Alors que vient d’être lancé (avec la polémique que l’on sait) Okja sur le réseau Netflix et que ressort dans les salles Memories of Murder, son deuxième film et premier chef-d’œuvre, Carbone revient en quelques points sur ce qui fait de Bong Joon-ho, cinquante ans bientôt, l’un des cinéastes les plus frais, les plus libres et les plus précieux de sa génération. Un mix imparable de vieilles recettes et d’inventivité constante, de mauvais goût macabre et de burlesque enfantin, que le sud-Coréen maintient intact malgré la stature internationale qu’il a acquise et assume depuis maintenant deux films.

Bong Joon-ho

Bong Joon-ho sur le tournage de Mother

Mélange des genres, rupture de ton, récit boule de neige : c’est avec ces ingrédients que Bong Joon-ho s’est fait connaître, ceux qui font qu’on l’aime et qui nous donnent chaque fois envie de revoir ses films, lesquels se présentent comme autant de buffets garnis à ras bord, que l’on dévore des yeux sans toutefois parvenir à en épuiser les gourmandises. Jamais plus à l’aise et précis qu’au milieu du chaos, maître Bong n’a cessé au cours de sa filmographie de croiser les genres et les émotions, glissant du rire aux larmes, de l’horreur à la bouffonnerie, avec la vivacité d’un battement de cils. Dans son adaptation de la bande dessinée Snowpiercer, le cinéaste interrompait ainsi brutalement un massacre sauvage à l’arme blanche pour permettre à ses combattants de célébrer ensemble la nouvelle année. Dans The Host, le débarquement du monstre sur les berges de la rivière Han faisait souffler le chaud et le froid sur son spectateur, qui ne savait jamais vraiment s’il observait un cartoon risible (un alevin gigantesque met sens dessus dessous un pique-nique estival) ou un kaijū eiga revanchard (fruit d’une pollution toxique, la créature gloutonne ses victimes avec la férocité d’un Léviathan). Il faut dire que, dès ses débuts, Bong le prodige a érigé la surenchère comme vertu cardinale de son cinéma. En mutation constante, sa mise en scène tourbillonne donc au gré des vents comme une girouette en panique, tout en traçant une ligne émotionnelle limpide à travers la frénésie des péripéties.

Crazy people

Depuis son premier film Barking Dogs Never Bite, dans lequel un trentenaire au chômage essuie sa frustration sur les toutous du voisinage, Bong aura fait de la folie des hommes le grand sujet de son cinéma. Un sujet qui se retrouve dans ce goût jamais rassasié pour les figures d’idiot — du père ahuri et immature de The Host au fils retardé de Mother, en passant par le suspect handicapé mental de Memories of murder. Le cinéaste retrouve dans ces figures psychologiquement instables ce mélange de sublime et de désopilant qui constitue en vérité l’équilibre précaire de tous ses personnages. Des personnages toujours dépeints comme des caricatures à la fois cruelles et bienveillantes, tel ce squad de la cause animale dans Okja, qui mène sa lutte anti-violence avec l’excentricité d’une équipe d’animateurs du Club Med. Dans Memories of Murder, c’est un village entier qui cède à la déraison sous la pression d’une affaire impossible à résoudre, comme si la folie était un virus qui, à terme, ne doit épargner personne, transformant la réalité de chacun en un cauchemar halluciné. Ainsi, chez Bong, chaque personnage est un fou en devenir et chaque film une farce sans limites, étendant son voile d’ironie sur le monde pour mieux en révéler les horreurs et contradictions.

Bong Joon-ho Memories of Murder

Memories of Murder

Dans le cinéma de Bong, un héros en cache souvent un autre ; chaque personnage, du plus pleutre au plus vaillant, aura droit à son coup d’éclat.

Show me a hero

Beaucoup de fous, et aussi quelques héros. Mais des héros souvent dépassés par les événements, rarement à la hauteur de leurs responsabilités – « I’m not a leader », confesse le protagoniste de Snowpiercer, censé porter la révolution des opprimés contre l’élite d’une arche de Noé ferroviaire. Heureusement, dans le cinéma de Bong, un héros en cache souvent un autre ; chaque personnage, du plus pleutre au plus vaillant, aura droit à son coup d’éclat. Dans un élan de solidarité presque maboul, l’héroïsme peut même devenir une œuvre collective : c’est cette torche révolutionnaire qui, telle une flamme olympique, remonte furieusement les compartiments du Snowpiercer, en glissant d’un mutin à un autre. Devenir un héros n’est pas un destin maîtrisé, écrit d’avance ; cela tient davantage de l’improvisation, du happening : dans The Host, un chômeur au passif militant éloigne la bête en usant des cocktails molotov de sa jeunesse, tandis que sa sœur, championne nationale de tir à l’arc, s’improvise en David (contre Goliath), décochant dans l’œil de la chimère une flèche enflammée. Couvés par ces figures héroïques bancales, les enfants s’en tirent un peu mieux. Car l’enfant est, de fait, un héros : luttant avec la réalité de son infériorité, à la fois innocent et vulnérable, il se retrouve irrémédiablement condamné à l’exploit. Mais même cet héroïsme-là a ses limites : dans Okja, la petite adolescente remuera ciel et terre pour récupérer son super-cochon, mais abandonnera tous ses autres congénères à leur destin de chair à pâté. Elle était, comme la mère de Mother, simplement prête à tout pour sauver sa moitié.

À la vie, à la mort

Pas ou peu de relations conjugales dans le cinéma de Bong, qui a davantage exploré la pureté et la violence de l’amour familial : celui d’une mère vis-à-vis de son fils dans Mother ; celui d’une famille entière vis-à-vis d’une enfant dans The Host ; celui d’une adolescente vis-à-vis d’un pachyderme dans Okja (pachyderme qui a pris la place des parents qu’elle a perdus, mais aussi de la sœur qu’elle n’a jamais eue). En bon spielbergien, le cinéaste a toujours fait de la famille une cellule incomplète, éclatée, morcelée. Le début de The Host offre ainsi l’exposé d’une famille en vrac, obligée par la suite de se bricoler une solidarité de fortune pour récupérer la petite dernière, prisonnière d’un monstre aux abois. Bong aura ainsi fait du désarroi face à la perte de l’autre l’un des motifs les plus forts de son cinéma. Dans Mother comme dans Okja, deux êtres sont liés à la vie à la mort, et le cinéaste de filmer la lutte sans repos de l’un des partis pour recouvrer l’autre. Deux traités d’amour fou, entièrement animés par la nécessité de protéger les siens, où l’attachement ne transigera avec rien et ne connaîtra aucune remise en question. Force de résolution aveugle, la mère de Mother préférera ainsi condamner deux innocents (le premier à la mort, le second à la prison) pour soustraire son fils aux conséquences d’un crime qu’il avait pourtant commis.

Chez Bong, personne n’est irréprochable ou innocent, chacun est par ricochet le bourreau de l’autre.

Tout est pardonné

La culpabilité est l’autre grande mamelle du cinéma de Bong, dans lequel chacun a quelque chose à se reprocher en dépit des apparences. Véritable lame de fond, celle-ci déferle de façon imprévisible sur chaque personnage, bouleversant les certitudes acquises et les idées préconçues. À la fois relativiste et fataliste, Bong le sage s’emploie à mutualiser les responsabilités, parle de l’impossibilité de trouver un seul coupable aux ravages de l’existence. C’était la morale amère du Snowpiercer, dont les compartiments hiérarchisés se pensaient comme un abrégé de nos sociétés inégalitaires : l’humain est ainsi fait, l’ingénierie civilisationnelle nécessite que certains souffrent et que d’autres jouissent – perturber cet équilibre reviendrait à menacer l’intégrité de l’espèce. D’où un penchant prononcé pour les happy end en trompe-l’œil, les conclusions suspendues et ambiguës : dans Snowpiercer, une jeune femme et un enfant se libèrent de la prison ferroviaire, mais se retrouvent livrés au grand froid du monde ; dans Okja, l’adolescente renonce au destin de Che Guevara animaliste qui lui tend les bras pour se réfugier dans les montagnes avec son gros doudou. Chez Bong, personne n’est irréprochable ou innocent, chacun est par ricochet le bourreau de l’autre. Cette philosophie pessimiste est d’ailleurs sensible dans l’attrait du cinéaste pour la figure du faux coupable : dans les polars Mother et Memories of Murder, bien sûr, mais aussi dans la comédie grinçante Barking Dogs Never Bite, dans lequel un wrong man est voué aux gémonies pour le zigouillage de plusieurs chiens.

Bong Joon-ho Snowpiercer

Snowpiercer (2013)

Le sang des bêtes

Bien avant Okja, Bong s’était ainsi intéressé à la maltraitance animale sous forme tragi-comique : le protagoniste de Barking Dogs Never Bite est un homme irrité par les aboiements intempestifs d’un roquet, qu’il tentera d’abord de jeter du haut d’un immeuble puis de pendre dans la cave, avant de l’enfermer dans un placard où il servira de souper au gardien des lieux. Une cruauté vis-à-vis de la race canine qui engagea le cinéaste à rassurer son audience par un carton introductif : « The puppies performed in this movie are safely supervised in the presence of the related administrator and the professional medic. » Avec The Host, le monde animal tiendra néanmoins sa revanche : tandis que l’on grille tranquillement un calamar, à quelques dizaines de mètres, sa version mutante se prépare à accoster sur la berge, pour avaler tout crus les Séouliens et touristes qui passeront par là. Mais ce Marsupilami amphibie reste encore à l’état d’élément perturbateur, et il faudra attendre Okja pour voir Bong traiter de l’interdépendance et de l’affection entre créatures humaines et non humaines (si The Host renvoie aux Dents de la mer, Okja répond bien sûr davantage à E.T.). Dans l’éden d’un massif boisé, Mija et Okja mènent ensemble une existence faite de paresse et de petites aventures, de siestes à l’ombre et de promenades périlleuses. La réalité de la chaîne alimentaire n’existe pas, ou à peine. Chacune se vit comme le prolongement de l’autre, et inversement. Comme l’illustre cette séquence, sublime, du sauvetage de Mija en début de film, où le gentil mastodonte, relié par une corde à sa complice, se jette dans la canopée pour faire contrepoids à la chute de sa maîtresse. À son meilleur, le film ressemble ainsi à une adaptation cinématographique du concept vidéoludique de The Last Guardian de la Team Ico, dans lequel le joueur, incarnant un jeune enfant au milieu de décombres labyrinthiques, doit chaque fois son salut à une gigantesque bête mythologique lui servant, au choix, de passerelle, de tremplin, de balancier, etc.

Bong Joon-ho Okja

Okja (2017)

À table

On mange beaucoup au cours de la filmographie de Bong. Mais le repas y revêt des connotations multiples. Il représente en premier lieu un élément de pacification, une parenthèse d’accalmie, ouverte au milieu de la tempête pour entretenir les corps et reposer les esprits. On en profite ainsi pour enterrer provisoirement la hache de guerre : dans Memories of Murder, on partage son plat avec le suspect dont on déboîtait la tronche à coups de rangers au plan précédent ; dans Snowpiercer, on stoppe la progression infernale pour savourer, assis à côté de son ennemi, les seuls sushis servis durant l’année. Halte tranquillisante, le repas est aussi et fatalement un casus belli, scellant l’un dans l’autre le pire et le meilleur de la condition du vivant. On casse la croûte ensemble, on s’entredévore : c’est parce que leurs blocs de protéines gélatineuses sont proprement immangeables que les troisième classe du Snowpiercer fomentent une révolution ; c’est parce qu’on veut condamner sa complice à l’assiette que la petite Mija déclare la guerre à Mirando, la société agroalimentaire propriétaire des super-cochons. Beaucoup de repas, surtout, pour clore les périples : les deux films de monstres de Bong – The Host, Okja – se terminent ainsi sur des séquences de dîner quasi symétriques, où l’on médite dans le silence des mastications les pertes et profits de l’aventure achevée. Car le repas autour de la table, c’est évidemment le home de Spielberg, l’horizon rassurant des retrouvailles et du retour chez soi, mais c’est aussi le lieu de toutes les apories et de toutes les impasses morales. Car, aussi innocent que l’on puisse paraître, à quel prix jouit-on d’une assiette bien pleine ?

Filmographie

  • Barking Dogs Never Bite (2000)
  • Memories of Murder (2003)
  • The Host (2006)
  • Tokyo! – segment Shaking Tokyo (2008)
  • Mother (2009)
  • Snowpiercer (2013)
  • Okja (2017)
  • Parasite (2018)

 

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