Premier recueil de nouvelles de Margaret Atwood en huit ans, Neuf contes se veut un clin d’œil à l’univers des contes horrifiques ou merveilleux d’antan, mais reste en fait sur les rives d’un réalisme narquois. Loin d’être indispensable, loin d’être inintéressant. 

Il vaut parfois mieux ne pas consulter les quatrièmes de couverture. « Neuf contes poétiques et satiriques empreints d’une ambiance gothique », affirme celle du recueil, dans lequel Margaret Atwood « s’aventure dans des ténèbres explorées avant elle par des auteurs tels que Robert Louis Stevenson, Daphné du Maurier ou Arthur Conan Doyle ». Avec des références pareilles, on s’imagine des nouvelles fantastiques ou horrifiques à l’ancienne, respectant la tradition codifiée du XIXe siècle. Or l’univers qu’on découvre en réalité dans ce recueil paru en 2014 en anglais, le premier de Margaret Atwood depuis 2006 (Moral Disorder n’a pas été traduit – son dernier livre de nouvelles en version française remonte par ailleurs à 2009 : Le Fiasco du labrador) est si éloigné d’une telle ambiance qu’on se demande s’il n’y a pas erreur. Les trois premières histoires sont une évocation amusée de la bohème littéraire des années 1960 à Toronto, à travers le regard rétrospectif de plusieurs personnages rescapés de l’époque. L’un, Gavin Putnam, est aujourd’hui un vieux poète un peu culte, une sorte de Bukowski mâtiné de Dylan. L’autre, son ex-femme, Constance, est connue sous le nom asexué de C. W. Starr (comme P. D. James ou J. K. Rowling) pour Alphinland, un cycle de SF-fantasy à succès. Tous deux sont âgés maintenant, un peu grotesques dans leur faiblesse de vieillards. Constance entend des voix, Gavin pense au sexe. Il sera le premier à partir, ses funérailles formant le sujet d’une troisième nouvelle. 

 

Hétéroclite et inégal, Neuf contes est parfois éblouissant – l’humour noir, l’art de la construction, le métier de l’auteur éclatent à chaque page –, parfois frustrant en raison de son côté de bric et de broc.

Satire désabusée

On est plus dans la satire désabusée des illusions littéraires et du grand âge que dans le gothique annoncé. Certaines autres nouvelles nous rapprochent cependant, un peu, des littératures de genre. « Lusus naturae », par exemple, histoire d’une fille malade cachée par sa famille, où plane un peu le souvenir de La Métamorphose : ce texte a été écrit pour la Méga-anthologie d’histoires effroyables, un recueil de nouvelles d’horreur dirigé par Michael Chabon pour la revue McSweeney’s, en 2004. Ce clin d’œil aux traditions n’est du reste pas le seul. « Plusieurs de ces contes sont des contes à propos de contes », explique Atwood dans les remerciements. Elle ajoute, malicieuse : « Je vous laisse le soin de découvrir lesquels. » On serait tentés de dire pourtant que plusieurs de ces contes sont, surtout, des contes à propos du fait d’écrire, tant y abondent les personnages d’écrivains. L’une des meilleures nouvelles du livre, « La main morte t’aime », raconte ainsi le succès-surprise de Jack, auteur malgré lui d’un roman devenu un classique international du genre horrifique. Un texte rédigé quand il était jeune et sans le sou, si bien qu’il avait signé avec ses colocataires un contrat l’engageant, en échange de ses loyers impayés, à leur verser une fraction de ses futurs droits d’auteur, qu’il n’imaginait pas si coquets.

Me Too ? Non merci

Hétéroclite et inégal, Neuf contes est parfois éblouissant – l’humour noir, l’art de la construction, le métier de l’auteur éclatent à chaque page –, parfois frustrant en raison de son côté de bric et de broc, voire fond de tiroir. C’est le propre de bien des recueils d’histoires courtes, dira-t-on. Pardon : d’histoires tout court. Atwood, qui tient à la distinction, explique en effet n’avoir pas écrit des short stories, expression galvaudée qui, selon elle, évoque des histoires vraies, du moins vraisemblables, mais des tales, comme dans le « monde des contes folkloriques, des contes merveilleux, des conteurs de village d’autrefois », avec un écart par rapport au « domaine des jours et des œuvres réalistes ». Écart parfois léger, reconnaît-elle. Dont acte. Si l’on est un inconditionnel de la romancière canadienne (on vous épargne l’expression « grande dame des lettres canadiennes », devenue pour elle une sorte de second prénom), on ne ratera pas ce recueil ; si ce n’est pas le cas, on peut la découvrir plutôt par ses romans, à commencer par le plus connu, La Servante écarlate, devenu sur le tard le best-seller que l’on sait (son adaptation en série aidant), qui lui fait aujourd’hui office de bannière publicitaire portative (jusque sur la couverture de l’édition française de Neuf contes, en l’occurrence). Ceux qu’intéressent, par ailleurs, les débats contemporains sur le féminisme et la « libération de la parole des femmes » pourront jeter un œil à ses vigoureuses contributions à la réflexion en cours, en particulier sa tribune Am I a bad feminist? dans laquelle le mouvement Me Too en prend pour son grade. Mais c’est une autre histoire – celle, qui sait, d’un prochain roman.

Atwood

Neuf contes

De Margaret Atwood

Traduit de l’anglais par Patrick Dusoulier

Robert Laffont, 324 pages, 21 €

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