Quelle est donc cette zone sur laquelle se hasarde Alex Garland, l’auteur d’Ex Machina ? Proposé uniquement sur Netflix en France,  Annihilation dépasse pourtant de loin l’achalandage de références science-fictionnelles – chose rare – et réinvente la figure de l’amazone, ici aux prises avec une névrose métaphysique. 

Film hautement référencé, ciselé, littéralement vitrifié (hommes et machines ne cessaient d’échanger à travers le Plexiglas), Ex Machina était symptomatique d’une tendance au fayotage sur les terres de la SF hollywoodienne. Alex Garland se comportait en premier de la classe, méritant et toujours inspiré, mais parti se frotter au grand sujet de l’intelligence artificielle en pilote automatique. Tout indiquait qu’il maîtrisait son Asimov, son Dick, son Shirow, tant il reprenait scrupuleusement la ligne d’une mythologie et celle des stylistes l’ayant sanctifiée à l’écran. Romancier et scénariste (28 jours plus tard, Never Let Me Go), Garland avait de fait passé de longues années dans le champ SF, sans trouver l’étincelle qui distingue nettement sa production des hommages scolaires prodigués par le tout-venant industriel.

Pendant un temps, Annihilation donne la même impression. L’horizon premier est récent – le film est librement adapté du premier tome de la trilogie du Rempart Sud de Jeff VanderMeer –, mais Garland s’en va vite fureter sur des territoires plus ancestraux. Territoire, c’est le mot : Annihilation convoque le motif de la zone avec son « miroitement », parcelle de forêt recouverte par une bulle mauve qui s’étend le long des côtes américaines. La biologiste et ancienne militaire Lena (Natalie Portman) y pénètre en vue de comprendre pourquoi son mari Kane (Oscar Isaac), soldat lui aussi, en est revenu catatonique. The Thing n’est pas loin quand elle découvre l’existence d’un ver capable de s’insinuer dans les corps pour en prendre possession. Et bien sûr, Stalker est aussi en ligne de mire – d’autant que Garland tient à ratisser cette zone étrangement luxuriante de manière à en révéler le plus vite possible la nature mentale et métaphorique.

C’est la zone

On pourrait reprocher à Garland de mener une telle entreprise d’une main lourde, mais c’est justement en la poussant à son terme qu’il s’émancipe de ses modèles. La Zone X (nom de code militaire du miroitement) devient effectivement le lieu d’un règlement de comptes singulier. En s’embarquant dans cette enquête forestière sur les talons d’une psychologue et de quatre autres femmes scientifiques, Lena remue une pléthore de questions dont on comprend qu’elles sont liées à sa relation et à une névrose en pleine éclosion – les premières scènes la croquent en amoureuse quasi-endeuillée, mais surtout en universitaire dépressive, lasse de disserter sur la lutte des cellules mutant pour survivre alors qu’elle sent les siennes se désagréger. Elle devra pourtant rejoindre une autre lutte, celle de femmes engagées sur les voies de la déperdition volontaire. Elles n’en font pas longtemps mystère : s’aventurer dans la zone est un geste suicidaire, qu’elles osent parce qu’elles n’ont plus grand-chose à perdre. Séparées qui de son enfant, qui de son conjoint, elles partent en découdre une bonne fois pour toutes avec le néant. Ainsi, cette jungle chamarrée devient moins un champ de bataille grouillant de chimères (alligators ou grizzlis difformes, au choix) qu’un mouroir psychique où les soldates s’en vont se faire volontiers démantibuler, voire annihiler pour certaines.

Annihilation

© 2017 Paramount Pictures

Annihilation est en somme une romance épique, filmée à travers le voile de l’angoisse et du désir de mort.

Autodestruction

L’énigme du miroitement est donc transparente – ce serait l’ultime stade de la dépression, géographiquement délimité –, mais elle s’enrichit d’une dimension supplémentaire au détour d’un dialogue en apparence convenu entre Lena et la psy jouée par Jennifer Jason Leigh. « Peu de personnes se suicident, mais tout le monde s’auto-détruit », nuance la psychologue quand l’héroïne suggère que Kane s’est engagé dans la mission pour mourir. « Vous êtes biologiste, vous savez que l’auto-destruction est inscrite dans notre code génétique. Ce ne sont pas des décisions, mais des impulsions, » poursuit Leigh, résumant ainsi le motif de leur présence sur la zone (qui mieux qu’une telle actrice, récemment malmenée et balafrée dans Les Huit salopards ou Twin Peaks : Le Retour pouvait incarner ce voeu d’auto-annihilation ?).  Ce que Lena traque en remontant la piste de Kane et en visionnant les bandes vidéo qu’il a semées façon Petit Poucet, c’est donc la pulsion morbide d’un homme. Pulsion dont elle s’enivre à son tour, s’enfonçant dans la zone coûte que coûte, plongeant dans la gueule béante des grands reptiles là où ses camarades mordent la poussière ; son combat avec cette faune baroque produit d’ailleurs quelques pics d’horreur dantesque et rappelle durement que son calvaire mental se joue aussi dans la chair. L’odyssée prend donc le tour d’une psychanalyse de couple sauvage, voyant une femme plonger dans le gouffre dépressionnaire où a sombré son amant dans l’espoir de l’en extirper. Annihilation est en somme une romance épique, filmée à travers le voile de l’angoisse et du désir de mort.

Annihilation

© 2017 Paramount Pictures

Into the Abyss

Si Garland trouve le moyen d’en extraire une fable d’empowerment, ce n’est pas seulement en racontant une telle histoire du point de vue féminin – la princesse s’en va sauver le prince, et non l’inverse. Il s’agit aussi de montrer comment la femme, lancée sur les traces de l’homme et donc entrée dans « son » domaine (le miroitement étant aussi une warzone, ou un terrain de chasse où se démontre traditionnellement l’héroïsme viril), se défait d’une pression sociale qui historiquement la cantonne dans le camp de la vie. Dans la science-fiction ou en dehors, de nombreuses épopées ont légué l’impératif héroïque à des personnages d’amazones ; toutefois, le legs n’est que rarement interrogé sur le terrain psychologique. Ici, l’enjeu n’est pas de savoir si les héroïnes possèdent assez de qualités viriles pour réussir là où les hommes ont échoué. Il est de comprendre comment elles héritent d’une pulsion de mort attribuée en général à l’homme, là où la femme, parce qu’elle porte la vie, est socialement condamnée au devoir d’autopréservation.

Or c’est précisément le moteur de Lena : avancer inexorablement vers ce désir autodestructeur supposément masculin, oser le faire sien et aller jusqu’à son terme. Affranchie du conatus poussant les cellules à survivre, elle se débarrasse aussi de l’instinct de survie qui la priverait de s’illustrer en risquant sa vie pour dominer la matière et dompter un territoire hostile. En rejoignant Kane dans l’abysse de la dépression, elle recolle seule les fragments d’une histoire d’amour étouffée que le film lui-même éclate par flash-back et visions diverses – sans pour autant apporter la confirmation que cette romance-là était effectivement réparable et que les deux amants sont bel et bien sortis de la dépression. C’est en pliant et repliant cette idée sublime qu’Alex Garland parvient à faire de sa zone autre chose qu’un champ miné de références à des imaginaires déjà balisés.

Annihilation

Un film d’Alex Garland

USA, 2018 – 1h55

Avec : Natalie Portman, Jennifer Jason Leigh, Tessa Thompson, Oscar Isaac

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