Depuis Bambi, sa première série à l’humour bubble gum et trash (parue en France aux éditions IMHO), Atsushi Kaneko s’emploie à suivre les chemins de traverse dans l’industrie du manga en développant un ton brassant un imaginaire déviant qui zigzague entre road-movie déjanté, fantaisie gothique, polar étrange, SF rétro… et rock and roll garage. La publication il y a quelque temps d’un recueil d’histoires courtes parues entre 1997 et 2015, Atomic [S]trip, aux éditions Pika offre une porte d’entrée idéale pour plonger dans l’univers bouillonnant et tordu de celui qui se considère comme un punk du manga.

Quand il est interviewé, Atsushi Kaneko ne cache jamais qu’il est venu au manga par défaut. D’abord attiré par le cinéma et la réalisation – auxquels il a pu depuis se frotter en réalisant un segment du film Rampo Noir, une adaptation des écrits d’Edogawa Ranpo –, le mangaka qui a véritablement émergé au tournant des années 2000 a trouvé dans la bande dessinée un moyen de faire des films sur papier tout en gagnant une latitude inespérée grâce au soutien de son éditeur au Japon, Comic Beam, un périodique habitué à défendre et porter des signatures singulières comme Suehiro Maruo ou Keiichi Koike. À la vue de sa production de plus en plus étoffée sans être foisonnante, l’auteur semble avoir aujourd’hui définitivement choisi son camp, et loin de nourrir une frustration, voire une rancœur de cinéaste frustré, il savoure son indépendance, libre de produire des œuvres sans avoir à subir des contraintes de budget et autres contingences logistiques inhérentes à la gestation d’un projet pour le septième art.

Ce n’est d’ailleurs sans doute pas un hasard s’il dessine sans l’aide d’assistants, restant maître de son travail du début à la fin, ce qui achève de le singulariser dans le système semi-industriel du manga. Car, à l’image de son parcours, le mangaka n’a jamais voulu rentrer dans le moule, revendiquant une approche personnelle qui tient moins compte des envies supposées du public (du moins celles que les éditeurs projettent sur lui) que du désir farouche de suivre ses goûts et obsessions. À ce titre, la pop culture américaine occupe une place de choix dans son imaginaire, en particulier la période couvrant les années 1950-1980 auprès de laquelle il puise indistinctement pour élaborer l’identité visuelle de ses créations. Son premier coup d’essai, Bambi, est ainsi une fantaisie cartoonesque largement improvisée sur une bimbo aux cheveux roses qui flingue à tour de bras pour protéger un enfant sur lequel des affreux veulent mettre la main, dont un mémorable sosie d’Elvis adipeux. Mais l’auteur a depuis démontré qu’il n’était pas un simple roublard digérant la série Z et la sous-culture pop-corn. Il est en mesure de mettre en place des intrigues plus élaborées, comme dans Soil, dont l’intrigue tourne autour d’une enquête menée par un duo d’enquêteurs absurdes, servant de prétexte pour dévoiler l’étrangeté lynchienne qui règne dans une ville nouvelle japonaise, ou encore Wet Moon, un polar labyrinthique et nébuleux sur fond de programme Apollo.

Tout en contraste noir et blanc, dépouillé de toute trame, le dessin énergique de l’autodidacte Atsushi Kaneko impose son originalité en furetant entre le manga, le style des comics des seventies et l’esthétique des tatouages. S’autoproclamant « dessinateur punk », Kaneko se situe pourtant loin de toute spontanéité nonchalante et bravache tant toute sa carrière démontre une réflexion mûrie sur son œuvre. La compilation d’histoires courtes Atomic [S]trip en témoigne.

Atomic (S)trip

© Pika

S’il se qualifie tour à tour de « démolisseur » ou de « destructeur » de manga, Atsushi Kaneko feint ainsi de jouer la modestie du simple faiseur qui aime faire du bruit et ruer dans les brancards.

Fuck forever

S’il se qualifie tour à tour de « démolisseur » ou de « destructeur » de manga en préface d’Atomic [S]trip, l’auteur feint ainsi de jouer la modestie du simple faiseur qui aime faire du bruit et ruer dans les brancards. On lui accorderait volontiers s’il ne cachait une réelle et solide technique tant sur le plan narratif que dans son rendu graphique qui évolue sensiblement, passant des formes arrondies à un style plus anguleux et sec au fil de la décennie 2000. En lisant les différentes histoires de ce recueil, on note la réflexion constante d’un auteur qui s’essaie à surprendre le lecteur et en premier lieu lui-même. Ainsi, le premier tiers d’Atomic [S]trip contient toute une série de récits intitulés « Tattoo Girl(s) » réalisés annuellement pour un titre de presse quasi éponyme. En se contraignant à devoir inventer un récit très court entre quatre et six pages autour du thème du tatouage, l’auteur trouve un moyen de se mettre en danger, recherchant la difficulté pour s’efforcer à trouver des angles toujours différents pour aborder son sujet. La qualité générale de l’ensemble démontre la maîtrise du mangaka, qui est capable de passer d’un récit muet à apprécier comme une pure expérience graphique (en quelques cases, à travers le motif d’un poisson, on passe de l’infiniment grand à l’infiniment petit tout en faisant le lien entre le quotidien d’une jeune fille et une pin-up de l’espace !) à des histoires en forme de métaphores filées sur la toile d’araignée dans « Spider » ou l’oiseau qui prend sa liberté dans « Swallow ». Le burlesque n’est ainsi jamais loin chez lui comme dans « La Penseuse » où il s’amuse de la vanité à vouloir à tout prix donner une signification à un tatouage qui serait censé synthétiser toute une vie, une manière d’être, une philosophie.

Tout du long, Atomic [S]trip cultive il est vrai cet humour sous-jacent permanent, même dans les histoires les plus sordides et paranoïaques où le quotidien le plus prosaïque cache la réalité souvent la plus distordue. Pour ce faire, Kaneko aime à changer subitement de focal afin de créer un malaise ou ménager une chute inattendue. Dans « Fuck Forever », il fait imploser l’idée de normalité en nous plaçant dans les pas d’un piteux cambrioleur qui a eu la mauvaise idée d’aller voir ce qui se trouve derrière la façade anonyme d’une maison bourgeoise. Dans « Logic ? », il pousse le curseur encore plus loin et distend le lien entre texte et image pour faire imploser par l’absurde l’idée de banalité dans une conclusion aussi radicale qu’inattendue autour d’un salaryman faussement tranquille.

La force de Kaneko est aussi de télescoper souvent dans ses intrigues deux réalités qui coexistent sans que ses protagonistes en aient toujours conscience. De fait, la catastrophe n’est jamais bien loin et ses héros qui se dépêtrent entre problèmes personnels et d’argent vivent ou survivent sans se douter que leur sort est déjà scellé. L’auteur démontre ainsi une sorte de vision fataliste dans « Atomic ? », où de jeunes loubards jouent les caïds après avoir trouvé une valise d’argent ignorant qu’une centrale nucléaire fuit non loin d’eux… Parfois, c’est un monde souterrain nocturne et violent qui s’agite secrètement et craquelle le vernis familier de la ville, comme dans le curieux « Super Bonbon » qui clôture le recueil.

Atomic (S)trip

© Pika

Derrière leur enrobage « fun », des dialogues nerveux et un ton déjanté, les histoires de Kaneko traquent les dysfonctionnements de la société, les rapports de pouvoir, de domination, la puissance du groupe face à l’individu, la logique des puissants qui brisent les anonymes ou les excentriques qui tentent en retour de trouver leur place dans les marges. Le mangaka se fait souvent leur porte-parole en leur donnant l’occasion de saisir leur revanche sans pour autant se faire d’illusions sur leur devenir. Mais au traditionnel happy end, il opte définitivement pour le no future. À ce niveau-là, il est bien punk.

Atomic [S]trip

Atsushi Kaneko 

Traduit du japonais par Sébastien Ludmann

Éditions Pika, collection « Pika Graphic », 20 €

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