Alors que les températures commencent à se rafraîchir et que la rentrée littéraire s’est un peu tassée, il est temps de faire le point. Comme toujours, trop de livres, pas assez de temps, des choix impossibles à faire et pourtant nécessaires. Héroïquement, nous nous y sommes résolus. Pour vous seulement, notre sélection de quelques bandes dessinées de saison, garantie sans glyphosate et avec empreinte carbone proche de zéro : un livre-monde, un manga délocalisé, une biographie super-héroïque, un cauchemar polaire, un conte de fée médiéval moderne, un polar atomique, un thriller en eaux troubles, une fillette gothique à souhait, un grand méchant loup dévoré par ses pulsions et une super-héroïne pas super à l’aise. 

1 – La plus hors-norme

MOI CE QUE J’AIME C’EST LES MONSTRES d’Emil Ferris (Monsieur Toussaint L’Ouverture)

Au moment de la rentrée culturelle de septembre, les lecteurs français reçoivent souvent d’excellentes nouvelles de la bande dessinée d’Outre-Atlantique. Cette année, ça n’a pas manqué et l’événement était à la hauteur de la réputation qui l’a précédé. Depuis presque deux ans, aux USA, on ne parle plus que d’Emil Ferris, qui s’est lancée dans la bande dessinée en 2002, à l’âge de 40 ans, alors qu’une piqûre de moustique venait de lui causer une encéphalite et une méningite. À l’hôpital, les médecins lui assurent qu’elle ne pourra plus jamais marcher et sa main droite n’a plus la même assurance qu’auparavant, lorsqu’elle subvenait aux besoins de sa fille en réalisant des illustrations publicitaires. Combative et déterminée, Ferris reprend des études d’art comme si c’était une thérapie, se jette à corps perdu dans l’étude des « grands conteurs visuels de notre époque » (c’est ainsi qu’elle les nomme) et se lance dans la réalisation du roman graphique le plus fou qu’on ait imaginé jusqu’ici. En février 2017, l’éditeur américain Fantagraphics publie la première partie de Moi ce que j’aime, c’est les monstres, livre-monde destiné à être conclu en deux volumes.

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Prenant l’apparence du carnet de croquis / journal intime de Karen Reyes, 10 ans à peine et passionnée de films d’horreur, le récit se déroule en 1968 et prend comme ligne de fuite l’histoire d’une voisine, survivante de l’holocauste et victime d’un meurtre. Comme souvent, ce livre-somme repose sur un savant et complexe mélange des genres (l’intrigue policière se conjuguant à l’intime et à la politique) ainsi qu’une esthétique folle, basée ici sur des crayonnés polychromes à la beauté renversante. Tout le monde vous dira que le livre est indispensable et il faut le croire : édité en France par Monsieur Toussaint L’Ouverture, cette épopée monstrueuse trouvera sa conclusion en VF pour 2019. Au fait, depuis tous ces événements qui ont bouleversé sa vie, Emil Ferris remarche. D’après elle, c’est grâce à l’art. CQFD.

(C) Monsieur Toussaint L’Ouverture

2 – La plus franco-japonaise

LE SIGNE DES REVES de Naoki Urasawa et Fujio Pro (série finie en deux tomes – Futuropolis)

Depuis la grande exposition consacrée à Naoki Urasawa au festival d’Angoulême de janvier 2018, on savait que se préparait une nouvelle série prenant pour décor le musée du Louvre à Paris. Cet automne, la série est déjà publiée et achevée en France. On est donc loin des sagas au long cours comme Monster, 20th Century Boys ou Billy Bat, qui comptent leur bonne vingtaine de volumes chacun avant de trouver leur conclusion. Normal, puisqu’il s’agit d’une parenthèse dans la carrière du fabuleux mangaka – parenthèse prenant la forme d’une commande de la part de la prestigieuse collection Futuropolis / Louvre éditions, mais parenthèse enchantée quand même. Conteur génial, Urasawa transforme en or narratif tout ce qu’il touche. En l’occurrence, il s’attaque à au moins trois monuments, comme autant de sources d’inspiration fécondes : d’abord le Louvre, donc, et puis le genre du récit de casse, et enfin le très populaire personnage japonais Iyami. Fantasme fictionnel majeur, le cambriolage d’un musée, et surtout celui du Louvre, a déjà fait couler beaucoup d’encre (on se souvient encore avec émotion de La Grande Odalisque de Vivès, Ruppert et Mulot), mais Urasawa n’est pas du genre à enfoncer des portes ouvertes.

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Le Signe des rêves se teinte des couleurs enchanteresses du récit à énigme et de la chasse au trésor, sans oublier la douce mélancolie qui fait partie intégrante de son univers, et qui ici aboutit à un croisement rêvé entre Alfred Hitchcock et Frank Capra. Quant à Iyami, il s’agit d’un personnage d’escroc farfelu créé par le mangaka Fujio Akatsuka dans les années 1960. Inconnu chez nous, c’est une icone pop au Japon – et donc le moyen pour Urasawa de prolonger l’introspection de son enfance au sein d’un pays en plein bouleversements. Comme toujours, le résultat est un bijou.

(C) Futuropolis

3 – La plus héroïque

JOE SHUSTER, UN RÊVE AMÉRICAIN de Julian Voloj et Thomas Campi (Urban Comics)

Cette biographie dessinée de Joe Shuster possède tous les atouts pour séduire. En racontant l’histoire du dessinateur, cocréateur de Superman aux côtés du scénariste Jerry Siegel, la bande dessinée fait d’une pierre plusieurs coups. Pour les amateurs de pop culture et de comics en particulier, c’est un pan essentiel et tortueux de leur histoire qui est révélé, puisque les deux gaillards vont être, en 1938, les inventeurs d’un concept qui n’a pas fini de faire parler de lui : le super-héros. Les auteurs revisitent par la même occasion la grande histoire du 20ème siècle aux États-Unis, construite par les émigrés et forgée dans la matière première des rêves et de l’ambition, avec tous les revers tragiques que l’on peut bien imaginer. Par-dessus tout, la bande dessinée tisse un touchant récit sur l’amitié entre deux hommes unis par le même imaginaire et une volonté identique de lui donner forme. La narration de Julian Voloj (déjà auteur d’un scénario autour de l’immigration – portoricaine, en l’occurrence – en 2014 avec Claudia Ahlering aux dessins : Ghetto Brother – une légende du Bronx) est d’une limpide efficacité, à la fois riche et passionnante. Déjà connu pour quelques titres en France dont une très belle biographie de René Magritte écrite par Vincent Zabus, Thomas Campi apporte un charme fou à cette histoire. Son travail, magnifique, qui entremêle gouache et aquarelle, évoque une version technicolor de notre Emmanuel Guibert. Un coup de cœur. 

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(C) Urban Comics

4 – La plus lovecraftienne

LES MONTAGNES HALLUCINEES, tome 1 de Gou Tanabe (éditions Ki-onn)

Les adaptations en bande dessinée des récits d’H.P. Lovecraft se comptent par dizaines. Maître de l’horreur et de la science-fiction au début du 20ème siècle, l’écrivain occupe la place centrale au sein d’une espèce de trinité des littératures de l’imaginaire, entre Edgar Allan Poe et Stephen King. C’est une des raisons évidentes pour lesquelles ses récits remportent tant de succès auprès du 9ème art, mais pas seulement. Auteur de l’indicible et de l’inexprimable, Lovecraft apparait comme un défi pour les dessinateurs : une gageure en termes d’imagination et de technique. Le travail d’Alberto Breccia, réalisé en 1974 à partir des Mythes de Cthulhu (réédité cette année aux éditions Rackham), reste à ce niveau une référence indépassable. Son dessin utilisait alors les techniques du lavis et du collage entremêlées pour créer une forme indiscernable, brumeuse et éclatée, tout à fait propice à incarner l’imaginaire lovecraftien. Avec cette nouvelle adaptation du classique Les Montagnes Hallucinées, Gou Tanabe adopte une approche diamétralement opposée. Auteur de Kasane ou encore du thriller Mr Nobody, le dessinateur donne vie à une esthétique fine et précise, baroque dans ses moments les plus ahurissants. Les visions de Lovecraft ont rarement été aussi fascinantes et ses cauchemars aussi détaillés. Un sommet du manga horrifique. 

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5 – La plus féérique

L’ÂGE D’OR, tome 1 de Roxanne Moreil et Cyril Pedrosa (Dupuis)

Depuis quelques années, chaque nouvel album de Cyril Pedrosa est un événement, et particulièrement celui-ci. Délaissant notre âge contemporain pour un moyen-âge féérique et fantasmé, L’Âge d’or n’en parle pas moins de nous et de notre modernité. Écrit avec sa compagne Roxanne Moreil, le récit est une fable épique qui prend place à la fin d’une époque agitée par tous les troubles imaginables – une époque qui se met à rêver d’utopie et qui cherche à réenchanter la réalité. À la sortie du livre, la critique a beaucoup évoqué la dimension politique de la bande dessinée, tout entière tournée vers des problématiques qui sont finalement au centre de notre existence en ce début de 21ème siècle. Pour justifier cette superposition allégorique des époques, les auteurs ont expliqué que s’il était difficile pour nous d’envisager la fin de notre civilisation, il était plus évident d’imaginer la fin du moyen-âge, là où l’utopie, avec toute sa candeur, redevient un concept acceptable. La bande dessinée s’offre alors comme antidote au cynisme et à la désillusion qui gangrènent notre temps et nous empêchent de croire au futur. Elle raconte la quête d’un monde nouveau permettant de dépasser les limites atteintes par l’ancien.

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Si l’histoire est belle et captivante, le dessin est quant à lui d’une splendeur inouïe, ses couleurs et sa sophistication lorgnant vers l’esthétique de l’enluminure médiévale sans oublier le prisme disneyen de Mary Blair.

Mais c’est surtout le trait de Pedrosa que l’on reconnaît, au sommet de sa forme et de son art.

(C) Dupuis

6 – La plus franco-franco-belge

ATOM AGENCY tome 1 – Les Bijoux de la Begum de Yann et Schwartz (Dupuis)

Après leur trilogie Spirou et, entretemps, Gringos Locos, géniale retranscription fantasmée de l’escapade américaine entreprise à la fin des années 1940 par la famille Jijé, Morris et Franquin, le duo Yann et Schwartz revient avec un projet moins référencé, mais un peu (beaucoup) quand même. Scénariste inépuisable, Yann a trouvé en Schwartz un nouveau Yves Chaland, son style graphique aux influences aisément identifiables lui permettant de s’adonner à son goût pour la relecture ironique de l’âge moderne. L’analogie entre les deux dessinateurs n’est pas toujours appréciée (Chaland est devenu au fil des ans un totem intouchable, de par son talent hors-norme), mais justifiée en ce sens que l’un comme l’autre est parvenu à s’approprier l’esthétique du journal Spirou pour en offrir une synthèse personnelle sans verser dans la parodie maladroite. Par ailleurs, il faut être de très mauvaise foi pour ne pas considérer le travail de Schwartz à sa juste valeur : le trait, la composition et la mise en scène y possèdent un charme auquel il est impossible de résister.

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Pour Atom Agency, la référence au style atome qui fit les grandes heures du journal Spirou est évidente, mais elle est également prise à revers. L’histoire ne se déroule pas en Belgique mais en France, et les modèles semblent avoir été plutôt puisés dans le cinéma noir de l’après-guerre et l’atmosphère parisienne de l’époque que dans la bande dessinée bruxelloise. Fidèle à sa marque de fabrique, Yann travaille aussi bien le contexte politico-historique que le langage fleuri de ces années-là. Le tout ne laisse néanmoins aucun doute sur l’origine de cette nouvelle série policière. Il y a quelques années, il avait été question pour les deux auteurs de reprendre la série Gil Jourdan, mais le projet a été abandonné. Pas totalement, puisqu’Atom Agency rappelle à bien des égards la création de Tillieux. Et ce n’est pas un compliment à prendre à la légère.

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(C) Dupuis

7 – La plus thriller aquatique

DEPT H de Matt Kindt (Série complète en 4 tomes, 3 sont déjà disponibles – Futuropolis)

Depuis plus de dix ans, Matt Kindt navigue entre différents courants éditoriaux : parfois seulement scénariste, d’autres fois seulement dessinateur, le plus souvent auteur complet, il verse autant dans les comics mainstream (notamment avec ses scénarios pour DC Comics ou Vertigo) que dans la bande dessinée indépendante. Dans ce registre, il est l’auteur de plusieurs romans graphiques où son style se distingue par son goût pour les narrations complexes et originales. En France, il rencontre un premier succès avec Super Spy, qui était à l’origine un webcomic, et 2 Sœurs, qui appartient au même univers et au même genre : l’espionnage. C’est toujours dans le même domaine qu’il signe en 2010 L’Histoire secrète du géant, la biographie imaginaire d’un agent de la CIA ne cessant de grandir, parabole du destin de tous les inadaptés aux USA. Son domaine de prédilection évolue donc entre le récit de genre et l’intimisme, comme l’a montré encore Monsieur Toussaint L’Ouverture en éditant en début d’année Du Sang sur les mains, polar choral et puzzle narratif à la virtuosité étourdissante.

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Dernier tour de force en date, Futuropolis édite depuis ce printemps un thriller de 700 pages environ : Dept. H. À l’origine publié par Dark Horse aux USA, le récit est multi-cartes : à la fois intrigue policière dans la lignée des Dix Petites Nègres, thriller de science-fiction sous-marine pas loin du Abyss de James Cameron et drame psychologique en huis-clos.

Le dessin atypique de Kindt fait une fois de plus mouche, d’autant qu’il est aidé cette fois-ci par la colorisation de sa compagne Sharlene Kindt. Colorisation à l’aquarelle, bien sûr. Tout cela donne plus d’une raison de boire la tasse.

(C) Futuropolis

8 – La plus gothique

LA MORTE VIVANTE d’Olivier Vatine et Alberto Varanda (Glénat)

Récit gothique de science-fiction mâtinée de steampunk, La Morte vivante offre une nouvelle relecture du pacte faustien entre la science et le sacré. Il s’agit d’une espèce de Frankenstein revu et corrigé par Lovecraft. L’intrigue n’est donc pas forcément des plus originales, même si Vatine s’efforce d’y apporter une singularité et une vision nouvelles.

La véritable star de l’album, c’est l’incroyable dessin de Varanda. Hérité des gravures du 19ème siècle, son style évoque autant Bernie Wrighston que François Schuiten. Sombres et élégantes, les images qui composent La Morte Vivante façonnent un univers fascinant et fantasmagorique. Pour en arriver là, le scénariste a proposé un storyboard très élaboré au dessinateur, et a ensuite colorisé l’ensemble de l’album. Les deux auteurs ont ainsi conçu un objet d’une sophistication rare en France. Il ne manquerait plus qu’un grand, beau et fort récit. 

9 – La plus #METOO

BEZIMENA de Nina Bunjevac (Ici-Même)

Nina Bunjevac est l’auteure du déjà très remarqué Fatherland (2014), dans lequel elle s’intéressait au destin d’une famille ravagée par l’histoire du 20ème siècle et ses fractures idéologiques. C’était aussi l’histoire d’une femme et de son émancipation à l’égard de l’autorité masculine étouffante. L’année précédente, son éditeur, Ici-Même, avait publié un recueil de contes noirs, Heartless, mettant en scène principalement des femmes maltraitées par la vie, la société et la domination patriarcale. Elle revient cette année avec un conte de fée moderne, mystique et tragique, suivant le parcours d’un obsédé sexuel, de ses pulsions d’enfant jusqu’à sa perversité d’adulte délirant. Avec une objectivité effarante mais non dénuée d’empathie, l’auteure se propose de mettre le lecteur à la place d’un violeur, sans complaisance ni moralisme facile – et donc avec beaucoup d’ambiguïté. L’objet se présente à la façon d’un livre illustré, faisant s’alterner pages de courts textes et images à la beauté plastique aussi grande que le malaise qu’elles parviennent à susciter. Car peu à peu, la précision du dessin, pointilliste et hachuré comme des gravures, distille une atmosphère inquiétante et fantastique. Détail crucial : le livre se présente comme une relecture du mythe de Diane et Actéon, le chasseur qui finit poursuivi par ses propres pulsions. Ce renversement des rôles conditionne tout le récit, jusque dans son introduction et sa conclusion, d’une profonde réflexivité. Vous avez dit chef-d’œuvre ? 

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(C) Ici-Même

10 – La plus ado

PAUVRE SYDNEY ! de Charles Forsman (L’Employé du moi)

On ne prend pas toujours le temps de rendre hommage au travail de L’Employé du moi, et c’est bien dommage. Depuis près de 20 ans, l’éditeur se consacre à faire découvrir une bande dessinée exigeante et aventureuse, qui arpente dans tous les sens (et souvent à revers) les sentiers de la narration, principalement autobiographique mais pas que. De Charles Forsman, L’Employé du moi avait déjà publié The End of the Fucking World, à l’origine un fanzine créé entre 2011 et 2013 et rendu depuis mondialement célèbre grâce à la formidable série Netflix. Avec cette Pauvre Sydney !, l’auteur prolonge sa radioscopie d’une adolescence mal dans sa peau, désorientée et torturée. Autant The End of the Fucking World flirtait de loin avec le polar, autant ce nouveau titre s’acoquine légèrement avec l’univers des super-héros. Car Sydney n’est pas seulement une jeune fille à qui la puberté en fait voir de toutes les couleurs (frustrations amoureuses, trauma familial, conflits divers), c’est aussi un personnage qui se découvre un super-pouvoir métapsychique.

Va-t-elle se transformer en une nouvelle Spider(wo)man ou autre X-Men ? Pas vraiment, car Sydney reste une adolescente qui gère plutôt mal tout ce qui lui arrive. Avec ce récit sensible et cruel, Forsman remet à sa vraie place la fameuse métaphore de la puberté comme mutation super-héroïque : loin d’être un don, il s’agit d’une malédiction. Avec son dessin épuré et spontané, l’auteur s’approche davantage de Segar (Sydney ressemble à l’Olive de Popeye) et de Schulz (pour le décor d’une banlieue résidentielle) que des dessinateurs de chez DC ou Marvel : une certaine façon d’affirmer son décalage avec l’univers super-héroïque. Super-normal teen spirit.

(C) L’Employé du moi

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