« Toute saga a une fin », scande l’affiche de L’Ascension de Skywalker, ultime épisode du projet monstre initié par George Lucas en 1977. Quarante deux ans après, J.J. Abrams et son co-scénariste Chris Terrio héritent ainsi de la lourde tâche de finir l’impossible : boucler une série qui, dès son origine, posait les bases d’un univers illimité, dont on aurait pu tirer chaque fil narratif à l’infini. Mais puisqu’il fallait en finir, pour rebondir ailleurs, le mot fin devait clore le mouvement pour mieux rouvrir l’univers qui le contenait. Encore fallait-il être capable de ce prodige, alors que la saga s’auto-phagocyte depuis des années. Si le résultat, forcément raté, fait autant de peine, c’est qu’il acte ce qu’on refusait jusqu’alors d’admettre : Star Wars est mort il y a bien longtemps, dans une galaxie lointaine, très lointaine.

« J.J. Abrams et moi avons eu toutes les peines du monde à écrire une scène cruciale du film. Ça aurait pourtant dû être très simple mais, pour être honnête, nous ne voulions pas que Star Wars se termine. Nous n’arrivions pas à conclure parce que nous ne le voulions pas vraiment. Parce qu’une fois les grandes lignes de ce troisième acte posées, nous savions bien que ce serait terminé. Fini. Je ne me résous toujours pas à cette idée d’ailleurs. (…) Quand nous étions réunis, nous voulions juste continuer. Continuer d’explorer chaque élément et où ils nous emmènent. (…) C’est devenu notre directive : garder l’histoire en mouvement.«  

Tout ce qui cloche dans Star Wars: L’Ascension de Skywalker, tout ce qui trahit son désir de faire allégeance plutôt que de faire un film, est contenu dans ces propos du co-scénariste Chris Terrio rapportés par le site Polygon. En lisant entre les lignes, il n’est pas interdit, même, d’y déceler ce qui a présidé aux destinées de la postlogie comme de la prélogie et qui ne pouvait mécaniquement que les conduire à l’échec : une nostalgie mal placée. Pour bien comprendre le drame qui se noue depuis 20 ans dans la galaxie Star Wars, il faut une fois pour toutes en dénoncer le paradoxe iconoclaste : le mythe sur lequel la saga a bâti sa légende est aussi ce qui l’a asséchée. On parle bien entendu de la révélation qui a surgi au second tiers de la trilogie originelle, cette fameuse réplique qui a génialement redéfini tous les enjeux posés pendant deux films, mais qui fut d’une telle portée qu’elle a avalé tout son horizon narratif. Après “Je suis ton père”, Star Wars ne serait plus que ça : la recherche d’une paternité naturelle ou de substitution et la tragédie de sa découverte, une sorte de grande métaphore oedipienne filée sur plusieurs générations. Luke contre Vader dans les épisodes 5 et 6, Anakin contre Qi Gon / Obi Wan / Palpatine dans les 1, 2 et 3 (de la naissance d’Anakin à l’obsession des clones, le trauma de l’absence du père est le vrai sujet de la prélogie), Kylo contre Han Solo dans le 7, Rey contre Luke dans le 8, Rey contre Palpatine dans le 9… Autrement dit, à partir de L’Empire contre-attaque, toute la saga s’est organisée autour de la reprise du motif – métaphorique ou non – de l’affrontement père/fils, sans jamais réaliser que cette poursuite de sa scène matricielle était elle-même une quête de paternité : l’obsession de Rey et Kylo pour leurs origines n’est rien d’autre que la mise en abime de films qui n’arrivent pas à grandir tout seuls. Comme nos héros, ils sont si prompts à s’inscrire dans les pas de leurs prédécesseurs et reproduire leur schéma mythologique, qu’ils en négligent tout ce qui leur a permis de se déployer avant que la réplique de Vader ne les éclaire d’une nouvelle lumière. Quelque chose dans Star Wars échappe au spectre du lignage. Et ce quelque chose, c’est ce qui distingue le space opera des débuts du soap opera qu’il est devenu : le hors champ. 

Originellement, la puissance d’évocation de cette saga a toujours tenu à sa capacité de contenir quelque chose de plus grand qu’elle. À donner à son spectateur l’impression qu’elle n’était qu’un petit bout d’histoire perdu dans un univers où pouvait s’en raconter mille. Songez à l’ouverture de 1977 et à tout ce qu’elle contenait de hors champ : “Il y a bien longtemps, dans une galaxie lointaine, très lointaine… Épisode 4 : Un Nouvel Espoir.” Non seulement le temps et l’espace de cette histoire surgissaient indéfinis, mais on y entrait et sortait par le milieu (épisode 4), en un territoire inconnu mais qui nous préexistait. “Espoir”, de quoi ? “Nouvel”, pourquoi ? Tout restait à découvrir. Globalement, la première trilogie tiendra cette promesse d’en susciter mille, nous bombardant trois films durant d’images fantasmatiques mais jamais illustrées. “C’est le vaisseau qui a fait le Kessel Run en moins de 12 parsecs”, “General Kenobi, il y a des années vous avez servi mon père pendant la Guerre des clones”, “Pendant 800 ans j’ai entraîné des Jedi”, etc. À lui seul, Han Solo racontait en creux ce mystère d’une galaxie trop grande pour en faire le tour. Son absence de background, sa grande gueule et son vaisseau fatigué, ses rares amitiés et ses multiples inimitiés, mais surtout cette morgue de l’aventurier qui en a déjà trop vu, tout chez lui donnait à ressentir qu’une autre aventure était peut-être en train de se tramer ailleurs, à quelques années-lumière de là.

Star Wars : L'Ascension de Skywalker

Star Wars : L'Ascension de Skywalker © 2019 and TM Lucasfilm Ltd. All Rights Reserved.

Figure d’action sans intériorité, antériorité ni postérité, Han Solo n’existait que pour faire avancer l’histoire, mais surtout se faire le réceptacle de son hors champ. On a souvent dit que la saga avait souffert de n’avoir su retrouver une figure de sa stature, un de ces personnages hâbleurs, charmeurs et pince-sans-rire qui vous polarise une histoire. La vérité est bien pire à entendre : elle n’en avait plus les moyens.

L’époque ne souffre plus le moindre flou, la moindre interrogation, le moindre mystère, chaque branche doit se rattacher au tronc et aucune pousse spontanée ne sera tolérée.

Le personnage de Poe en fera la démonstration à son corps défendant : en prétendant cloner Han Solo dans un univers fini et clos, il n’est parvenu qu’à le vider de sa substance, réactiver son absence et démontrer sa propre inutilité. Comment justifier un héros qui se passe d’explication dans une saga qui ne sait plus qu’expliquer ? Qui a besoin d’une figure-réceptacle quand l’enjeu principal n’est plus de contenir, mais de montrer ? Au prétexte de “continuer” cette histoire, la prélogie et la postlogie ont rétréci ce qui en faisait le prix : l’infini.

Car Disney – comme Lucas avant lui – n’a jamais eu qu’un objectif : révéler le hors champ de la trilogie originelle. Remplir les creux. Les manques. Expliciter. Corriger. “Continuer d’explorer chaque élément”, pour reprendre les propos de Chris Terrio. Même au risque de ne pas être à la hauteur de l’héritage ? Même. C’est ainsi que la maîtrise de cette Force mystérieuse deviendra une simple affaire de taux de midichloriens. Que la tragédie de Vader sera réduite à peau de chagrin. Que la naissance de l’Empire s’apparentera à celle d’un simple IVe Reich. Qu’on inventera une descendance puis un passé à Han Solo. Que Palpatine reviendra – allégorie parfaite de ce qu’est devenue la trilogie originelle – sous la double forme d’une marionnette et d’un marionnettiste. Et que finalement, dans un dernier geste aussi puéril que symptomatique, on rendra à Chewbacca la médaille qu’il méritait à la fin de l’épisode IV. Voilà ce qu’on voulait signifier quand on parlait d’”assèchement” par le mythe : le moindre recoin de Star Wars est devenu prétexte à un dialogue avec le père, à une exploration des origines ou à une continuation de l’existant, y compris quand un élément se suffisait à lui-même. L’époque ne souffre plus le moindre flou, la moindre interrogation, le moindre mystère, chaque branche doit se rattacher au tronc et aucune pousse spontanée ne sera tolérée. Brusquement, bander les arcs narratifs ne suffit plus, il faut les boucler, tous, un à un, révéler leur hors champ comme autant d’arbres généalogiques qu’on dessinerait avec application. Sauf que savoir précisément d’où l’on vient n’a jamais permis de savoir exactement qui l’on est.

Star Wars : L'Ascension de Skywalker

Star Wars : L'Ascension de Skywalker © 2019 and TM Lucasfilm Ltd. All Rights Reserved.

L’Ascension de Skywalker est un épisode pour rien d’une trilogie pour rien produit par un studio qui en a fait sa signature.

Le temps d’un film, avouons-le, on a pourtant cru tenir en Abrams l’homme de la situation. On avait voulu voir dans Le Réveil de la Force cet épisode méta qui servirait de charnière, de passage de témoin pour se débarrasser du poids d’une génération et mieux propulser la suivante. Mieux: on avait perçu dans la trajectoire de Rey une sorte de Voyage de Télémaque, c’est à dire une errance vers le père mythique (Ulysse/Luke) destinée à se trouver soi-même, à tracer son propre chemin sur la carte des étoiles. Las, il faut croire que l’héritage de Star Wars est bien plus lourd à porter que celui de Star Trek, qu’on ne s’affranchit pas aussi aisément du poids de ses glorieux aïeux. Il n’est qu’à voir la manière dont L’Ascension de Skywalker corrige la plus iconoclaste des audaces de l’épisode précédent, celle, précisément, qui promettait enfin d’emmener le récit ailleurs. On a suffisamment reproché au Derniers Jedi ses péripéties douteuses (catastrophique séquence du casino), ses otaries laitières, son Luke schtroumpf grognon et sa Leïa cosmonaute, mais on doit reconnaître rétrospectivement à Rian Johnson un cran qu’Abrams n’a pas su avoir : en assénant à Rey qu’elle n’était la fille de “personne”, un être sans origine ni destination, le cinéaste esquissait enfin la possibilité d’une émancipation radicale, la promesse littérale d’un nouvel espoir. Hélas, alors qu’on attendait d’Abrams qu’il élabore l’épisode suivant là-dessus, qu’il prolonge son voyage de Télémaque en tressant à Rey un destin qui lui serait propre, il a choisi de la ramener à quai et de l’arrimer non pas à une, mais deux filiations: Palpatine et Skywalker. Se découvrant avec horreur descendante naturelle de l’Empereur, elle répudiera son patronyme à coups de sabres laser, mais plutôt que d’acter son indépendance et de devenir Rey, seulement Rey, elle préfèrera se retourner une dernière fois et prononcer, devant les deux madeleines rougeoyantes de Tatooine, la plus attendue et symptomatique des répliques : “Rey. Rey  Skywalker”.

Star Wars : L'Ascension de Skywalke

Star Wars : L'Ascension de Skywalker © 2019 and TM Lucasfilm Ltd. All Rights Reserved.

Tout cet épisode IX est à l’avenant de cette procédure d’adoption. Abrams rattache tous les wagons pour les ramener en gare, retrouve Lando Calrissian qui cuvait au milieu du désert, organise une énième visite des décombres des films précédents, multiplie les prosopopées douteuses, enchaîne les sauts dans l’hyper-espace sans voir qu’il fait du surplace, recycle les moments comme autant de constat d’échec (le “Je sais” adressé à Kylo, symbole terminal d’une imagination aux soins intensifs) et enfile au chausse-scène tout ce qu’il peut de clins d’oeil œcuméniques (pourquoi ce baiser lesbien expédié dans un plan de coupe nous fait l’effet d’une opportuniste politique de quota ?). Face à ce capharnaüm narratif, où l’ajustement des pièces du puzzle compte visiblement moins que leur nombre absolu, on est saisi par un vertige inédit : celui d’assister à un remake augmenté du Réveil de la Force qui lui-même était déjà une régurgitation de toute la saga, autrement dit à la tautologie d’une tautologie. D’un épisode à l’autre, Rey n’a absolument rien appris qu’elle ne savait déjà au début du premier, elle n’a fait que conforter sa conviction qu’un lien puissant l’unissait aux exploits légendaires du passé et que son destin a toujours été d’en perpétuer le récit. De “continuer”, comme dirait Chris Terrio, plutôt que de s’inventer un chemin. C’est toute l’inanité du projet qui se dessine finalement dans sa trajectoire circulaire : L’Ascension de Skywalker est un épisode pour rien d’une trilogie pour rien produit par un studio qui en a fait sa signature. A l’instar d’Avengers: Endgame qui revisitait la mécanique narrative de tout le Marvel Cinematic Universe, et parallèlement à la momification numérique de ses classiques animés, Disney a décidé de conclure la plus grande saga de l’Histoire du cinéma par un énième aveu d’impuissance. Mais derrière ce nouveau symptôme d’une époque de l’actualisation permanente, c’est une lecture bien plus triste que nous sommes tentés de faire cette fois : tétanisés par le mot Fin, incapables de refermer le livre que leur lisait papa, les enfants de Star Wars refusent tout bonnement d’éteindre la lumière. Par peur du noir, mais surtout de devoir faire leurs propres rêves.

Star Wars : L'Ascension de Skywalker

Un film de J.J. Abrams

USA, 2019 – 2h22

Avec : Daisy Ridley, Mark Hamill, Adam Driver

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