Il y avait une vie avant Les Soprano ou Mad Men. Replonger dans le monde des séries télévisées avant que celles-ci se targuent de maturité, c’est découvrir ou redécouvrir des trésors parfois oubliés, des œuvres dont la candeur ou le formalisme discret n’ont rien à envier au génie du classicisme hollywoodien.

Premier épisode de notre rendez-vous Péritel : Alf, l’extraterrestre bouffon qui a révélé la classe moyenne américaine de son époque, les années 1980.

Un beau jour de 1986, une créature bizarre a atterri sur le petit écran. C’était une sorte de peluche orange à gros nez, comme un Muppet qui aurait décidé de devenir la star de son propre show et choisi pour ce faire le décor télévisuel américain le plus banal qui soit : celui de la sitcom familiale, avec le canapé au centre, la cuisine pas bien loin et, en guise de faire-valoir, un couple middle-class équipé des deux enfants réglementaires. On a appris un peu plus tard que cet être infantile et rigolard avait pour nom Gordon Shumway et qu’il débarquait de la lointaine planète Melmac, mais c’est sous l’acronyme Alf (pour Alien Life Form) que notre héros s’est fait joyeusement connaître quatre saisons (et une centaine d’épisodes) durant, jusqu’à une fin en queue de poisson au printemps 1990 à peine rattrapée par une conclusion téléfilmée quelques années plus tard.

Doudou catastrophe

Nouvel E.T. aussi téléphile que les aliens déchaînés d’Explorers – le film de Joe Dante était sorti un an plus tôt –, marionnette déposée au milieu d’acteurs humains et tirant néanmoins toutes les ficelles des mini-récits de la série qui, sans lui, auraient été bien ordinaires, Alf était beaucoup de choses à la fois, en plus du héros de l’une des séries (pour enfants, mais pas seulement) les plus drôles des années 1980. Il était un candide découvrant la vie sur Terre (c’est-à-dire aux États-Unis, cible de quelques gentilles saillies satiriques) comme, une décennie plus tard, les extraterrestres à forme humaine de la série Troisième planète après le soleil. Mais Alf était aussi un doudou rigolo (un Gizmo, disons) et une catastrophe ambulante (un Gremlin, donc) susceptible de détruire à peu près tout dans la maison – et bien décidé, en particulier, à faire un sort au félin des Tanner, Lucky le mal nommé – « Je mangerais bien un petit chat », proclamait-il.

Alf bougeait peu. Il était comme posé là, sur sa petite scène personnelle, pour son hilarant numéro hebdomadaire de stand-up assis, riche en punchlines et aphorismes semi-délirants.

Sale gosse

Face aux quatre (puis cinq, un bébé rejoignant les deux autres enfants en cours de série) membres de la famille Tanner, le papa nerd entre deux âges, la maman rousse un peu soupe au lait, la brune ado à chevelure volumineuse d’époque et le petit garçon marrant qui vieillissaient ou grandissaient, en tout cas allaient quelque part (ou l’espéraient), cet étrange étranger était aussi, d’une manière un rien paradoxale, le seul élément de stabilité. Alf bougeait peu. Il était comme posé là, sur sa petite scène personnelle, pour son hilarant numéro hebdomadaire de stand-up assis – si une telle chose existe – riche en punchlines et aphorismes semi-délirants, telle une réincarnation simultanée de Robin Williams et d’Oscar Wilde dans le corps velu du chien des voisins. « La chambre d’un homme est la prison d’un autre homme », « Les traditions sont comme les assiettes : elles sont faites pour être brisées », « I kill me ! » s’emballe, hilare, notre comique immigré qui est simultanément le plus Américain des personnages de la série, le commentateur (un peu en retrait, donc) de ce qui arrive aux humains et un maître de la transgression, le sale gamin qui boit de l’alcool, rote à table et fout le feu à la cuisine.

Gizmo pasolinien

Le secret d’un voyage à l’étranger réussi, c’est d’y vivre comme les autochtones, de se mettre autant que possible à leur place. Voilà précisément ce que faisait Alf, en essayant successivement toutes celles qu’il pouvait trouver chez les Tanner. La place de l’animal domestique qui dort dans un panier – quand bien même il s’agirait du panier à linge – ou la place de l’enfant pour qui tout ou presque est un jeu, mais aussi celle du mari qui rejoint sa femme au lit et la surprend sous la douche. Sous la sitcom consensuelle se devinait en pointillé un autre récit plus sombre et pervers, celui d’un Dark Alf dans lequel, tel le personnage de Terence Stamp dans Théorème de Pier Paolo Pasolini, autre histoire d’« alien » s’invitant au sein d’une famille, le natif de Melmac mettrait à mal l’unité du quatuor Tanner ou dévoilerait ce qui, en lui, derrière les apparences harmonieuses, ne va finalement pas du tout.

Alf n’était pas celui qui introduisait du désordre dans la famille Tanner, mais celui qui le révélait et permettait son expression.

L’agent cathartique 

Hypothèse : Alf n’était pas celui qui introduisait du désordre dans la famille Tanner, mais celui qui le révélait et, ce faisant, permettait son expression et sa reconnaissance. Alf était un agent cathartique, l’ami (imaginaire ?) grâce à qui passions, désirs et frustrations pouvaient enfin se libérer au sein de la famille à peu près traditionnelle à qui il tendait un précieux miroir (grossissant, déformant). Alf était le psy secret des Tanner, le thérapeute bouffon dont, à la longue, ils ne pouvaient plus se passer. Ne pas s’étonner de leur air si inquiet, troublé, déstabilisé lorsqu’un départ de leur visiteur a été envisagé (au tiers de la saison 1, puis à la fin de la quatrième). Même s’ils ne se privaient pas de lui reprocher son comportement – en vain, la plupart du temps –, ils sentaient bien que, sans lui, tout risquait de s’écrouler. Alf était la colle qui les faisait tenir ensemble, la dose d’altérité inespérée, l’indispensable corps étranger qui transformait le quotidien en une grande aventure burlesque. On aurait donné beaucoup pour avoir le même à la maison.

Alf famille
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