Un remake du sulfureux Un justicier dans la ville réalisé par Eli Roth, l’auteur de Hostel et Knock Knock. La chose avait de quoi autant intriguer que laisser subodorer un vilain petit kidnapping provocateur. D’autant plus avec Bruce Willis reprenant le rôle emblématique tenu par Charles Bronson durant cinq épisodes. Rien de tout ça à l’arrivée, mais un film invitant à se poser quelques questions sur son acteur et à se demander pour quelle raison le costume du vigilante va si mal à cet actioner ironique.

L’enjeu de Death Wish, l’original, est bien connu : c’est le cœur du film réalisé par Michael Winner en 1974, que les suites des années 1980 et 1990 n’ont pas entamé, et qu’Eli Roth dans ce remake n’a pas non plus modifié. Il s’agit de montrer comment un bourgeois, face aux atrocités subies par sa femme et sa fille, décide de se faire vengeance lui-même, puisque l’État, débordé, ne peut assurer ni la sécurité ni la justice. Roth n’a pas de raisons évidentes pour changer le propos du film puisque ce passage de la victime au bourreau est au cœur de sa préoccupation cinématographique. Il est difficile d’aller jusqu’à parler de préoccupation morale car la morale est un faux-semblant visant à piéger le spectateur et à justifier le développement de scènes de tortures envisagées pour elles-mêmes, dans une jouissance sans fin ni garde-fou. De fait, Winner avait pour lui une brutalité sèche, laide, inflexible qui permettait de suspendre les causes pour confronter des assaillants grotesques à un personnage inédit de justicier, marmoréen et inhumain. Cette suspension progressive de la justification psychologique permettait de voir une figure étonnante d’autorité, remplaçant la morale (« Juge, juré et bourreau », scandait l’affiche du film) par des enchaînements mécaniques. Le visage de Bronson devenait l’incarnation incroyable de la force : face aux distorsions ridicules des délinquants punis, il possédait la vérité du sphinx, sans larmoiement, sans autocritique, le geste jusqu’à sa réalisation, pas de réflexion, aucun affaiblissement, l’invincibilité de l’action.

Roth a évidemment effectué quelques modifications : nous sommes passés de New York, aujourd’hui gentrifiée, à Chicago, nouvelle antichambre de l’enfer sans doute choisie car elle est liée à des gangs moins organisés, davantage armés, qui ne se combattent plus pour s’attribuer des territoires. Roth ne cherche pourtant pas des explications politiques ou sociologiques. En transformant son personnage en chirurgien et non plus en architecte, symbole de la nécessité d’un réaménagement du territoire urbain, il place le dilemme moral à l’intérieur de la caractérisation du personnage et non plus dans la ville. Chez Winner, le rapport à l’espace était central : il orientait la mise en scène du côté de la prédation comme de l’action, permettant à Bronson d’imposer un corps à la fois hiéroglyphique et félin. Pour Roth, ce rapport à l’espace est secondaire : ce qui compte, c’est la plaie, pas le coup ; le cri de souffrance, et non son inscription dans l’espace.

Bruce Willis Death Wish

Affiche originale de Death Wish (Un justicier dans la ville)

Bruce Willis ne peut immédiatement incarner un vengeur sanguinaire, il n’est pas Mel Gibson, qui aurait été plus fort dans la souffrance mélodramatique, et plus net dans le châtiment.

It’s all about Bruce

L’enjeu majeur, la faiblesse et l’intérêt du film reposent sur Bruce Willis. Est-il de taille pour succéder à Charles Bronson ? En choisissant l’acteur de Die Hard, Roth cherchait sans doute à rendre le récit plus pervers, plus trouble, pour confronter l’image fraternelle et symbolique de l’acteur à la nécessité individuelle du sadisme. Il est d’ailleurs amusant de voir que le récit veille à créer des passerelles avec la justification d’une vengeance individuelle : le personnage joué par Willis veut d’abord sauver le flic et le loubard, on doit lui faire une leçon de responsabilité et de brutalité pour que son humanisme, rapidement campé, puisse vaciller. Car Bruce Willis ne peut immédiatement incarner un vengeur sanguinaire, il n’est pas Mel Gibson, qui aurait été plus fort dans la souffrance mélodramatique, et plus net dans le châtiment. Il doit remettre en cause les fondements d’une générosité à tendance démocrate pour comprendre qu’elle doit muter sans absolument la renier. Et peu à peu, Bruce se transforme en brute. 

Bruce Willis Death wish

Death Wish (2018)

La possibilité du sadisme

Pour faire la brute, Bronson affichait un visage impénétrable, un sourire indéchiffrable, qui pouvaient paraître, suivant le montage, cruels ou compassionnels. Bruce Willis a aussi son sourire, mais il est différent : c’est celui du héros ordinaire qui doit faire face à une succession d’obstacles, qui sait se rendre extraordinaire sans jamais perdre son bon sens ou son humour. C’est la distance ironique du working class hero plongé dans des aventures invraisemblables dont il n’est jamais dupe. C’est ce sourire qui permet de faire le lien entre l’énergie du héros agissant qui se met à hauteur de la violence et la mélancolie de l’honnête homme perdu, qui ne comprend pas ce qui lui arrive. De fait, dans la série des Die Hard, Bruce Willis est devenu iconique en donnant une épaisseur populaire à un récit que la mise en scène extrêmement graphique transfigure.

Mais c’est peu de dire que Roth ne s’intéresse décidément pas ni à l’espace (Chicago filmé en plans de coupe de mauvaise série télé) ni à l’action (jamais développée, jamais menée vers le suspense ou la surenchère). Ce qui l’intéresse, c’est la possibilité du sadisme. Or tout ce que fait Willis le refuse. Roth avait totalement réussi son pari avec Keanu Reeves dans Knock Knock (2015). Reeves était beaucoup plus passif, progressivement dévirilisé, déshéroïsé en même temps qu’il était désérotisé. L’enjeu était alors de le piéger et de le confronter, honteux et rempli de ressentiments, à la médiocrité de ses fantasmes : une sorte d’After Hours (1985) au pays du torture porn. Toute la sexualité outrancière, comme le déferlement de violence, était désamorcée, renvoyée à des ellipses, remplacée par des gesticulations qui n’arrivaient jamais à leur terme. Roth n’arrive pas ici à piéger Bruce Willis, et de fait il n’est ni vraiment déchu ni absolument décadent ; il erre dans un personnage dont il ne montre pas la prise de conscience.

En roue libre et cachetonnant tous azimuts depuis plus d’une décennie, quand Bruce Willis a-t-il été bon récemment ?

Vigilante sans issue

Bruce Willis est partagé en deux : soit il reprend le « visage clin d’œil », comme dans le dernier plan du film, reconduisant une empathie entre autoparodie et héroïsme absolu – il manque alors la part animale du personnage ; soit il devient une silhouette, celle du vengeur en sweat-shirt, et il perd son visage, sa forme, sa force. Lors de sa première tentative de vengeance, le justicier anonyme est filmé par une femme qui pose la vidéo sur YouTube. Arrivé chez lui, le héros, souriant de fierté et de gloire, se revoit en train de tuer. Le plan est bref, mal filmé pour imiter un enregistrement sauvage, mais il y a ici un paradoxe que Roth n’amène pas à son terme. Ce n’est plus Hollywood qui a la responsabilité de la scène de violence, ni même le montage ou le cinéaste. La transformation en héros se fait maintenant de façon virale, indépendamment même de l’expression ou de la sûreté du geste. Bruce Willis rit de voir ses exploits, de se voir mal filmé, à peine héroïque. Roth voulait certainement essayer de moderniser la trame de son film. Mais son opportunisme se retourne contre lui. L’âge du sauveur marmoréen est fini, mais celui de l’alter ego sympathique et honnête également. L’acteur échoue ainsi non seulement à montrer le changement, mais aussi à incarner une nouvelle persona.

Bruce Willis Death Wish

Death Wish (2018)

Cherchez le solitaire

En roue libre et cachetonnant tous azimuts depuis plus d’une décennie, quand Bruce Willis a-t-il été bon récemment ? Dans RED, où avec son ironie coutumière il mettait à distance l’obsolescence de l’emploi qu’on lui donne ? Dans Looper aussi, peut-être, où son corps était reconfiguré par une mise en scène abstraite, amenant l’empathie immédiate qu’on peut éprouver envers des expérimentations narratives et plastiques ? Dans Moonrise kingdom, où son autorité était donnée d’emblée, où son visage n’avait pas à chercher le rictus ou la complicité du spectateur ? Cette inexpressivité martiale lui allait bien et lui conférait une stature paternaliste redoutable sans être effrayante. Il passait avec succès du faux antihéros au commandeur respecté. La construction d’une effigie figée peut convenir, mais ce qui lui manque encore c’est l’affect qui la justifie. Roth ne recherche que les avatars de la cruauté. Pourquoi pas, mais il réduit cette dernière à une confrontation entre le bourreau et la victime, qui ne trouve pas sa place ici. Il existait pourtant une voie à une autre cruauté, celle de l’impuissance – à condition de rester dans le territoire de l’action, celle du temps – si on cherche à regarder Willis. Il faudrait alors dépouiller l’expressivité de l’acteur, quitter les horizons grandioses pour chercher ce qui le rendrait vraiment solitaire aujourd’hui.

Death Wish

Un film d’Eli Roth

États-Unis, 1 h 47 (2018)

Avec : Bruce Willis, Vincent D’Onofrio, Elisabeth Shue

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