Récompensé du Prix du Jury au dernier Festival de Cannes, Bacurau est le troisième long métrage de Kleber Mendonça Filho (Les Bruits de Recife, Aquarius) et sa première co-réalisation. La figure de proue du cinéma de Recife collabore depuis plus d’une décennie avec Juliano Dornelles, réalisateur lui aussi et directeur artistique de grand talent. Leur western dystopique est une vieille hantise, un projet de longue date. Comme film politique, il ne pouvait faire autrement que d’entrer en collision avec le Brésil régressif d’aujourd’hui. Sorte d’Astérix au pays de Bolsonaro, Bacurau se suffit à lui-même et offre l’occasion d’explorer la maison Filho et ses fantômes. 

Jusqu’alors, la ville de Recife ignorait tout du froid. La chute d’une météorite à une vingtaine de kilomètres a tué trois personnes et provoqué une dégringolade spectaculaire des températures. Les espaces publics et autres parties communes d’immeubles sont jonchés de cadavres de sans-abri. Des pingouins envahissent les plages. Les Nogueira, couple d’architectes avec enfant et employée de maison, quittent l’avenue Boa Viagem. Si la prédation immobilière en a fait, au fil des années, un front de mer aggressivement vertical et touristique – à Recife, les requins sont partout, les gratte-ciels aussi – le quartier restait plaisant, surtout pour les plus aisés. Désormais, c’est trop venteux. Et alors que d’ordinaire, dans le droit fil de la période esclavagiste, les domestiques occupaient les chambres sans fenêtre, les plus petites et la plus chaudes, c’est au fils Nogueira que revient l’étuve des luxueux appartements recifenses. Il a pris la place de Gleice, qui se retrouve dans une pièce aussi grande que glacée. L’employée chauffe son lit avec un fer à repasser. Son confort, c’est sa servitude.

En 2008, les deux amis Kleber Mendonça Filho et Juliano Dornelles co-produisent le fantastique Recife Frio, faux documentaire qui s’ouvre sur une musique de nanar de science-fiction des années 1950  : « Daqui a alguns anos », « Dans un futur proche » en portugais. Filho en est le réalisateur, Dornelles le directeur artistique. « Dans un futur proche » : c’est ce qu’on peut lire au début de Bacurau, fable à peine futuriste située dans le sertão. Soit l’arrière-pays du Nordeste brésilien avec tout ce que ce décor charrie d’imagerie westernienne, de sauvagerie, de violence, de luttes de territoire, de traditions, de passé, de hantises, en bref d’Histoire.

Le sertão a son épopée – le magnifique Os Sertões (Hautes Terres en français) d’Euclides da Cunha, que Miguel Gomes est en train d’adapter – comme le métissage constitutif de la société brésilienne a son ouvrage socio-historique de référence. C’est le fameux Casa-Grande & Senzala (Maîtres et esclaves) de Gilberto Freyre, natif de Recife. Ces deux textes nourrissent le travail de Filho de manière souterraine. Ses films sont, en partie, le fantôme de cette littérature fondatrice. 

Recife Frio, qui met en exergue les strates et contrastes d’une société, est présenté en 2009 au Brasilia Film Festival. Lors de la manifestation, l’idée de Bacurau germe dans l’esprit de Filho. Le film est alors là, sans exister tout à fait. Il est en latence.

bacurau

En haut : Recife Frio ; en bas : Aquarius (D.R.)

C’est le(s) film(s) fantastique-horrifique(s) en puissance qu’on trouve dans Aquarius et auparavant dans Les Bruits de Recife, premier long métrage de fiction virtuose, retentissant. Ce « soap opera filmé par John Carpenter » agit comme une onde sur le cinéma brésilien contemporain. Il a imposé Filho comme cinéaste de premier plan et sa ville comme pourvoyeuse du meilleur cinéma brésilien (au moins depuis la fin des années 2000). Tout à coup, Recife est devenu le « cœur du monde » (c’est le titre d’un excellent film brésilien qui sortira en décembre 2019 – il faut le voir), en même temps que le théâtre d’une brisure, d’une ligne de partage héritées de l’histoire coloniale. 

Les Bruits de Recife - (C) Survivance

La ligne de partage brésilienne 

Avant Bacurau, cette ligne de partage s’exprimait dans des plans urbains majestueux d’une grande rigueur formelle, ou plus simplement dans les rapports domestiques entre seigneurs et serviteurs modernes : le cadre est composé de telle manière qu’il coupe l’espace en deux sphères distinctes, la cohabitation entre les employeurs blancs et les employées noires ou métisses est cordiale, amicale même, avec ce qu’il faut de condescendance et de paternalisme pour maintenir le clivage. On se souvient de cette scène d’Aquarius dans laquelle Clara, l’héroïne, marche sur la plage pour retrouver sa servante Ladjane. En se rendant à la fête que cette dernière organise pour célébrer son fils disparu, elle passe une frontière physique et symbolique. La bouche d’égout qu’elle montre du doigt à son neveu et à sa nouvelle petite amie sépare Boa Vista (la Recife riche) de Brasilia Teimosa (la Recife pauvre), un des derniers quartiers populaires de la ville. 

Avec Bacurau, cette ligne de partage subsiste mais elle prend une autre forme, ne serait-ce que parce que la géographie n’est plus la même. Ce n’est plus l’architecture babelienne du cœur de Recife, sa verticalité et sa féodalité à tous les étages. Il faudrait chercher la fracture du côté des mythiques luttes paysannes et du sol aride sertanejo irrigué du sang des petits propriétaires. Il faudrait, pourquoi pas, aller voir du côté de Un homme à abattre d’Edouard Countinho et de son projet de faire un biopic sur João Pedro Teixeira, leader de la ligue paysanne de Sapé. Un des films préférés de Kleber Mendonça Filho. 

Une communauté à abattre

Bacurau, c’est aussi Astérix ! Un village peuplé d’irréductibles sertanejos et sertanejas (termé consacré pour désigner les habitants du sertão) résistent à un envahisseur uniformément blanc et anglophone. L’allemand Udo Kier est le leader de cette poignée d’hommes et de femmes qui tuent pour le plaisir et utilisent des drones en forme de soucoupe volante pour observer leurs proies. C’était oublier que les habitants de Bacurau bénéficient d’une « potion magique » qui leur permet d’accéder à un autre état de conscience et en fait des guerriers redoutables. C’est cette drôle de substance psychotrope qu’ingère Teresa (Barbara Colen, vue dans Aquarius) à son retour à Bacurau. On ne connaîtra jamais le background de cette femme aussi belle que mystérieuse, on ne saura jamais d’où elle vient, d’où elle arrive. De Recife probablement. Elle pourrait être l’héroïne, si Bacurau ne privilégiait le collectif. Le personnage principal, c’est le groupe. On retrouve le goût de Filho pour les grands rassemblements et son talent unique pour en faire des morceaux de bravoure. Dans les anniversaires des Bruits de Recife et d’Aquarius, lors de l’enterrement de la matriarche Carmelita dans Bacurau, il s’agit autant de célébrer quelqu’un que de faire exister tout le monde. La fête chez Filho est un moment indissociablement émouvant et démocratique.   

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Bacurau - (C) SBS Distribution

Bacurau est justement une organisation sociale harmonieuse où règnent l’amitié, la solidarité, la bienveillance. C’est toute la beauté du film que d’avoir été imaginé et tourné indépendamment du contexte politique récent. C’est bien sûr aussi tout son intérêt que d’être commenté à l’aune de ce qu’il s’est passé l’année écoulée, de ce qu’il continue de se passer au Brésil – et de ne pas se passer pour le cinéma, entre autres (coupes budgétaires, films inachevés qui ne peuvent prétendre à une sélection en festival et encore moins à une sortie en salles…). Bacurau est un lieu où toutes les identités et sexualités ont droit de cité : les transgenres qui font office de sentinelle à l’entrée du village, les putains et les gigolos qui ont pignon sur rue, les lesbiennes mariées…Bacurau est aussi le film de Kleber Mendonça Filho où la présence noire est la plus importante. Si ligne de partage il y a, la couleur de peau ne renvoie plus nécessairement ici aux fantômes d’une certaine institution comme à la ville. Les fantômes sont ailleurs. Ils ont toujours été là. Ils sont partout.

C’est toute la beauté de Bacurau que d’avoir été imaginé et tourné indépendamment du contexte politique récent. C’est aussi tout son intérêt que d’être commenté à l’aune de ce qu’il s’est passé l’année écoulée, de ce qu’il continue de se passer au Brésil.

Présence fantôme

À Recife, le « Bacurau » est le dernier bus nocturne. Il est l’ultime de chance de regagner la ville sans prendre trop de risques (les favelas étant disséminées dans les différents quartiers, la marche solitaire est fortement déconseillée). À l’origine, le bacurau est un oiseau de nuit doué pour le camouflage. Il n’est pas particulièrement aggressif mais il réplique avec rage et énergie en cas d’attaque.

Bacurau est l’affrontement de deux mondes à égalité au moins sur un point : la capacité à se rendre invisible. Mais si les tueurs pensent avoir eu une riche idée en faisant disparaître Bacurau de la carte et en privant ses habitants de réseau, ils se trompent. Le village peut se transformer en ghost town à sa guise, sans que la technologie ait quoi que ce soit à voir là-dedans. C’est même sa principale stratégie de résistance. On en a un premier aperçu dans la scène, très drôle, avec Tony Junior. Soucieux de se faire réélire, le politicien corrompu rend visite à une communauté qui refuse de le voir et de se faire voir de lui. Bedonnant, tête à claques, Tony Junior a la mainmise sur l’eau de la région et une basse conception de la culture et de l’éducation : elle se résume à une centaine de livres que vomit une remorque de camion devant l’école du coin, l’école « João Carpinteiro ». Ce n’est pas la première chez Filho, ce grand fan de John Carpenter. Il y en a une dans Les Bruits de Recife, elle se situe aux alentours d’une ancienne plantation de canne à sucre et d’un cinéma désaffecté où resonnent encore les sons extraterrestres de Plan 9 From Outer Space.

Kleber Mendonça Filho a déclaré un jour qu’un film ne perd rien à donner une leçon d’Histoire. L’Histoire est la botte secrète de Bacurau. Elle se matérialise dans le musée local, simple devanture dont la porte finit par s’ouvrir. Le lieu cache une légende guerrière qui se lit dans les photos jaunies, dans les vieilles coupures de journaux et dans la collection d’armes à feu invisibles, car sorties de leur support. Avant l’arrivée de l’envahisseur, elles étaient des objets d’exposition. Dans la dernière partie du film, elles évoquent l’avion qui pourchasse Cary Grant dans La mort aux trousses. Même si rien ne pousse dans les champs, « un avion à saupoudrer, ça sert à saupoudrer ».

Bacurau - (C) SBS Distribution

Certains ont reproché à Bacurau sa frontalité et sa binarité alors que le film, plus subtil que cela, nous prive d’une certaine jubilation. Il est des choses que Filho et Dornelles choisissent de ne pas nous montrer.

Ce qui n’est pas là et ce qui est là 

Le fantomatique est l’obsession du cinéma de Filho. Ce qui s’exprime, par exemple, à travers son observation de la classe moyenne recifense, c’est autant la peur que la peur de la peur, moins la violence que la rumeur de la violence (« une violence sans violence » comme l’avait si bien formulé  Joachim Lepastier dans son texte sur Les Bruits de Recife). Le fantomatique est au cœur d’Aquarius, de l’immeuble où vit Clara et dont elle est l’irréductible occupante à son sein mutilé, en passant par la commode qu’elle hérite de sa tante Lucia. Posé dans un coin de son salon, le meuble ouvre une fenêtre sur le passé. Il est associé à un mémorable cunnilingus et, plus largement, à une vie érotique intense qui n’est plus qu’un flash-back pour la femme âgée de 70 ans. Le fantomatique est la ligne de partage ultime, celle qui sépare le monde des vivants de celui des morts. En même temps, on ne pourrait reprocher à Filho de ne pas filmer ce qui est là, ce qui existe : une femme avec une moitié de poitrine, le geste d’humecter ses doigts pour lubrifier le sexe de sa partenaire, la mauvaise haleine du matin, le caca dans la couche du bébé, le sein généreux qui allaite, la maladie qu’on réussit à vaincre, celle qui a raison de nous, les chansons qui nous font danser et celles qui nous font pleurer. Il y a là quelque chose de précieux. Avant de passer de l’autre côté de la ligne, on aimera cette oeuvre encore et pour très longtemps. 

Filmographie non-exhaustive

On trouvera ici tous les formats : courts, moyens et longs métrages, tournés au cœur de Recife ou hors de la ville. 

Vinil Verde de Kleber Mendonça Filho (2004)

Eletrodoméstica de Kleber Mendonça Filho (2005)

O Meninho Aranha de Marianna Lacerda (2008)

Recife Frio de Kleber Mendonça Filho (2005)

Um Lugar ao Sol de Gabriel Mascaro (2009)

Praça Walt Disney de Sergio Oliveira et Renata Pinheiro (2011)

Mens Sana in Corpore Sano  de Juliano Dornelles (2011)

Enraged Pigs d’Isabel Penoni et Leonardo Sette (2012)

Permanência de Leonardo Lacca (2014)

Brasil S.A. de Marcelo Pedroso (2014)

Sem coração de Nara Normande et Tião (2014)

Ventos de Agosto de Gabriel Mascaro (2014)

Boi Neon de Gabriel Mascaro (2015)

Animal Politico de Tião (2016)

Açucar de Sergio Oliveira er Reinata Pinheiro (2017)

Azougué Nazare de Tiago Melo et Açucar de Reinata Pinheiro (2018)

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