctement les vicissitudes du parti démocrate. Si son personnage de sénateur dépressif et désinhibé évoque tour à tour Donald Trump et Bernie Sanders, il ne ressemble pourtant qu’à Beatty lui-même, ce feu-follet hollywoodien qui donne l’impression d’avoir simplement été, en cinéma comme en politique, un passant considérable, trop secret pour complètement s’y abandonner.

Huitième épisode de notre saga estivale : 1998, vingt ans après, ou comment le cinéma des années 1990 nous raconte quelque chose sur son époque et forcément la nôtre.

Reconnaissons-le d’emblée : quelques libertés chronologiques ont été prises ici avec le principe de notre série estivale consacrée aux films de 1998. Bel et bien sorti en mai de cette année-là aux États-Unis, Bulworth n’est parvenu sur les écrans français que le 22 mars 2000, sans que ce décalage pût être surmonté par le téléchargement, le Web n’en étant alors qu’à ses balbutiements numériques. C’était avant le changement de millénaire, quand les films américains en salles à Noël ne trouvaient le chemin des nôtres qu’à Pâques, et que l’attente se doublait d’une frustration que la Lettre de New York publiée par Kent Jones dans les Cahiers du Cinéma ne faisait qu’aiguiser chaque mois. C’est d’ailleurs sous la plume de ce dernier que nous avions appris l’existence d’un quatrième long-métrage de Warren Beatty, huit ans après l’aventure Dick Tracy chez Disney. À l’époque, la 20th Century Fox aurait dû produire cette adaptation criarde d’un comic strip policier, qui semblait vouloir concurrencer le Batman de Tim Burton sur le terrain de la difformité prosthétique (Al Pacino et Dustin Hoffman y sont grimés au point d’être méconnaissables). Mais le studio retira in extremis ses billes du projet, et s’engagea en contrepartie à financer le suivant, en garantissant à Beatty un budget modeste et le director’s cut, un privilège quasi révolu depuis que La Porte du paradis s’était brutalement refermée sur les frasques de Michael Cimino, en 1980.

The Kid Stays in the Picture

Celui qui fut avec Bonnie & Clyde le premier poster boy du Nouvel Hollywood – et un de ses princes charmants aux côtés de son ami et rival Robert Evans –, est entretemps devenu un anachronisme dans une industrie qui ne s’accommode plus guère de ce genre d’egos, si ce n’est lorsque leur démesure est synonyme de retour massif sur investissement. Mais n’est pas James Cameron qui veut, et la vision qu’a Beatty du cinéma est par nature étrangère à la notion même de blockbuster, dont Dick Tracy ne présente, à bien y regarder, que les signes extérieurs de richesse. Plus romanesque, son ambition a trouvé une forme d’apothéose narrative dix ans auparavant avec Reds, drame historique oscarisé de 3h04, centré sur la relation orageuse de John Reed et Louise Bryant, un couple de journalistes et militants américains pris dans l’orbe de la Révolution d’octobre 1917. Interviewé en 1987 au moment de la sortie d’Ishtar, Beatty argue que, pour réussir à faire davantage de films, il faudrait pouvoir les « tourner comme on écrit des livres », en disposant d’un  « temps illimité » pour commettre les « erreurs » nécessaires, « revenir en arrière, recommencer, refaire, reprendre, visionner, reprendre, refaire ». « Mais ce n’est plus possible, aujourd’hui », regrette-t-il (cet entretien figure dans l’excellent documentaire d’Olivier Nicklaus, Warren Beatty, une obsession hollywoodienne, Arte, 2015). Sans doute y a-t-il du vrai dans ce constat, même si à l’évidence, son manque de prodigalité est avant tout chez lui moins affaire de contraintes extérieures que de tempérament. Cinéaste de la même génération, Clint Eastwood a réussi, en s’appuyant sur une notoriété équivalente à la sienne, à s’aménager au sein du système des studios les conditions d’une indépendance suffisante pour bâtir, avec une discipline d’airain, l’imposante filmographie que l’on sait.

Bulworth

Warren Beatty derrière la caméra sur le plateau de Reds (1981) - D.R.

« La célébrité est la somme des malentendus qui s’accumulent autour d’un nom » (Warren Beatty)

C’est qu’il y a chez Beatty une ambivalence qui fait de lui la plus réticente des stars hollywoodiennes. Dès ses débuts chez Elia Kazan à l’âge de 24 ans (La Fièvre dans le sang), son aspiration au vedettariat entre en conflit avec une quête assumée de reconnaissance artistique et intellectuelle, un dilemme qu’il résuma un jour, non sans autocomplaisance, par une citation de Rilke : « La célébrité est la somme des malentendus qui s’accumulent autour d’un nom ». Et si son libertinage effréné – l’un de ses biographes, Peter Biskind, lui prête un nombre extravagant de conquêtes féminines jusqu’à son mariage avec Annette Benning – a pu éclipser sa contribution cinématographique, l’activisme politique a également détourné à maintes reprises Beatty de sa vocation première, notamment lors des campagnes présidentielles de Bobby Kennedy et George McGovern en 1968 et 1972. Au cours de la décennie suivante, il deviendra l’un des proches conseillers de Gary Hart, un autre sénateur démocrate, candidat à la nomination de son parti pour les présidentielles de 1984 et 1988, avant que celui-ci ne soit contraint de se retirer pour cause de scandale sexuel. Hart, raconte-t-on, serait allé jusqu’à calquer sa persona de séducteur sur l’incorrigible playboy, modelant son langage corporel et ses contradictions sur celles d’« un coureur de jupons cherchant à échapper à sa propre promiscuité ».

Bulworth

Warren Beatty dans Bulworth - UFD

Beat It

Bulworth apparaît donc, à cet égard, comme le film qui non seulement réconcilie cinéma et politique (c’était déjà le cas de Reds), mais fait aussi de son auteur un autoportrait schizoïde assez ressemblant. Beatty y joue le rôle de Jay Billington Bulworth, un sénateur démocrate de Californie qui cède à une dépression nerveuse en pleine campagne pour sa réélection en 1996. Écœuré par les boniments qu’il sert depuis toujours à la communauté afro-américaine locale, dont le vote est crucial, le voilà qui se met soudainement à rapper tout ce qu’il a sur le cœur. Ancien idéaliste formé dans les sixties par les luttes pour les droits civiques et l’opposition à la guerre du Vietnam, ce renégat s’est enlisé depuis dans une realpolitik façonnée par les groupes d’intérêt, en l’occurrence le lobby de l’assurance médicale, le plus influent des États-Unis. Davantage qu’au couple Bill et Hillary Clinton, dont l’ethos a toujours été profondément centriste, Bulworth fait penser à un Bobby Kennedy qui aurait survécu à son assassinat, mais pas à ses principes. Son pétage de plombs, qui le fait rompre avec la langue de bois parlée par ses contemporains, préfigure surtout l’ascension fulgurante de Donald Trump et Bernie Sanders, dont il constitue un hybride aberrant, remixant les outrances de l’un et le franc-parler imperturbable de l’autre. Avec 20 vingt ans d’avance, le film anticipe en outre la scission du parti démocrate, bousculé aujourd’hui sur sa gauche par la popularité grandissante d’idéaux et de candidats qui se réclament ouvertement du socialisme, ce « dirty word » que Bulworth entonne comme un refrain devant un parterre de donateurs estomaqués (« Let me hear it ! SOCIALISM !»).

Avec Bulworth, Beatty préfigure l’ascension fulgurante de Donald Trump et Bernie Sanders, dont il constitue un hybride aberrant, remixant les outrances de l’un et le franc-parler imperturbable de l’autre.

Cet oracle, Bulworth le rend aux moyens de la farce, s’évitant ainsi l’écueil de la démagogie, sans toutefois pouvoir rivaliser avec son modèle inavoué, Network, le réquisitoire hallucinant de Sydney Lumet contre le pouvoir télévisuel. Il compense les limites d’une mise en scène que la présence de Vittorio Storaro à la photo ne parvient jamais à sauver de l’anonymat grâce à un sens du rythme qui repose sur deux atouts : la composition burlesque de Beatty, chez qui le masochisme le dispute à la vanité, et un scénario astucieux qui imprime un mouvement désopilant à la trajectoire de son protagoniste, et de tous les autres à sa suite. Avant de renouer avec l’idéaliste qui sommeillait en lui, avant de s’amouracher de Nina (Halle Berry), activiste et fille de Black Panther, Bulworth avait en effet contracté les services d’un tueur à gages pour qu’il mette fin à ses jours sous 48 heures, à condition de tout ignorer du moment de ce suicide par procuration. Ayant retrouvé le goût de vivre, il tente alors de déjouer le complot qu’il a ourdi contre lui-même, tout en fuyant un paparazzi qu’il confond avec son assassin. Cette partie de cache-cache est donc confiée à des personnages en roue libre, même si leur absence flagrante de caractérisation fait d’eux avant tout des accessoires destinés à mettre en valeur Beatty, narcissique jusque dans l’autodérision. Mais l’étrange odyssée dans laquelle le sénateur débridé se retrouve embarqué de Beverly Hills à South Central, des dîners de levée de fonds au dance floor d’un club de hip-hop, est un document saisissant du lâcher-prise auquel se laisse enfin aller Warren Beatty en fin de carrière.

Bulworth

En haut : Warren Beatty fait du rap ; En Bas : Halle Berry, fille de Black Panther - UFD

Voilà un acteur dont le potentiel comique a été insuffisamment encouragé, alors qu’il a démontré, de Shampoo à Ishtar, qu’il n’est jamais plus crédible que lorsqu’il renonce à se prendre sérieux. Control freak notoire, celui-ci n’aura eu de cesse, tout au long de sa carrière, de s’ingérer dans tous les aspects de la fabrication des films auxquels il était lié, avec des velléités parfois si aliénantes qu’elles finirent par l’isoler. En toute logique, il était prédestiné à interpréter Howard Hugues, le milliardaire reclus, dont les excentricités formaient l’envers d’une obsession mortifère pour le détail. Dans son dernier long-métrage, Rules Don’t Apply, sorti en 2016 mais inédit en France, Beatty est l’ombre de lui-même, une ombre gracieuse, voire facétieuse, mais qui peine à quitter l’ermitage de sa chambre à coucher pour s’incarner. Dans Bulworth, un sans-abri joué par le poète et essayiste Amiri Baraka, prophétise en pleine rue à l’adresse du politicien: “You can’t be no ghost. You’ve got to be a spirit!” Warren Beatty a aujourd’hui 81 ans. Il est trop tard pour se lancer en politique. Mais il est peut-être encore temps de faire un dernier film.

Bulworth

Un film de Warren Beatty

USA, 1998 – 1h48

Avec : Warren Beatty, Halle Berry, Don Cheadle

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