1998 fut ce moment étrange où le peintre-acteur-musicien-sculpteur-mannequin-(etc.) Vincent Gallo, 37 ans, révéla des talents de cinéaste plein de promesses. Sans avoir été sélectionné à Cannes ni avoir remporté le moindre prix à Sundance, son Buffalo ’66 était malgré tout parvenu à s’imposer comme l’un des temps forts du cinéma indépendant américain de la fin des années 1990. Une époque où émergeaient des réalisateurs plus jeunes (Wes Anderson, Harmony Korine, Paul Thomas Anderson) et toujours en haut de l’affiche en 2018, alors que Gallo a disparu des radars. Dans cette comédie romantique arty au glamour biscornu mais irrésistible, Layla alias Christina Ricci tentait de sauver le loser narcissique Billy Brown (Gallo) de ses tourments. Un personnage d’anti-héros autodestructeur, puéril, provocant, mégalo et autocentré qui, vingt ans après, semble documenter sans aucun filtre le caractère ingérable de son auteur tout en annonçant le crash à venir de sa carrière de réalisateur. 

Neuvième épisode de notre saga estivale : 1998, vingt ans après, ou comment le cinéma des années 1990 nous raconte quelque chose sur son époque et forcément la nôtre.

C’est peut-être l’histoire d’un accident de parcours – il faut dire que Vincent Gallo s’y connaît en sortie de route, provocateur peu avare en déclarations à l’emporte-pièce contre les gays, les femmes, les gens de gauche, les juifs, les critiques de cinéma et à peu près 99,99 % de l’humanité. Vincent Gallo n’aurait jamais dû devenir cinéaste. Il ne le voulait pas spécialement. On peut le comprendre : figure de l’underground new-yorkais des eighties, bassiste dans le groupe de rock expérimental de Jean-Michel Basquiat (Gray), modèle pour le photographe Richard Avedon aux côtés de Kate Moss, acteur pour Abel Ferrara (Nos funérailles), Claire Denis (U.S. Go Home) et Emir Kusturica (Arizona Dream), pilote de moto professionnel ou encore muse de Cat Power (« Mr. Gallo »), Vincent Gallo avait déjà cent vies, chacune bien remplie. La direction de son premier film Buffalo ’66 lui serait donc tombée dessus comme la pomme sur la tête de Newton : par effraction. C’est en tout cas ce que dit la légende, colportée par Vincent Gallo lui-même : « Je voulais le faire réaliser par Monte Hellman [réalisateur du mythique road movie Macadam à deux voies, 1971]. Il aimait le scénario, il avait envie de le faire, mais c’était impossible de réunir l’argent sur le nom de Monte Hellman. Les argentiers voulaient quelqu’un de neuf, un nouveau nom. Merde, j’adore Monte Hellman, ça m’a détruit de ne pas pouvoir faire le film avec lui. Au bout d’un moment, mon producteur m’a fait une offre : des gens aimaient le scénario mais ils pensaient que cette histoire devait être filmée par son auteur. J’ai dit : “Non, je veux que ce soit Monte !” Deux mois plus tard, le producteur m’a supplié d’accepter son deal. J’ai fini par accepter. Dès lors que j’avais dit oui, mon énergie s’est déplacée : d’un rejet sans appel du métier de cinéaste, je suis passé à l’obsession» 

Control freak lunatique

Control freak assumé, Gallo fait régner son autorité acérée sur le tournage de Buffalo ’66. Avec parfois un peu de sadisme : sa partenaire à l’écran, Christina Ricci, peut le confirmer. L’ex-enfant star de La Famille Addams (l’inoubliable Wednesday) joue Layla, une ravissante ballerine boulotte et peroxydée au look de poupée péripatéticienne qui se retrouve un jour kidnappée par Billy, paumé tout juste sorti de prison. Ce dernier veut la faire passer pour son épouse auprès de ses parents peu aimants (Ben Gazzara et Anjelica Huston, drôles et angoissants en fanatiques de l’équipe locale de foot américain) qui le croient parti de Buffalo depuis des années pour affaires. « J’avais 17 ans, c’était mon premier tournage loin de ma mère, raconte l’actrice de Sleepy Hollow à Time Out en 2006. Pas un choix très avisé. J’ai passé la plupart du temps à me demander ce que je faisais à bosser avec ce dingue lunatique. Je n’avais jamais vu autant de folie. Il fait partie de ce genre de personnes qui sont gentilles avec vous, puis qui s’imaginent que vous avez fait quelque chose d’horrible et qui commencent à vous crier dessus. Difficile de s’entendre avec quelqu’un comme ça. » Gallo se brouille également avec Anjelica Huston, qui porte selon lui sur ses épaules la responsabilité de la non-sélection cannoise du film. Dans une interview donnée en 2015 au magazine américain The Public, le cinéaste continuait de ruminer : « Les gens ne s’en souviennent pas aujourd’hui parce que le film a plutôt bien marché, mais je n’avais accès à aucun festival à l’époque, j’étais exclu de partout, excepté de Sundance. Les Spirit Awards et tout ce circuit de récompenses n’étaient clairement pas intéressés par le film, donc ma dernière chance était Cannes. Mais Anjelica Huston n’était pas complètement satisfaite du film, soit en raison de l’image qu’il renvoyait d’elle-même ou parce qu’elle n’avait pas reçu assez d’attention, de bouquets de roses, ou encore parce que nous ne lui avions pas assez léché le cul»

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© Metropolitan Filmexport/Koch Media GmbH

Quand on l’interroge sur ce qui a bloqué entre eux, Gallo précise quand même que, face aux supposés caprices de l’actrice des Gens de Dublin (elle n’aurait pas apprécié être prévenue après son collègue Gazzara de certains modestes changements de lieux, « ce genre de choses »), il s’était laissé aller à quelque violence verbale. « Au bout d’un moment, je lui ai balancé des phrases comme : “Écoute, chérie, on a ton nom sur l’affiche, c’est tout ce dont j’avais besoin, j’ai mon argent. Je vais mettre ta perruque sur la tête d’un gros routier et lui tirer dans le dos. Et c’est à ce moment qu’on s’est disputés. » Et le rapport avec Cannes dans tout ça ? « Apparemment elle était une amie très proche du président du festival, Gilles Jacob, et mystérieusement j’ai été écarté de la sélection. Mais j’ai bien réagi, je me suis dit, qu’ils aillent se faire foutre, je ne vais jamais refaire un autre film, donc je n’irai jamais à un autre festival de cinéma, je suis retraité, fuck Cannes, merci, adieu. » Le caractère paranoïaque et intransigeant de Gallo était déjà posé : à prendre ou à laisser. Quitte à franchement lasser.

« Personne n’a pris aucune décision ni n’a fait le moindre mouvement sur Buffalo ’66 sans que cela ait été mon concept, mon plan, mon idée. Ça faisait du bien. » (Vincent Gallo)

Minnelli à l’heure du grunge

Néanmoins, la face obsessionnelle de Gallo ne génère pas que des embrouilles de récréation. Il confère au film sa transparence, sa vérité « documentaire » en miroir, pleine d’autodérision, en mettant en scène un héros/alter ego aussi obsédé par le contrôle des autres (mis en abîme lorsque le tiran Billy dirige Layla comme un cinéaste : « C’est ton grand début, t’es une actrice ! ») qu’effrayé par l’intimité (« Peux-tu me serrer dans tes bras une seconde… Ne me touche pas ! »). Son exigence maladive lui impose une mainmise artistique totale sur ce premier long-métrage dont il est à la fois réalisateur, acteur principal, scénariste, compositeur et producteur. C’est également lui qui s’est occupé du casting, de l’affiche, des invitations aux avant-premières ou de cette superbe bande-annonce. « J’ai tout contrôlé de A à Z, confie-il. Regardez les crédits du générique à la ligne “costumes” – je les ai aussi faits. Personne n’a pris aucune décision ni n’a fait le moindre mouvement sur Buffalo ’66 sans que cela ait été mon concept, mon plan, mon idée. Ça faisait du bien. Suis-je un cinéaste ? Non. Un control freak et un démerdard, voilà ce que je suis. »

Cette maniaquerie égotiste donne au film sa séduction crâneuse et son sens de l’excès. D’aucuns lui reprocheront son maniérisme (gerbes de flash-back en split screens, arrêts sur images, décadrages violents, bullet time, etc.) ou son narcissisme : il aime filmer sa belle gueule émaciée, c’est un fait, mais il laisse aussi ses partenaires briller, notamment dans des merveilleux numéros de solistes musicaux (Gazzara en crooner, Ricci en danseuse de claquettes). Cet excès lui confère sa singularité, moins poseuse que directement branchée à son vortex de dandy torturé. La photographie signée Lance Acord par exemple, si brute et contrastée, et en même temps si lumineuse, tel un Minnelli à l’heure du grunge, semble immortaliser chaque moment de cette love story brinquebalante en un instantané fragile à la chorégraphie méticuleuse. Elle n’est pas le fruit du hasard. « Je suis allé chez Panavision, chez Moviecam, chez Arriflex, j’ai étudié chaque modèle, je les ai loués chacun pendant une journée pour les démonter et les remonter, j’ai regardé des films de chacune des trois marques, j’ai comparé leurs résultats techniques, esthétiques, leur sous-texte philosophique, etc. J’ai choisi Moviecam. Cette simple décision m’a pris trois semaines. Aucun réalisateur ne procède ainsi. » Aucun réalisateur non plus ne s’embête alors à tourner avec de la pellicule inversible. Une pellicule rare et démodée, obsolète et très peu pratique, car il est quasi impossible d’en faire un négatif. En outre, elle est difficile à éclairer. « J’ai dû utiliser une tonne de lumière pour que cela fonctionne, détaille-t-il. On ne peut pas corriger les couleurs une fois que le processus est lancé. […] Mais le résultat est la meilleure saturation de couleur, le meilleur contraste de n’importe quelle pellicule que j’aie jamais vu. Cela ne semble pas luxuriant ou onéreux, mais ressemble à un classique moderne. Comme si ce qu’on voyait avait toujours été là. Cela rejoint ma sensibilité et mes souvenirs de la ville. Le premier film que j’ai vu, qui était un documentaire sur le football des années 1960, était tourné avec de la pellicule inversible. »

© Metropolitan Filmexport/Koch Media GmbH

« Tourner le film a fait l’effet d’une véritable catharsis. […] Mon identité n’est plus Vincent Gallo, la personne rancunière, en colère, méfiante que j’étais quand j’ai quitté la maison. Je suis simplement devenu un autre connard pour d’autres raisons. » (Vincent Gallo)

City of no illusions

Le football américain et la ville de Buffalo cultivent un rapport amour/haine comme Vincent Gallo les affectionne. Habituée aux coups du sort, l’équipe locale des Bills a notamment perdu au Super Bowl de 1991 suite à un field goal manqué de son botteur, Scott Norwood, qui pouvait donner la victoire à son équipe : un traumatisme qu’on retrouve dans le film, puisque le héros veut descendre un certain Scott Wood qui, en loupant un tir, a précipité sa chute de parieur irresponsable. En fait, les Bills n’ont pas remporté un championnat depuis des lustres. Depuis 1966, pour être exact. D’où le titre du film dédié à « la belle cité de Buffalo et aux merveilleux Buffaloniens » et dont l’anti-héros Billy Brown, né cette année-là, incarne toute la flamboyante déveine. Mais si l’hommage à la tristement surnommée « City of no illusion » prête à sourire, peut-être n’est-il pas si sarcastique qu’il en a l’air. Gallo y a passé les dix-sept premières années de sa vie. Certes, il ne garde pas que des bons souvenirs de cette ville de l’est de l’État de New York aux hivers rudes. Ses relations avec ses parents furent tendues, moins avec sa mère coiffeuse qu’avec son chanteur raté de paternel – comme Ben Gazzara dans le film. Si le cinéaste se défend d’avoir tourné un long-métrage autobiographique, il reconnaît son rôle thérapeutique. « Écrire le script du film a fait l’effet d’une véritable catharsis, qui s’est accentué en tournant. […] Je n’ai pas vraiment oublié mes relations problématiques avec ma famille quand j’étais enfant, mais j’ai pardonné et je suis passé à autre chose. […] Mon identité n’est plus Vincent Gallo, la personne rancunière, en colère, méfiante que j’étais quand j’ai quitté la maison. Je suis simplement devenu un autre connard pour d’autres raisons. » Au-delà de la boutade, on sent cette ambivalence de regards dans tout le film, innervée par le désir de vengeance obsessionnel de Gallo/Billy Brown aussi bien que par une tendresse nostalgique et presque fétichiste pour le moindre détail, du lustre d’une boule de bowling au bitume craquelé d’un parking. Dans cette ville peu accueillante (le running gag des toilettes désespérément fermées), les cadres cubistes du cinéaste-peintre morcellent l’espace, ici en aplats d’intérieurs à la Ozu, là en contre-plongées abstraites, dessinant d’élégants tableaux dans les paysages asphyxiés et décrépis. Un contraste qu’on retrouve également dans la tonalité du film, partagée entre trivialité morose et épiphanies musicales (un hommage à Broadway, selon Gallo), humour volontiers bouffon et mélancolie insondable. 

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© Metropolitan Filmexport/Koch Media GmbH

Crash et autarcie

Avec un peu de bonne volonté ou de cynisme, cet équilibre fragile aurait pu ouvrir les portes de la gloire à Vincent Gallo. Qui sait ? Un Wes Anderson, un Quentin Tarantino ou un Tim Burton ont bien su faire fructifier leur patte visuelle arty pour accéder à de plus gros budgets, donc pourquoi pas lui ? Mais évidemment, le fils de Sicilien s’est réservé un destin plus maso de génie incompris. Au lieu de capitaliser sur le coup de projecteur en acceptant les nombreuses offres qu’on lui fait à l’époque, il met une demi-décennie à revenir avec le contemplatif The Brown Bunny. Un four monumental en 2004, malgré sa version remontée. Hué et moqué à Cannes, ce fascinant road-movie intimiste est même qualifié « de pire film jamais vu sur la Croisette » par l’influent critique américain Roger Ebert. Gallo répondra alors par une volée d’insultes, avant de se murer dans un silence cinématographique quasi complet, si l’on excepte sa carrière d’acteur : quelques courts-métrages, et puis c’est tout pour Gallo le cinéaste, qui, poussant le repli autistique à son paroxysme, déclarait récemment entre deux saillies misogynes ou pro-Trump préférer filmer pour lui-même, et personne d’autre. « Le public n’a pas de but productif pour moi à présent. Si personne ne voit ou n’entend jamais plus ce que je fais, ça ne change pas ce que j’ai fait, mais plutôt les possibilités de ce que je peux faire par la suite. […] Mes films Promises Written in Water et The Agent sont extrêmement conceptuels, ce sont des films dépouillés qui ne divertiront la plupart des gens. Mais l’expérience de leur conception m’a paru aller beaucoup plus loin que là où j’étais allé avec Buffalo ’66 et The Brown Bunny », lançait-il dans un « Essai non filtré et non édité » (sic) en mars 2018.

Toujours plus arrogant, toujours plus autarcique. Vincent Gallo a aujourd’hui cinquante-sept ans et sa maigre filmographie derrière la caméra a la même dégaine que lui : osseuse, orgueilleuse et isolée, sans ancêtres évidents (le Nouvel Hollywood de Monte Hellman et John Cassavetes ? Broadway ? Les galeries d’art ? Le rock progressif ? Le glamour sixties ?), ni descendance véritable. Jean-Luc Godard adore The Brown Bunny, paraît-il. De jeunes réalisateurs comme Xavier Dolan (J’ai tué ma mère, 2009) ou Jim Cummings (Thunder Road, 2018), qui irritent le monde en cumulant les casquettes sur leurs tournages, se mettent en scène sans peur d’être taxés de narcissisme et travaillent dans l’indépendance absolue, peuvent d’une certaine manière être perçus comme de lointains petits-cousins du maverick de Buffalo. De loin dans le brouillard. Mais qui se réclame vraiment de Buffalo ’66 ou du cinéma insulaire de Vincent Gallo, à l’heure de Netflix et d’Amazon ? Personne. Le plus drôle (ou le plus triste) étant que ce constat sonne sans doute comme la victoire ultime pour cet homme capable de vendre son sperme un million de dollars sur Internet pour des fécondations in vitro : celle d’un type fier et arrogant, trop sensible pour se mêler longtemps aux autres, qui veut qu’on lui fasse des hugs mais si possible sans trop l’approcher. « All my life I’ve been this lonely boy… » fredonnait-il lucidement dès les premières secondes de Buffalo ’66, déjà orphelin.

Buffalo ’66

Un film de Vincent Gallo

1998, États-Unis, 1 h 50

Avec : Vincent Gallo, Christina Ricci, Angelica Huston, Ben Gazzara, Mickey Rourke, Rosanna Arquette…

(Le lecteur-spectateur attentif objectera que ce film est sorti en France le 3 février 1999. Mais comme il démarre sa carrière un an plus tôt à Sundance, qu’il passe par les festivals de Deauville ou de Rotterdam avant d’arriver dans nos salles, il a sa place dans notre sélection de 1998.)

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