Ciné-fils notoire, on ne s’étonnera pas que James Gray se mette une nouvelle fois en quête du père, cette fois-ci aux confins des étoiles. Son premier film de SF s’inscrit de fait dans une longue lignée de prédécesseurs, sur les traces desquels il cherche sa propre voie. Véritable psychanalyse étendue aux dimensions du cosmos, Ad Astra est un magnifique mélodrame, limpide et froid, qui s’affronte au risque permanent de l’indifférence dépressive. Il fallait pour cela scruter le visage d’un acteur (Brad Pitt, toujours plus grand), lui intimer de résorber ses émotions et finir par lui donner la clé d’une telle odyssée : même au plus loin du monde connu, ce sont toujours nos larmes que nous venons chercher. 

Faire le deuil de ses émotions passées. À cette injonction répond toujours le cinéma de James Gray s’il veut leur survivre, inventer pour lui un chemin jamais totalement inédit, mais si beau qu’on en oublierait presque les films qui en dessinent chaque fois l’intime cartographie. Apocalypse Now bien sûr, auquel Ad Astra emprunte l’entêtante voix off du Capitaine Willard en quête du Colonel Kurtz, pour lui substituer celle d’un fils parti rechercher son père, au mépris égal des lois physiques et de toute vraisemblance scénaristique. Moins L’Odyssée kubrickienne que le chef-d’œuvre si peu compris de Brian De Palma, Mission to Mars et son émotion jamais si grande que rapportée à la seule distance imposée par la mise en scène. À ce deuil donc, qui préside à toute avancée. Une distance qui fait le prix des grands mélos, relègue les larmes à la toute fin du film (revoir le finale de Mirage de la vie  – Sirk, 1959,  pour s’en convaincre). Ad Astra tient tout entier là-dessus, nous conte ainsi l’histoire d’un homme qui devra quitter la Terre aussi loin que possible pour réapprendre à pleurer. 

Il faut cesser d’en vouloir à Gray pour son mimétisme cinéphile, essentiellement tourné vers les années 1970 et le Nouvel Hollywood (Coppola pour l’essentiel). Une filiation revendiquée, un classicisme assumé qui bien souvent se désole de notre époque. Il valait certes mieux s’orienter vers le futur pour se soustraire en apparence à toute tentation « réactionnaire » : pourtant (on ne se refait pas), la science-fiction reste ici tournée vers le passé. Celui de Roy McBride (Brad Pitt, dont le visage s’offre ici comme une page blanche où chaque nerf a son rôle à jouer), qui croyait son père disparu dans la quête éperdue d’une vie intelligente, par-delà l’espace étriqué du système solaire. Un passé qui ne passe pas, offre pourtant le secret refuge de qui voudrait fuir pour mieux se retrouver lui-même ; ce programme évident de l’analyse, est celui d’Ad Astra. Il se donne tel quel, mais ne perd jamais de vue qu’un cinéaste se doit d’en traduire la vision.

Pour commencer, Gray en fait une pure question de focale. Faire le point l’occupe tout entier dans les premières minutes du film. À la suite du titre inscrit en rouge sur fond noir, un rond de lumière – comme ceux qui auréolent de leur reflet la lentille convexe de l’objectif, offre un premier point de suspension à ce qui va suivre. Une première étoile en somme, qui affronte l’obscurité, promet une révélation. D’autres suivent ; trois petits points, qui s’attardent sur le casque de Roy McBride, lequel nous soustrait encore son regard – avant que ses yeux ne deviennent l’objet fétiche du film, ce miroir si peu réfléchissant où parfois l’émotion manque d’émerger avant de s’éteindre désespérément. Des souvenirs affleurent cependant, lorsque McBride se rappelle la séparation d’avec sa femme, peut-être pourtant celle de sa vie (Liv Tyler, pur fantôme), lorsque le point justement ne saurait se faire, laisse dans le flou celle qui s’en va. Belle idée simple qui met toute chose à distance, laisse un vide grand comme l’espace entre un cœur et ses possibles aspirations. Il faut dire ici que le cinéma de James Gray, s’il ne s’empêche nullement de filmer les femmes et avec quel brio (revoir Two Lovers, 2008), s’en tient tout entier à son male gaze, y cherche justement son point de vue. Celui-là ne fait pas exception, dépourvu de toute matrice autre que le lien d’un fils à son père. La mère y a tout bonnement disparu. On peut regretter que le cinéma de Gray soit resté un truc de petit garçon. On peut aussi y voir son cœur battant, sa limite en même temps que sa volonté de toujours la repousser, d’en faire sa perpétuelle question. 

Ad Astra © Twentieth Century Fox

C’est que Gray n’oublie jamais d’où il vient, n’oublie jamais le cinéma, cette chambre obscure où se tiennent en retrait autant de pères choisis (en somme le contraire de La Chambre claire de Barthes qui, en fait de punctum – ce point d’émotion essentielle, mettait la mère au centre de la photo). Bref, il assume. Son regard affronte ici rien moins que la Voie Lactée, pour mieux y trouver la sienne. 

James Gray postule notre solitude absolue dans l’univers, pour en faire un existentialisme. Dieu n’existe pas, non plus que les extra-terrestres ; la mort est une fin, c’est ainsi seulement que la vie a un prix.

A Dieu le père

Roy McBride doit d’abord se rendre sur la Lune, au point où la conquête de l’espace en est restée. Mais celle-ci est déjà colonisée par le capital, où sa face visible offre autant de centres commerciaux que de rêves frelatés. Des pirates – ceux-là même que provoque le capital, voué à produire assez d’inégalités pour nous conduire à la guerre civile, y attaquent à vue les autorités, à la recherche de minerais indispensables à la survie de notre planète. Le tour politique que prend ici le cinéma de Gray n’est pas à négliger. L’apathie de McBride le conduit à obtempérer à tous les ordres, quels qu’ils soient. « Space Com », soit le programme armé des Etats-Unis en vue de conquérir l’espace, trouve en ce fils prodigue un idéal cheval de Troie. Il est sommé de se rendre au plus loin de la trajectoire déjà arpentée par son père, jadis héros de la conquête spatiale, qui serait encore vivant et menace à présent de détruire l’humanité. Tuer le père, ce héros possiblement devenu le Mal absolu : un tel programme ne saurait se passer d’un tel fils, dont l’absence au monde empêche son pouls de battre au-dessus de 80, quelles que soient les circonstances. Une pure arme de guerre, en somme. C’était sans compter l’éveil de McBride à la mesure de son monologue éperdu devant des machines chargées d’identifier ses émotions, comme autant de « bugs » à éviter. La beauté d’un tel film, c’est qu’elle rappelle sans cesse aux spectateurs de quoi leur humanité est faite. Laquelle ne devrait jamais chercher la conquête, mais se suffire à elle-même. James Gray postule notre solitude absolue dans l’univers, pour en faire un existentialisme. Dieu n’existe pas, non plus que les extra-terrestres ; la mort est une fin, c’est ainsi seulement que la vie a un prix. 

ad astra

Ad Astra © Twentieth Century Fox

Cette odyssée commence par une chute. Non loin de la Terre encore, quelque part dans la stratosphère, McBride tombe d’une antenne de communication qu’une première série de secousses électromagnétiques va faire exploser. D’autres suivront, au point de menacer jusqu’à la Terre elle-même. Elles proviennent d’une lointaine station établie autrefois par son père, dont les autorités pensent qu’il serait devenu fou, seul aux commandes après avoir tué tout l’équipage. Miraculeusement, ou plutôt à travers une série de gestes choisis dans le plus grand calme, McBride survit à cette chute mortelle pour y trouver au contraire le point de départ d’une seconde naissance, se jouer ainsi de l’attraction terrestre pour mieux lui substituer celle des astres. De la Lune à Mars avant de se rendre parmi la ceinture d’astéroïdes qui entoure Neptune où l’attends son père, il laisse au gré des péripéties autant de morts derrière lui, à mesure qu’il passe de planète en planète. Tout le film consiste ainsi à le séparer progressivement des autres pour lui faire atteindre la plus extrême solitude, le laisser seul avec lui-même.

Gray s’y connaît en cinéma d’action, courses-poursuites, face-à-face avec des singes cannibales, espionnage généralisé ; ses codes y sont cependant ralentis par l’apesanteur, y trouvent un suspense tout hitchcockien, comme pris dans la glu du temps. Ce qui permet de rendre chaque situation aussi nette que possible pour le spectateur, installe aussi une distance souveraine qui progressivement va laisser tout le champ libre à l’émotion. Ainsi va McBride, jusqu’au chevet de son père, dont dépend aussi bien sa naissance qu’une possible fin du monde. Entre ces deux finitudes se tient Ad Astra, sans doute le chef-d’œuvre de James Gray. En réponse au filin trop court qui séparait un couple au mitan de Mission to Mars, James Gray répond à la toute fin de son film, par un câble assez long pour laisser leur choix à ses personnages. Rompre ou bien retenir le cordon, ce n’est pas seulement faire le choix de laisser mourir ou de sauver son père, c’est aussi retenir ou laisser aller l’humanité. De son père, Mc Bride dira en substance qu’il aura passé sa vie « à chercher à voir ce qui n’était pas plutôt qu’à regarder ce qui est». En quoi malgré toutes ses invraisemblances, Ad Astra pose une fois encore James Gray comme un cinéaste réaliste. Soucieux de filmer ce qui est avant tout, ne postulant aucun imaginaire. 

Ad Astra

Ad Astra - Francois Duhamel - © Twentieth Century Fox

Ne reste pour finir que la figure d’un vieil homme, las de n’avoir jamais trouvé sa baleine blanche. A l’humanité de se satisfaire d’elle-même. C’est un deuil possible, mais aussi une joie. Nous sommes si seuls qu’il convient d’en faire chaque jour une fête. Le déluge après nous, l’apocalypse demain. On croyait découvrir dans l’obscurité sans fond des espaces infinis l’antique colère des dieux, voici qu’une voix humaine demeure seule à se faire entendre ; et qu’une larme coule enfin, sur un visage jusqu’alors impassible. 

Ad Astra

Un film de James Gray

USA, 2019 – 2h02

Avec : Brad Pitt, Tommy Lee Jones, Donald Sutherland, Ruth Negga…

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