Parmi les séries des années 80, Pour l’amour du risque tient une place à part. On aurait pu dire la même chose de Magnum ou de Miami Vice. Alors pourquoi cette série plutôt qu’une autre ? Sans doute déjà parce qu’en France elle a rythmé nos moments d’ennui télévisé par sa chanson culte et programmatique. Tel un bon vieux tube, une puis deux voire trois générations ont suivi les aventures de Jonathan et Jennifer Hart comme on remettrait en boucle un disque sur sa platine. Épatant cocktail de comédie romantique et d’action au chic clinquant, Pour l’amour du risque c’est une vision du couple qui, libéré des contraintes matériels, se met en danger pour se requinquer sans cesse. Le secret de l’amour pour toujours ?

L L’amour du risque. Jonathan et Jennifer. Les justiciers milliardaires. » Plus loin : « L’amour pour mieux risquer. Le risque pour s’aimer. » S’il ne dit probablement pas tout, le générique français à l’éloquence furieusement d’époque est une porte d’entrée pas pire qu’une autre dans l’existence animée des Hart qui, durant cinq saisons (complétées par huit téléfilms une décennie plus tard), formèrent l’un des couples les plus glamour de la télévision américaine. La série s’appelle Pour l’amour du risque chez nous, Hart to Hart dans ses Etats-Unis d’origine où elle fut à l’antenne entre 1979 et 1984 et où les jeux de mots entre Hart et « heart » (« cœur », donc) illuminent les titres de nombreux épisodes. Contemporaine de Dallas ou de Magnum, cette comédie d’action dans laquelle les méchants sont toujours punis à la fin appartient à l’écurie du producteur Aaron Spelling comme avant elle Starsky et Hutch, Drôles de dames  ou La croisière s’amuse et, plus tard, Dynasty ou Beverly Hills. Elle est un peu kitsch, plutôt répétitive et peut-être même un rien réac, à bien y penser – pas incontestablement féministe, disons, même si l’homme et la femme semblent au départ traités à égalité. Elle possède pourtant ce petit quelque chose qui fait qu’on s’attache sans mal à elle, et qui vient sans doute de loin.

Aventure(s) domestique(s)

Mankiewicz, Tom de son prénom. L’identité de l’homme qui a mis en scène le pilote de Pour l’amour du risque après avoir retravaillé le script de son créateur original Sidney Sheldon fait un peu sursauter. Ce Tom-là est le fils du grand réalisateur hollywoodien Joseph L. Mankiewicz (All About Eve, L’Aventure de Mme Muir, La Comtesse aux pieds nus), qui passe ici pour la première fois derrière la caméra. La filiation paraît presque trop explicite et directe : la série descend (et hérite) du cinéma, ce dont témoigne aussi la présence, dans le rôle de Jonathan Hart et aux côtés de Stefanie Powers (Jennifer H.), de l’ex-star du grand écran Robert Wagner – pour tenir son rôle mi-placide mi-bagarreur, Cary Grant avait d’ailleurs été pressenti malgré ses 75 ans. Quant aux pittoresques enquêtes en couple sur lesquelles repose la série, rien n’interdit de les voir comme une réactualisation, en un peu plus sportif, de celles de L’Introuvable et de ses suites, charmantes comédies policières des années 1930-1940 avec Myrna Loy et William Powell.

 

Hart to Hart Pour l'amour du risque

Le ski ou le chic sportif

D’une saison à l’autre, Pour l’amour du risque ne cesse de mettre du piquant dans la conjugalité, à moins que ce ne soit le contraire

 

Ce n’est cependant pas uniquement pour des raisons généalogiques que Pour l’amour du risque vient « après » le cinéma. C’est aussi par la nature même de ses récits qui semblent justement démarrer là où un film classique s’arrêterait : le danger (quel qu’il soit) est écarté, l’homme et la femme qui se tournaient autour depuis le début, éventuellement en suscitant chez l’autre une certaine irritation forte, sont désormais mariés. Mais qu’est-ce qu’ils vont bien pouvoir faire maintenant que tout – et d’abord la formation de leur couple – est réglé ? Dites, madame la télé, comment on fait pour durer ? La même question vaut pour la série en tant que mode d’expression et, ici, la réponse est à peu près la même dans les deux cas : en trouvant un savant équilibre entre le retour du même (par exemple les discussions au lit avec le chien Février / Freeway pas loin) qui fabriquent du cérémonial, du rituel partagé, et les variations plus ou moins subtiles et durables qui font décoller le récit (poursuites, bagarres, filatures, trahisons…) tout en venant remplir le réservoir de rituels potentiels pour la fois d’après. Hart to Hart propulse sans rupture la vie domestique elle-même au cœur de la grande aventure (et inversement) dans un geste éminemment télévisuel.

Play it again Jonathan

Pour Jennifer et Jonathan, qui paraissent aussi s’ennuyer (et se chercher des activités, philanthropiques ou musclés) parce qu’ils sont riches et assez désœuvrés, la solution relève du jeu de rôles, du bal costumé toujours recommencé. Alors on se déguise, on (se) laisse imaginer qu’on est un autre. Et voilà l’homme qui se fait passer pour un docker employé par sa propre société. Ou tous deux qui jouent les employés de maison chez une riche famille mexicaine où quelque chose de louche se trame – tout est toujours plutôt louche autour de Jennifer et Jonathan, comme s’ils attiraient inévitablement (ou provoquaient ?) ces ennuis dont ils se nourrissent. Ou bien encore, c’est Jonathan qui se fait passer pour mort et revient déguisé en son oncle suisse (totalement inventé), un improbable Fritz von Hart qui ne décolle plus de Madame. Souvent, on distingue comme une pointe d’ironie dans l’attitude des personnages – surtout celle de Jonathan. Ils savent bien que rien de tout ça n’est vraiment important en soi, que ce n’est peut-être qu’un fantasme, ou au grand maximum un moyen pour ne pas se perdre mutuellement de vue. C’est un jeu (érotique). On remet une pièce dans la machine (la série), histoire de voir comment elle tourne – si ça marche encore. On se sent rassuré (l’amour est toujours là), alors on se fait un peu plaisir (cette fois, double dose de risque).

Telle est la règle presque immuable de Hart to Hart qui, d’une saison à l’autre, ne cesse de mettre du piquant dans la conjugalité, à moins que ce ne soit le contraire. Dans un épisode de la saison 5, ce couple qui ignore les disputes est dans une salle de cinéma. « J’ai l’impression d’avoir déjà vu ce film », remarque Jonathan. « C’est le cas, un bon millier de fois », lui répond en substance Jennifer. Elle jubile, elle raffole de sa vie. On est assez fan aussi.

Aliquam ut dictum velit, ipsum consectetur nunc elit. Phasellus lectus