Alors que le temps commence à ralentir sa course folle et que les journées se font désormais plus longues, l’occasion nous est donnée de nous plonger dans quelques lectures indispensables, de celles qui dureront bien plus d’un été. Sans hiérarchie, voici 10 bandes dessinées et un album jeunesse qui nous ont profondément marqués ces six derniers mois.

Les Herbes Folles (Les Nouvelles Aventures de Lapinot)

par Lewis Trondheim – L’Association

Le retour de Lapinot était déjà, en soi, réjouissant. Mais avec cet ample récit improvisé, qui parle de mondes parallèles et de créatures lovecraftiennes, on nage en plein bonheur. Chaque page présente un dessin à l’aquarelle, muet, et développe ainsi une histoire folle, palpitante et hilarante, comme Trondheim en a le secret. 27 ans après sa création, la fraîcheur et l’acidité de Lapinot sont intactes, voire même renouvelées. Comme toujours, l’album a pour objet d’interroger notre modernité, mais il renoue surtout profondément avec une vocation ancestrale de l’art : le plaisir de raconter des histoires.

Bandes dessinées 2019

Saccage

par Frederick Peeters – Atrabile

Autre récit sans texte, autre narration réalisée à partir d’un dessin par page, autre chef d’œuvre. Difficile de ne pas penser à Moebius en lisant ce grand poème graphique de science-fiction. Impossible aussi de ne pas reconnaître que Saccage va bien au-delà de cette référence, pour installer définitivement – si ce n’était pas encore fait – Peeters au panthéon des auteurs-dessinateurs les plus sidérants qui puissent exister aujourd’hui. D’une modernité étourdissante, ce livre terriblement merveilleux renoue surtout profondément avec une vocation ancestrale de l’art : le pouvoir de susciter des visions.

Bandes dessinées 2019

Portrait d’un buveur

par Schrauwen, Ruppert & Mulot – Dupuis

Anti-récit de pirates, piraté par le pire d’entre eux, un raté picoleur et meurtrier. Guy semble s’être promis de partir à l’abordage de la vie, avec un nihilisme effroyable, tandis que ses papas de papier procèdent de même à l’égard de la bande dessinée d’aventures. Traité avec la modernité qu’on pouvait attendre de Schrauwen, Ruppert & Mulot, le récit picaresque renoue avec l’infinie subversion de sa geste, jusque dans les dérapages fantastiques ou onirico-psychédéliques, qui font de ce portrait un oasis pour les lecteurs assoiffés d’immoralité.

The Golden Path– ma vie de cascadeuse

par Baptiste Pagani – Ankama

Ce titre s’adresse directement aux cœurs de tous ceux qui aiment d’amour le cinéma hong-kongais de la belle époque, celui des films dingues et immortels qui mélangeaient arts martiaux et récits tétanisants, mélodrame et humour, violence et bluettes sentimentales en une alchimie jamais vraiment égalée ailleurs. The Golden Path retrace la vraie-fausse trajectoire d’une cascadeuse dans le monde cruel de l’industrie cinématographique HK, avec moult allusions à des stars et à des films que l’amateur reconnaîtra facilement. Les autres seront infiniment sensibles au récit d’une douloureuse émancipation féminine au sein d’une société trop stéréotypée.

Sadbøi

par Berliac – Revival

Étrange destinée que celle de ce livre paru en français à la fin de l’année 2018. Il était annoncé chez les prestigieuses Drawn & Quarterly avant qu’une polémique pour des supposés propos transphobes tenus par l’auteur argentin ne l’écarte définitivement du catalogue. Pourtant, avec son style graphique emprunté aux mangas des années 1970 et détourné avec une étonnante modernité, Berliac raconte la façon dont l’art permet de construire son identité (fusse-t-elle artificielle) au cœur d’une société qui a plutôt tendance à l’étouffer. Thriller intime, récit d’une arnaque artistique et parcours initiatique destructeur, Sadbøi a pour seul défaut de ne pas être simpliste – ce qui, aujourd’hui, est impardonnable.

The Wendy Project

par Melissa Jane Osborne et Veronica Fish – Ankama

Très belle variation sur le Peter Pan de J.M. Barrie : Wendy vient de perdre son frère dans un tragique accident et c’est l’impossibilité du deuil qui bouscule son existence. En entremêlant le parcours émouvant de cette adolescente d’aujourd’hui, la célèbre histoire du garçon qui ne voulait pas grandir et, en filigrane, son origine, le deuil d’un grand-frère qui marqua tant Barrie, les autrices brouillent les pistes et plongent leur récit dans le trouble d’une intimité meurtrie en perte de repaires. Au-delà, le récit propose une méditation métapoétique de toute beauté sur la puissance du dessin comme moyen d’évasion et de cicatrisation des plaies les plus profondes.

Choc : Les Fantômes de Knightgrave – Tome 3

par Stéphan Colman et Éric Maltaite – Dupuis

Dernier opus de la trilogie consacrée aux origines de Monsieur Choc, le méchant super-élégant au heaume chevaleresque, ennemi intime de Tif & Tondu. Au-delà de la biographie d’un méchant les plus mystérieux et fascinant de la bande dessinée franco-belge, les auteurs tissent la tapisserie du XXème siècle en une chronologie éclatée, et donc d’autant plus apte à en saisir les ténèbres méandres. Dessinateur de la série culte Billy The Cat, Colman y démontre tous ses talents de scénaristes, tandis qu’Éric Maltaite, le fils du grand Will, signe un bel hommage à son père grâce à un dessin limpide et expressif. Un bijou noir qui fait date et qui vient là enrichir le catalogue de Dupuis.

Dans la tête de Sherlock Holmes : L’Affaire du Ticket Scandaleux – Tome 1 

par Cyril Liéron et Benoit Dahan – Ankama

Dans un monde parfait, cet album serait en tête des ventes, les enfants comme les adultes ne feraient qu’en parler, et il ferait naître des vocations de détective, de conteur et de dessinateur. Le récit est un excellent pastiche de Conan Doyle, et surtout il sert à un parti pris graphique virtuose et étourdissant : chaque étape de l’enquête est prétexte à cartographier à la fois les déplacements de Holmes et de son inséparable Watson, l’environnement immédiat du détective, mais aussi et surtout son cheminement intellectuel, mis en scène dans sa tête représentée comme une charpente de grenier, terrain de jeu pour les élaborations mentales et les raisonnements de haute voltige. Et ce n’est pas la seule trouvaille de cet ouvrage merveilleux, dont le principal acteur, aux côtés du lecteur, est justement lui-même : le livre, jouet sublime, objet de culte et médiateur de l’imaginaire.

Connexions (cinq chapitres disponibles) 

par Pierre Jeanneau

Pierre Jeanneau publie progressivement et à compte d’auteur un projet aussi ambitieux que génial, Connexions. Comme il s’en explique : « L’idée est que chacun des douze chapitres présente un personnage différent, on élargit donc un réseau de connaissance petit-à-petit où chacun atteint une étape charnière de sa vie et où les décisions prises ont un impact sur les décisions des autres. Chaque tranche de vie fait écho à des thématiques que j’ai envie d’aborder et qui construisent un tout. L’après rupture, la fin de vie étudiante, l’arrivée dans le monde professionnel, les compromis que ça implique, les potes qu’on perd, ceux qu’on garde, qu’on soutien ou qui nous soutiennent, les questions d’éthique dans le travail, le retour de voyage, le deuil, etc. » Le tout est élaboré à la façon d’une exploration de l’espace urbain et intime traitée de façon vertigineuse, propre à réinventer la façon de concevoir la bande dessinée, pas très loin du sillage tracé réciproquement par Chris Ware et Richard McGuire. À suivre sur le site de l’auteur.

Monde parallèle

par Clément Charbonnier Bouet – L’Association

Fascinante dérive mentale et urbaine, Monde parallèle suit le parcours en ligne droite d’un personnage vivant dans un grand ensemble banlieusard, modelant ses pensées et ses réflexions au contact des formes tracées par le béton, le métal, le verre, la brique, le mobilier urbain… Avec son trait rationnalisé à l’extrême, l’auteur nous immerge dans un univers abstrait et hypnotique, celui d’une modernité qui semble avoir oublié d’accorder une place à l’humain et une ligne de fuite à son existence. Placée sous le patronage de Samuel Beckett, dont le Molloyest cité en exergue, Mondes parallèlesraconte l’aventure d’une ligne, celle sur laquelle l’homme contemporain est contraint d’avancer, malgré tout. Superbe.

Bonus :

Les rêveries de la petite Audrey

par Sean & Karin Hepburn Ferrer et Dominique Corbasson & François Avril

Album pour enfants réalisé à l’occasion de l’exposition Intimate Audrey à Bruxelles, et disponible uniquement là-bas, le livre revisite l’enfance d’Audrey Hepburn à la façon dont la petite fille pouvait fantasmer sa vie d’adulte – cette vie qui sera finalement la sienne quelques années plus tard. Tout y est charmant, à commencer par les dessins de Corbasson et Avril, couple à la ville. La disparition de l’illustratrice en 2018, au beau milieu du projet, achevé seul par son mari, donne à ce petit livre merveilleux une dimension encore plus émouvante.

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