Que peut la suite de Blade Runner dans une époque où le futur est devenu ringard, et où seul le passé a le droit de cité ? Sans doute commenter sa propre condition de film-robot, programmé pour régénérer le mythe. Devant le lourd pari, Denis Villeneuve ne flanche pas complètement.

Résumons : nous sommes en octobre 2017. Ce qu’il reste de l’humain (pas grand-chose, dit-on) et de la cinéphilie (n’en parlons pas) a les yeux rivés sur la suite d’une histoire de robots datant de 1982, mais située en novembre 2019. Logiquement, cette suite se passe trente ans plus tard, en 2049. Évidemment, ce n’est pas 2049 que l’on brûle de voir s’imprimer à l’écran, mais 1982 : l’orfèvrerie de Jordan Cronenweth, le bain de textures cristallines dues à Vangelis, le Los Angeles d’en bas grouillant de silhouettes cyberpunk, et celui d’en haut filmé du ciel comme un vaste circuit électrique luisant dans les ténèbres, tendance Yann Arthus-Bertrand chez Métal Hurlant (comme quoi les mixtes hérétiques sont toujours les plus sublimes).

Ce désir de réminiscences eighties n’a rien d’étonnant, à un détail près : il est né d’un seul film et non d’une saga au long cours. C’est que Blade Runner a beau avoir pâti d’une gestation pénible et d’un accueil froid qui lui ferma les portes du merchandising, il a essaimé jusqu’à saturer comme on le sait l’imaginaire dystopique. C’est aussi qu’il a vieilli comme un monstre : tel les pods de L’Invasion des profanateurs de sépulture, il n’a cessé de se démultiplier. Composée dès l’origine d’organes étrangers (du roman de Dick aux rushes de Shining utilisées dans l’épilogue de la première version), la créature est revenue sous forme d’un Director’s Cut (1992) puis d’un Final Cut (2007), sans compter les montages officieux coincés dans les limbes de l’industrie. 2017 le voit donc s’offrir un énième retour en grâce, et clamer tel un Nexus-6 rebelle son refus catégorique de crever.

Hésitations

La résurrection est d’autant plus frondeuse qu’elle marque la revanche d’Hampton Fancher, scénariste malheureux du premier film. Les connaisseurs savent comment cet ancien danseur de flamenco reconverti en second couteau de la télé, puis en nouvelliste de l’ombre, a souffert pour imposer sa relecture des Androïdes rêvent-ils de moutons électriques ? face à des executives frileux voire bas du front. Ils savent aussi que le script fut confié à une plume moins atypique, celle de David Webb Peoples (à qui on devra le beau scénario classiciste d’Impitoyable) afin que le tortueux hommage au film noir de Fancher, bourré de gymnastique cartésienne, se change en épopée ILM-compatible. Ce storytelling est inscrit dans les tables de la cinéphilie depuis longtemps. Ce qu’on a peu dit, en revanche, c’est à quel point l’écriture désaccordée de Blade Runner se ressent sur le produit fini (toutes versions confondues). Chaque élément trahit une hésitation sans doute due à l’effort de transformer la trame conceptuelle de Fancher sans trop la dénaturer (Peoples jure de son amour pour la première mouture du script, qu’il aurait défigurée sous la contrainte) : l’enquête maigrichonne du chasseur Rick Deckard, le cogito traîne-savates laborieusement prélevé chez Dick, et surtout cette façon d’osciller entre fourre-tout de démiurge et récit lacunaire pavé de zones d’ombre.

Blade Runner 2049

Tout le monde se moque de 2049 : encore une fois, il s’agit de faire revivre 2019

No future

En attendant de s’attaquer lui aussi à Dune, Denis Villeneuve se voit chargé par l’aïeul Scott (ici producteur) de porter cette mythologie qui refuse obstinément de mourir. Et il s’agit cette fois de composer avec la vision de Fancher, lequel ne manque pas de remettre la barre très – trop ? – haut dans le high concept phénoménologique. La gageure est la suivante : le blade runner fait ce coup-ci le chemin inverse, et au lieu de se présenter comme humain voué à découvrir sa condition de machine, se trouve être lui-même un impassible replicant vite bouleversé dans ses certitudes (le Gosling pétrifié de Drive a trouvé la bonne enveloppe pour renaître). Quel écrin, quelle humeur Villeneuve peut-il inventer à son tour ? Il suffit de quelques plans de Blade Runner 2049 pour se rendre compte que le supposé fils prodigue n’innovera pas sur ce terrain-là. C’est entendu, tout le monde se moque de 2049 : encore une fois, il s’agit de faire revivre 2019. C’est ce à quoi s’applique Villeneuve, en passant l’imagerie sanctifiée au tamis du numérique pour générer des plages sensorielles sans équivalent dans l’entertainment contemporain – le survol de San Diego remodelée en décharge géante ringardise 100% de la concurrence post-apocalyptique. Et confirme, au passage, que l’homme qui faisait vrombir les basses au-dessus de Jurez dans Sicario était le mieux placé pour reprendre pareil flambeau.

Film machine

Mais, il faut bien le dire, ce 2049 n’a plus grand-chose de futurologique. L’exercice d’anticipation semble dater d’un autre temps, et s’être vu troqué par la perpétuation de chartes visuelles établies trente ou quarante ans en arrière. Les « nouvelles images » ne peuvent pas grand-chose face à un tel cahier des charges : validant la vieille prophétie baudrillardienne, Blade Runner nouvelle manière prouve que « nous ne pouvons plus inventer d’autres univers ». À la décharge de Villeneuve, notre présent ressemble tant aux années 80 qu’il est logique, en un sens, que son 2049 ressemble autant à 2019. Il n’empêche qu’il est glaçant d’entrer de plain-pied dans l’ère du blockbuster en autopilotage, assurant lui-même ses mises à jour en augmentant la définition du rendu mais pas la qualité de la communication. Villeneuve est aux prises avec la machine, ou plutôt avec le film-machine : les gestes sont forts et précis mais leur grâce est préétablie, inscrite dans le hardware de l’appareil à reboot. Ironie : outre un revenant du premier film entièrement recomposé par magie digitale, façon Rogue One, le devenir-replicant du cinéma est admirablement attesté par l’un des rares personnages humains, joué par Robin Wright ; l’une des dernières fois qu’on a vu l’actrice au cinéma, c’était dans Le Congrès. Elle y incarnait son propre doppelgänger de pixels acheté par une major hollywoodienne et forcé de rejouer ses personnages jusqu’à plus-soif, pour l’éternité. Nous y sommes.

Blade Runner 2049

Que donne un film raconté par des robots, et engendré lui-même par l’algorithme de la grande recyclerie hollywoodienne ?

Brèches d’humanité

Comment alors gagner ce combat contre la machine ? C’est presque ce qu’il y a de plus beau et amer dans le film : la lutte est perdue d’avance. Mais Villeneuve réussit bon an, mal an à ouvrir des brèches d’humanité par les voies de la mise en scène et des trouvailles faussement anodines. Bardé, comme Scott en son temps, d’un script boiteux et bossu, il lui reste à prendre son parti des high concepts hasardeux, en artisan virtuose, et à tirer profit de l’omniprésence du cyborg – dans la narration et en dehors. Même si les personnages principaux (Ryan « K » Gosling et sa fiancée, ravissant hologramme soucieux de connaître l’amour) sont donnés pour être des fantoches, il va bien falloir adopter leur point de vue. Que donne un film raconté par des robots, et engendré lui-même par l’algorithme de la grande recyclerie hollywoodienne ? Le déchirant spectacle de l’IA livrée à elle-même, empêtrée dans une singerie bégayante de la vie humaine. Cyber-Gosling cajolé par sa dulcinée spectrale qui, une fois mise en arrêt sur image, offre un instant de suspension triste, paradoxalement charnel et humain. Et aussi, un terrain vague où le blade runner perd connaissance, et où l’hologramme buggué prend les commandes de la scène : la créature tente bien de réveiller Gosling, mais elle est elle-même à demi-effacée par le bug, condamnée à pousser des cris insonores parfaitement terrifiants. Enlisée, une nouvelle fois, dans la répétition infinie de gesticulations frénétiques et vaines.

blade runner 2049

Tyrell films

Mandaté pour perpétuer, rafraichir, rebooter, Villeneuve transcende donc quelque peu sa mission. La condition du cinéma hollywoodien se voit synthétisée par un film lui-même prisonnier des normes fixées par les corporations à la Tyrell (il faudra d’ailleurs faire semblant d’oublier que le patron de cette dernière a été remplacé par un Jared Leto bloqué dans la course au best supporting actor). Les machines ont peut-être aboli le temps, mais en attendant d’affronter le mode Autopilot de Dune, Villeneuve peut se targuer d’avoir su extraire la substance du pod aberrant et monstrueux que lui a confié Ridley Scott. Les machines ne sont pas encore tout à fait seules en scène.

Blade Runner 2049

Un film de Denis Villeneuve

USA, 2h43

Avec : Ryan Gosling, Harrison Ford, Robin Wright

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