Nous revoilà. Un an après notre première liste de Noël consacrée au cinéma (ici), place à la bande dessinée. Qu’on la fête ou l’esquive, cette période flottante est souvent le moment idéal pour se réfugier sous une couverture une pile de livres à portée de la main. Peu importe l’endroit, et les souvenirs éventuels qu’il contient, quelque chose résonne avec l’enfance, l’adolescence, le devenir adulte, la famille, le passage du temps et des choses. On peut bien s’enfermer à double tour, couper le téléphone, quitter le pays, Noël nous rattrape pour le meilleur et pour le pire, c’est le moment des retrouvailles mais aussi de la solitude et donc du repli. La bande dessinée tient une place à part dans ce moment, puisque c’est souvent avec elle que naissent nos lectures et l’adhésion à des mondes de papier.

De là est donc venue l’envie d’imaginer une petite liste de bandes dessinées qui résonne avec Noël. Liste où chaque auteur a sélectionné un (ou parfois deux) titre, qu’il soit littéral ou le plus souvent décalé et personnel. Episode I par Sarah Chiche, Stéphane du Mesnildot et Charlotte Dekoker.

Yoko Tsuno : 12. La proie et l’ombre

De Roger Leloup – Dupuis (1982)

Quel âge avais-je la première fois que j’ai lu La proie et l’ombre de la série des Yoko Tsuno ? Je ne m’en souviens plus. Mais, de cette histoire de double, de manipulation familiale, de fantôme maternel, et de fille hantée de douleur qui, chaque nuit, dans un château qui aurait plu à Henry James, se lance à sa poursuite, je garde un souvenir horrifié et merveilleux.

Sarah Chiche

From Hell

D’Alan Moore et Eddie Campbell – Delcourt (2000)

À Noël, qui n’aurait pas envie de se replonger dans une bonne vieille histoire de Jack l’éventreur ? On attrape donc l’épais volume noir, à la couverture ornée de fruits sanglants, prêt à frémir à nouveau devant ce récit hanté et ce dessin qui semble avoir recueilli toute la suie d’une ville qui était une des plus pauvres et polluée d’Europe. On embarque pour un voyage dans le temps avec l’inspecteur Frederic Abberline, l’affreux docteur Gull, le peintre fou William Sickert, mais aussi Oscar Wilde, William Blake, John Merrick et Aleister Crowley. Toute la ligue des gentlemen des ténèbres.  Car From Hell n’est pas seulement le chef-d’œuvre gothico-victorien à lire au coin du feu, entre quelques Hammer Films, The Village Green Society des Kinks et une biographie des frères Kray, les effrayants gangsters de Soho, c’est aussi un des plus fascinants livres-monde que je connaisse. En 18 ans (déjà !), je n’ai jamais trouvé la sortie de ce labyrinthe de chambres sordides, de tavernes comme des chaudrons de vices, d’antichambres occultes de la royauté et de temples maçonniques dissimulés dans une ville suintant la peur. On refermera le livre tard dans la nuit. 

Stéphane du Mesnildot

from hell

Les Idées noires

De Franquin – Fluide Glacial (1981)

Je suis vraiment quelqu’un de gentil. Dès qu’il y a une parole rassurante à prononcer, un enfant à consoler, un aveugle à faire traverser, je m’y colle avec entrain et félicité. Je n’ai aucun mérite : c’est plus fort que moi. J’ai besoin de disperser de la douceur autour de moi, de semer des petites graines de bienveillance, de paix et de chaleur. Mais si vous saviez comme c’est fatigant. Alors, quand je vois un pauvre gars se faire couper la tête, je ris. Et si le bourreau du pauvre gars se fait couper la tête à son tour, je m’esclaffe. Et quand le bourreau du bourreau se fait trancher la gorge, je me tape le cul par terre ad libitum. Bref, à Noël, je relirai Les Idées noires de Franquin. Je m’émerveillerai devant un chasseur qui se tire dans la tête, je glousserai devant un suicidaire qui se fait insulter, et j’en redemanderai. Ensuite, je réaliserai que les idées noires griffonnées il y a quarante ans par un génie de la bande dessinée, ont beaucoup de points communs avec ce que je vois au journal télévisé. Alors, pour me sentir mieux, j’irai serrer très fort un petit handicapé dans mes bras. Et s’il pouvait se casser la gueule dans les escaliers juste après, ce serait tout simplement parfait.

Charlotte Dekoker

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