Carbone est passé faire un tour à Cannes. Pas de quoi frimer ni jouer les blasés, simplement l’envie d’aller voir et discuter librement des films, moments, tendances, qui nous ont paru valoir la peine d’écrire dessus en tentant d’émerger du brouhaha.

Troisième et (un peu) tardive partie : de Girl à 2001 l’odyssée de l’espace en passant par 3 visages, et si on parlait mise en scène ?

À Cannes, on sent cette année s’affermir une nette séparation entre les films de la compétition, et ceux présentés à Un Certain Regard, cette section constituant désormais moins une sélection alternative qu’une programmation d’œuvres plus formatées, des « films de festival » comme on dit péjorativement, qui – malgré leurs qualités – révèlent un inquiétant manque de réflexion sur la mise en scène de la part de leurs jeunes cinéastes. Le vétéran Serguei Loznitsa a beau avoir fait l’ouverture de la section, la plupart des réalisateurs présents à Un Certain Regard signent leur premier ou leur deuxième film. Sortis des écoles avec des courts-métrages remarqués, ces auteurs dispensent un cinéma étonnamment sage, très peu cinéphilique. L’audace est du côté du sujet – le film kenyan Rafiki a valu des ennuis à la réalisatrice dans son pays parce qu’il raconte un amour saphique, le premier film belge Girl traite frontalement et avec une grande douceur du parcours d’une adolescente transgenre, etc. – mais nulle audace dans la mise en scène.

Les images de ces films partagent des signes de reconnaissance. Elles proviennent de caméras rarement fixées mais portées à l’épaule ou à la Steadycam. Ainsi la réalité (et parfois la crudité), espère-t-on, va sauter aux yeux. On évite le plan réglé au préalable, organisé en travellings ou panoramiques, et on capture sur le vif au risque d’oublier l’espace, la question des intervalles avec les sujets, le mouvement déterminé des acteurs dans la scène. On filme ce qui est là, ce qui se passe aléatoirement devant l’objectif. On voit les choses telles qu’elles sont. Il y a une tentation documentariste dans ces fictions, mais on oublie que le documentaire est avant tout un exercice écrit et orienté. Ici, on se met à hauteur du spectateur plutôt que de le hausser au niveau d’un auteur. Au mieux, le point de vue est neutralisé.

3 visages

Girl de Lukas Dhont

À l’inverse en compétition, L’Été de Kirill Serebrennikov ne cesse de construire des plans-séquences qui invitent le spectateur à s’enfoncer dans les appartements et les salles de concert de Leningrad, parmi des groupes dont les mouvements sont réglés avec la finesse d’une scénographie théâtrale. Dans les longs-métrages projetés à Un Certain Regard, peu de continuité : c’est le jump cut qui se trouve exalté. Ce sont davantage des films de sélectionneurs d’instantanés que de réalisateurs qui préparent leurs scènes en amont du tournage, là où un film comme Cold War (en compétition toujours) opère un montage ciselé et spatialisant qui, par contraste, passe un peu trop pour de l’orfèvrerie. Ce conformisme de la méthode de filmage est-elle imputable aux habitudes du numérique, qui permettent de tourner des dizaines d’heures de rushes superflus qui seront triés en post-production ?

Trop d’oeuvres donnent l’impression de suivre une feuille de route pavée de scénarii se contentant de relier des points chauds au lieu de créer une intrigue.

Pas seulement. Au niveau scénaristique, on note aussi un certain conformisme. Plombés par le pragmatisme, ces films n’ont que peu de choses à offrir une fois leur sujet dévoilé. Il suffit de quelques minutes pour entrer dans le propos de Girl et nous voilà prisonniers d’un film qui n’avance plus, à l’instar de son héroïne impatiente attendant en vain le changement ; quelques minutes également suffisent pour comprendre que Manto – deuxième film de la réalisatrice Nandita Das – sera une reconstitution académique de la vie d’un écrivain punjabi au moment de la partition indienne, avec toutes les étapes obligées du biopic historique. L’impression de suivre une feuille de route émane de ces œuvres, dont les scénarii se contentent de relier des points chauds (exposition, twist, climax) au lieu de créer une intrigue, selon une mécanique qui rappelle l’écriture laborantine des séries télévisées contemporaines. Même Border (Gräns), film de monstre suédois qui tente de distiller son mystère jusqu’à une révélation qui en neutralise l’étrangeté, est construit et filmé ainsi.

3 visages

Rafiki de Wanuri Kahiu

En résultent des films souvent poussifs et stagnants, sans secrets – si l’on considère que le secret cinématographique n’a pas vocation à être révélé mais à constituer l’aimant de notre regard. Pour échapper à ce matérialisme, on fait intervenir des séquences de rêves, mais celles-ci sont tristes tant elles reposent sur un étiquetage rationaliste de l’imaginaire (filtres sur l’objectif, symbolique lourde, montée sonore qui culmine avec le réveil, etc.). Pourtant, chez Jia Zhang-Ke (Les Éternels), il suffit que l’héroïne s’engouffre dans une nuit balayée de faisceaux d’OVNI pour que l’on soit instantanément décollés du réel…

Trois visages est une chasse au trésor où de simples coups de klaxon derrière la montagne deviennent des codes à déchiffrer.

Les trésors de Panahi

Dans le palais des festivals, quiconque voulait assister à une démonstration de mise en scène pouvait se consoler devant 3 visages, nouvel exercice virtuose de l’Iranien Jafar Panahi présenté en compétition. Le film raconte le voyage d’un réalisateur (Panahi, lui-même) et d’une actrice (Behnaz Jafari, rayonnante) pour retrouver une jeune fille (présumée morte) dans un village reculé de l’Iran turcophone. Le cinéaste tire parti d’un tournage a priori rudimentaire et de contraintes particulières (interdit d’activité, il filme en cachette aux confins de l’Iran) pour inventer une mise en scène réfléchie et sophistiquée. Pas de tentation documentariste ici, mais une association plus incertaine entre réalité et fiction puisque le réalisateur y joue son propre rôle, tout comme l’actrice qui l’accompagne dans ce film de voiture à la Kiarostami (en couple plutôt qu’en solitaire). La voiture, justement, devient le lieu d’un dispositif de filmage élaboré puisque la caméra traverse le parebrise en dessinant des panoramiques à 360 degrés : plus d’intérieur et d’extérieur, mais une continuité spatio-temporelle qui tire parti du plan-séquence.

De point de vue, il est constamment question dans ce film où ce qui se joue est souvent traité en hors-champ : les problèmes du village sont réglés derrière des portes par Behnaz Jafari tandis que nous restons avec Jafar Panahi, attendant patiemment le retour de l’actrice en contemplant cette contrée étrangère. Dans 3 visages, les choses sont toujours regardées par un personnage, il n’y a aucune neutralité. Au contraire, c’est parce qu’on est – comme les protagonistes – étranger à cette région montagneuse que celle-ci devient un pays d’aventures et d’intrigues. Le film est une chasse au trésor où de simples coups de klaxon derrière la montagne deviennent des codes à déchiffrer, où chaque villageois croisé se lance dans un récit folklorique, où les femmes invisibles (mais dont on parle) sont aussi importantes pour l’intrigue que les femmes visibles à l’image. Ainsi, de l’économie et de la contrainte, Panahi tire une mise en scène qui confine à la merveille.

Panahi

3 visages de Jafar Panahi

C’était en 2001

Cependant l’intelligence de la mise en scène n’est pas toujours celle de la modestie, comme l’a rappelé la projection en 70mm de 2001, l’odyssée de l’espace (le film ressort par la même occasion en BluRay 4K le 30 septembre prochain), montré dimanche soir dans la salle Debussy (d’ordinaire réservée aux films Un Certain Regard, d’où un remarquable contraste). Revoir le chef-d’œuvre de Kubrick dans les conditions de sa première, c’est reparcourir des plans bien connus et des séquences apprises sur le bout des doigts avec un plaisir geek partagé par des centaines de spectateurs aux anges, qui sont aussi venus voir Christopher Nolan présenter la séance. L’opéra interstellaire de Stanley Kubrick réactive tout à coup dans cette salle les puissances de la mise en scène cinématographique, laquelle est autant un art de l’espace et de l’architecture qu’une valse de corps, et qui – comme le doigt tendu en l’air du Livre d’image de Jean-Luc Godard – sert à pointer l’inexploré.

Crédits

2001 l’odyssée de l’espace de Stanley Kubrick (UK, USA, 1968)

3 visages de Jafar Panahi (Iran, 2018)

Border (Gräns) de Ali Abbasi (Danemark, Suède, 2018)

Girl de Lukas Dhont (Belgique, Pays Bas, 2018)

Manto de Nandita Das (Inde, France, 2018)

Rafiki de Wanuri Kahiu (Kenya, Afrique du Sud, France… 2018)

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