Malgré son accueil glacial en 1982, Blade Runner a fini par s’imposer dans le panthéon officiel de la SF. En vertu de la puissance de son récit cyberpunk adapté de Philip K. Dick et ses flamboyants décors rétrofuturistes bien sûr, mais aussi grâce au score inoubliable du Grec Evángelos Odysséas Papathanassíou, plus connu sous le nom de Vangelis. Les lancinantes nappes de synthé du barde New Age soufflent le chaud et le froid sur cette variation autour du film noir, rejouant musicalement sa dualité entre humanité et robotique dans un L.A. toxique. À l’occasion de la sortie en grande pompe de Blade Runner 2049, le sequel réalisé par Denis Villeneuve avec Ryan Gosling et Harrison Ford, on rebranche les fils de la vieille B.O. pour voir ce qui lui reste sous le capot.

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Ridley Scott a déjà donné son avis à plusieurs reprises, Harrison Ford aussi. Mais trente-cinq ans après, la question reste en suspens : Rick Deckard est-il un Replicant ? Rêve-t-il de moutons électriques ? L’origami en forme de licorne déposé dans l’appartement du chasseur d’androïdes est-il une preuve suffisante pour décréter que le héros de Blade Runner n’est pas humain ? Les différentes versions du long-métrage (au moins sept montages) ne donnent pas la même réponse. Si bien que cette ambiguïté demeure intrinsèque au film, alimentant depuis des décennies la spéculation des fans autour de cette adaptation hollywoodienne de Do Androids Dream of Electric Sheep? de Philip K. Dick (1966). La B.O. de Vangelis fait écho à la part maudite du mythe Blade Runner. Elle présente une histoire tout aussi chaotique, avec des ramifications multiples : une version orchestrale de la musique de Vangelis réarrangée par The New American Orchestra est d’abord sortie en 1982 (loin du score original, donc), suivie en 1989 d’un disque incomplet comprenant quelques morceaux du film seulement. Les fans doivent attendre 1994 (après la réédition du director’s cut en 1992) pour écouter la B.O. officielle de douze pistes, la plus satisfaisante à ce jour, bien que partiellement raccord avec la partition originale (certains morceaux du disque ne figurent pas dans le film, et inversement). Enfin, pour son vingt-cinquième anniversaire en 2007, Blade Runner a droit à un triple CD anniversaire… toujours incomplet. Ces décennies de frustration pour les fans ont généré de nombreuses B.O. pirates (plus de vingt-cinq), souvent plus fidèles que les versions officielles, malgré la qualité inégale des enregistrements. Autrement dit, si le magnétoscope a sauvé Blade Runner, comme l’affirmait le designer Syd Mead en référence au succès du film en vidéo, le bootleg aura maintenu sa partition sous perfusion.

L’homme et ses machines

Pourquoi ces délais ? La faute à la maniaquerie du compositeur oscarisé des Chariots de feu ou bien à l’incompétence des money men en maison de disque ? Vangelis ne s’en est jamais vraiment expliqué, sinon en ces mots vagues dans le livret de la version officielle de 1994 : « La majorité de la musique contenue sur cet album vient des enregistrements que j’ai faits à Londres en 1982, quand je travaillais sur le score de Blade Runner. Comme j’étais dans l’incapacité de sortir ces enregistrements à l’époque, c’est un grand plaisir de pouvoir le faire maintenant. Certains morceaux sont issus du soundtrack original du film, tandis que d’autres apparaissent ici pour la première fois» Réécouter cet OST, c’est replonger au cœur du son synthétique qui va dominer les années 1980. L’époque des scores séminaux de John Carpenter (Assaut, New York 1997), Giorgio Moroder (Midnight Express, Scarface) et Tangerine Dream (Thief, Near Dark). Dans cette ère de la froideur robotique et des filtres bleus, Vangelis apporte un subtil dérèglement émotionnel. Sans doute parce qu’avant d’être électronique, son ADN contient de la musique classique, du jazz et du rock progressif. L’ex-organiste d’Aphrodite’s Child est un autodidacte. Il préfère la spontanéité au solfège, l’improvisation à la programmation. La B.O. de Blade Runner fut d’ailleurs composée en temps réel aux studios Nemo de Londres par le natif de Volos, devant les bobines que lui envoyait Ridley Scott. « Il s’asseyait et regardait chaque image, observait chaque expression des acteurs », se souvient le réalisateur dans le documentaire On the Edge of Blade Runner. « Quoi que je fasse, je ne programme rien et j’enregistre tout en une prise, bien que cela soit difficile à croire, confiait Vangelis en 2008 à la BBC. Tout est composé en live ! Je crois en l’instinct. »

Vangelis Blade Runner

Ce sont donc ses premières prises que l’on entend sur l’OST de Blade Runner. L’idée étant d’en garder l’aspect brut, organique et vivant, à l’instar du célèbre monologue final de Rutger Hauer sous la pluie, fruit d’une improvisation de la part de l’acteur. Le rapport de Vangelis aux machines se révèle des plus ambivalents. Voire méfiant : « Je suis pour le monde électronique mais je fais très attention à toujours me situer au-dessus de lui pour ne pas en devenir l’esclave, car il constitue aussi la plus grande menace pour l’humanité » (in Dictionnaire du rock de Michka Assayas).

« Je suis pour le monde électronique mais je fais très attention à toujours me situer au-dessus de lui pour ne pas en devenir l’esclave, car il constitue aussi la plus grande menace pour l’humanité. » (Vangelis)

Humanoïdes

Logiquement, l’instrument fétiche de ce phobique des avions intègre cette double dialectique maître-esclave/humain-robot dans la B.O. : le synthétiseur analogique Yahama CS-80 se distingue en effet par une extrême sensibilité au niveau des touches. Autrement dit, par son trait « humain » – difficile en cela de coller de plus près à la thématique de cette méditation sur l’essence de l’humanité. La machine nippone permet d’exécuter les fameux glissandos polyphoniques (descente ou montée rapide et continue d’une note à une autre, d’où un effet de glissade ou d’élévation) qu’on entend notamment en ouverture sur les plans aériens d’un L.A. dystopique. Vangelis maîtrise parfaitement ce synthé, qu’il fut d’ailleurs le premier à utiliser en 1977 sur l’album Spiral, avant sa banalisation dans le champ de la pop, de Stevie Wonder et Michael Jackson (sur Thriller) jusqu’à Daft Punk. Il en tire également des sons de type ambient : les effets de glissando évoquent le bruit évanescents d’engins spatiaux (« Main Titles Play »), les petites notes au clavier se confondent avec les gouttes de pluie qui se mêlent aux larmes du Replicant Roy Batty (« Tears in Rain Play »). Des sons entièrement intégrés à la narration et à l’émotion des personnages par Vangelis, inséparables des images. Au « rétro-déco style » enfumé développé par Scott et ses brillants ingénieurs répond une architecture sonore imbriquant elle aussi glaciation futuriste et réchauffement vintage, comme avec ce saxo jazzy de Dick Morrissey façon vieux film noir (« Love Theme Play ») ou bien cette balade nostalgique inspirée par le rythm and blues américain des années 1940 (« One More Kiss, Dear Play »). Quant à l’esthétique world trash de la mégalopole, elle résonne aussi dans la partition, plus cosmopolite qu’il n’y paraît, avec ici une mélopée arabisante (« Blush Response Play »), là une ritournelle folk cristalline (« Rachel’s Song Play »), ou encore, dans le film seulement, de la musique traditionnelle japonaise.

Ces éléments protéiformes sont cimentés par une lancinante mélancolie (« Blade Runner Blues Play »). Les notes s’étirent à n’en plus finir, dessinant des trajectoires soniques planantes, aux lignes de fuite incertaines. Une atmosphère lévitatoire qui va par la suite inspirer de nouveaux musiciens, aussi bien dans l’electronica, que le trip hop des nineties ou le hip hop contemporain. Cette touche ouatée doit beaucoup au Lexicon 224XL, un nouveau processeur à réverbération digitale que Vangelis pousse dans ses retranchements, faisant durer l’écho sur plusieurs dizaines de secondes. La violence du conflit entre androïdes et humains en jeu à l’écran est ainsi nimbée d’une brume sonore bizarrement zen et onirique. Un voile mi-synthétique mi-organique qui finit par tout recouvrir, tout ralentir, laissant planer la paranoïa dans un calme à la moiteur électrique.

Vangelis Blade Runner studo

Vangelis en studio alors qu'il compose la B.O. de Blade Runner.

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