Nous revoilà. Un an après notre première liste de Noël consacrée au cinéma (ici), place à la bande dessinée. Qu’on la fête ou l’esquive, cette période flottante est souvent le moment idéal pour se réfugier sous une couverture une pile de livres à portée de la main. Peu importe l’endroit, et les souvenirs éventuels qu’il contient, quelque chose résonne avec l’enfance, l’adolescence, le devenir adulte, la famille, le passage du temps et des choses. On peut bien s’enfermer à double tour, couper le téléphone, quitter le pays, Noël nous rattrape pour le meilleur et pour le pire, c’est le moment des retrouvailles mais aussi de la solitude et donc du repli. La bande dessinée tient une place à part dans ce moment, puisque c’est souvent avec elle que naissent nos lectures et l’adhésion à des mondes de papier.

De là est donc venue l’envie d’imaginer une petite liste de bandes dessinées qui résonne avec Noël. Liste où chaque auteur a sélectionné un (ou parfois deux) titre, qu’il soit littéral ou le plus souvent décalé et personnel. Episode 4 par Xavier Mauméjean, Arthur Louis Cingualte et Laurent Queyssi.

L’Épée du paladin Aventure à Manhattan

D’Henri Vernes et Gérald Forton / De Greg et Hermann – Dargaud / Le Lombard (1967 / 1971)

Dans l’après-midi du 24 décembre, à partir de 16h, je lis deux BD : un Bob Morane et un Bernard Prince. 

L’épée du paladin (Dargaud, 1967) d’Henri Vernes et Gérald Forton, commence dans le vieux monastère en Dordogne du commandant Morane. Bob et Bill y goûtent un repos bien mérité quand soudain le professeur Hunter leur demande d’essayer sa machine à explorer le temps. Ni une, ni deux, nos aventuriers grimpent dans l’appareil (où se cache un passager clandestin) et se retrouvent en plein hiver médiéval, dans la neige, à se battre avec des loups. Arrive la belle Yolande de Meauregard que les deux amis auront le plus grand mal à tirer de sa mélancolie. Il leur faudra chanter du Charles Trenet accompagné d’un luth, se battre contre les seigneurs de la Hénaurmerie, et rejoindre Charlemagne pour en appeler à sa justice. Durandal, l’épée de Roland, donnera lieu à un joli paradoxe.

Aventure à Manhattan (Le Lombard, 1971) de Greg et Hermann voit le Cormoran accoster à New York en décembre. Par le plus grand des hasards, il se trouve que Barney Jordan est le sosie d’Aloysus Gerdelsohn, éminent citoyen de Boslavie, une micro-principauté d’Europe Centrale. Afin d’échapper aux journalistes du Sunday Clarion, Barney prendra la place du spécialiste en tapisseries boslaviennes, une substitution qui rappelle forcément Le prisonnier de Zenda d’Anthony Hope. Le tout dans un New York sixties enneigé, où l’on passe devant l’immeuble PanAm, et où Times Square paraît vide.

Machine à explorer le temps et navire permettent de fixer une durée et un espace immobiles, une sorte de 24 décembre parfait, sans cesse reconduit. Blablabla, dirait mon Moi de l’enfance, et il aurait raison. Ce sont simplement deux superbes albums.

Xavier Mauméjean

Gai-Luron

De Gotlib – Fluide Glacial

S’il devait avoir un corps, sous sa bonhomie rosée, l’esprit de noël serait un tyran à brassard. Il n’y a rien de plus suspect que ce faux doux pimpant. Tous les ans, dans ses gros sabots pas subtils, on le voit débarquer avec la même injonction : s’amuser sans faire de vagues, être gentil, aimant et aimable ; et d’ajouter que ceux qui n’ont pas le cœur à tout ça fassent semblant !

Ça laisse plein de personnes échouées entre les huîtres et les Saint-Jacques à table. Ils sourient disent-ils mais ne nous la font pas : les pauvres cherchent juste un peu d’air.

Alors moi des fois, à cette période, je me réfugie dans Gai-Luron. Lui n’a jamais l’air d’avoir le cœur à grand-chose et certainement pas à être dessiné par Gotlib, mais il est quand même là, hilarant, à faire le boulot sans se dérober. Il poursuit son œuvre géniale – dont le sens profond consiste à démontrer que faire la gueule est de l’ordre de la grâce – pour que ça soit toujours Noël dans notre cœur. Qu’on ne se méprenne pas : l’air abruti de Gai-Luron est en réalité le masque d’une constance et d’une détermination admirable ; elle cache un véritable samouraï.

Arthur-Louis Cingualte

Blueberry

De Jean-Michel Charlier et Jean Giraud – Dargaud

La trêve de Noël est une période propice aux livres, pour moi. Moins d’obligations, pas de lectures nécessaires en vue de tel ou tel projet, j’essaie de revenir au plaisir simple de l’immersion dans un ouvrage sans arrière-pensée professionnelle. Un plaisir qui passe souvent par la relecture, un nouveau voyage en terrain connu. L’année dernière, j’ai ainsi relu Le Monde des non-àd’A.E. Van Vogt ; toutefois pas dans sa version française historique en poche chez J’ai Lu, mais, histoire de changer de support, dans un Ace Paperback à l’odeur de papier jauni qui pique le nez : une expérience. Mais cela aurait pu être Dune, ou American Flagg de Howard Chaykin.

Cette année, grâce aux belles intégrales qui obligent les passionnés à racheter des albums qu’ils possèdent déjà, je compte m’avaler tout le cycle « hors-la-loi » du Blueberry de Charlier et Giraud, de Chihuahua Pearl au Bout de la piste. Suivre les aventures, la déchéance et la réhabilitation du plus célèbre cow-boy de la bande dessinée européenne en me laissant emporter par le souffle, les rebondissements et le suspense des ces neuf albums, quintessence d’une certaine conception de la bd grand public, à la fois divertissement et chef d’œuvre de narration.

Et puis l’avantage, avec ces rééditions, c’est que niveau olfactif, je suis tranquille…

Laurent Queyssi

Blueberry
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