On a beaucoup parlé de lui cette année, parfois sans même en avoir conscience. Joker, le carton pop-culturel le plus inattendu et le plus symptomatique du millésime, ne fait pas grand-chose d’autre que de lui rendre hommage. L’enthousiasme des foules est venu rappeler qu’on a tous une petite part de lui en nous, plus vivace que jamais. Pour ces raisons-là, et aussi parce qu’il a toujours passé beaucoup de temps seul dans les salles obscures, il reprend la plume pour brosser un portrait subjectif de l’année écoulée – pas vraiment un billet d’humeur cinéphile, encore moins un bilan exhaustif ou une esquisse sociologique, mais un précipité de ce qu’a retenu son esprit turbinant toujours à gros bouillons : depuis les campagnes du Vermont où il a pris sa retraite, Travis Bickle a rouvert son journal intime pour la première fois depuis 1976. Carbone s’en est procuré un extrait en exclusivité. 

Décembre 2019. Que le Seigneur me pardonne, lui seul qui voit mes fautes de grammaire et mon écriture de cochon. Je n’avais pas rédigé une ligne depuis une éternité. Mais il fallait que je ressorte du tiroir ce carnet mangé aux mites, parce que j’ai une hantise à exorciser.

Depuis plusieurs mois à présent, j’entends sans arrêt mon propre nom. Un soir, j’ai été au Starlight 55 pour voir cette saleté de « film de l’année« , comme ils disent. Les jeunes de la salle se retournaient vers moi et m’interpellaient en ricanant. Tout le monde dit que c’est mon histoire personnelle. Au point que j’ai fini par avoir l’impression de me voir et d’entendre mon nom scandé. Ce n’était peut-être que dans ma tête. Au fond, qu’est-ce que j’ai à voir avec ce clown tueur sorti des bandes-dessinées qu’on lisait gamins, sur la moquette, pendant que les parents regardaient le président Ike pérorer à la télévision ? 

À un moment donné, le pauvre cinglé danse le long de cet escalier perdu dans les profondeurs du Bronx, celui qui tombe sur Shakespeare Avenue si mes souvenirs sont bons. On dirait un déchet en train de glisser à travers le conduit d’un vide-ordures. Et il a l’air joyeux ! On entend un vieux disque de musique rock du début des années soixante-dix, je me souviens qu’il passait souvent à mon retour de Danang. Le musicien est une vermine pédophile qu’on a attrapée pour avoir violé au moins quatre gamines. Pourtant, les gens viennent maintenant de toute la planète pour se prendre en photo dans cet escalier. Ils imitent le clown et célèbrent le pédophile. Et tout ça parce que ces fumiers aux poches pleines, là-bas à Hollywood, les incitent à le faire. Je croyais que le show-business voulait se nettoyer de sa propre racaille, se purger des gros bonnets à cigares qui ne pensent qu’à souiller les jeunes filles fraichement arrivées en Californie pour tenter leur chance. Mais ce ne sont que des hypocrites.

Joker

Joker - Warner Bros. Pictures

Partout les gens se sentent renforcés par les costumes de clown qu’ils endossent pour aller protester dans les rues. Mais ils n’ont aucun idéal.

La jeunesse pense qu’elle va se débarrasser elle-même des fumiers de l’industrie du spectacle. Qu’elle n’a besoin de personne pour renverser l’ordre établi. Qu’elle va se venger des puissants, comme ce clown de mes deux. Sans doute parce que tous ces super-héros de carnaval lui ont fait oublier que seul un individu véritable, responsable, peut changer le cours des choses. Il n’y a pas beaucoup de cinémas dans le Vermont, alors je vais dans les salles familiales où ils projettent ces saloperies, les Revengers ou autres, enfin les titres importent peu. Elles me laissent aussi indifférent que les pornos de la 42e rue que j’allais voir pendant mes nuits d’insomnie, pour oublier le chahut du monde. À côté de ces films, cette satanée histoire de clown dansant est une oasis incandescente au milieu de la nuit boueuse où s’est perdu le bon cinéma. 

2019

The Irishman © Netflix (2019)

Ces justiciers sont aussi élastiques et flexibles que le latex de leurs combinaisons. Mais, grâce à eux, je comprends comment fonctionne l’esprit des gamins. Ils se sont changés en lavettes parce qu’ils se croient aussi bons et innocents que ces hommes de caoutchouc. Ils s’assurent donc d’être mous, comme eux, et passent leur temps à pleurnicher comme s’ils étaient des demi-dieux maudits ayant à porter le poids du monde. Alors qu’ils n’ont même plus à rembourser leurs pilules anti-stress. 

Partout les gens jacassent, geignent et vocifèrent. Comme moi il y a plus de quarante ans, ils répètent qu’ils en ont assez. Mais ils ne croient en rien. Ils n’ont que faire de devenir des personnes de bonne volonté, pour qui l’action parle plus fort que les mots – ce que je me suis efforcé d’être toute ma vie. Ils se sentent renforcés par les costumes de clown qu’ils endossent pour aller protester dans les rues. Mais ils n’ont aucun idéal. Pas plus que n’en ont les fous de dieu qui assassinent des enfants dans notre pays ou dans d’autres. Honte à vous, tas de vauriens : votre radicalité tourne à vide. 

Les ainés ne valent pas mieux. Ils ont renoncé à être des modèles de sagesse pour la nouvelle génération. L’autre jour, il faisait trop froid pour sortir au Starlight 55, alors l’infirmière m’a mis ce film de mafia à la télé, rempli d’acteurs au moins aussi vieux que moi. Ces gangsters grabataires sont des clowns grotesques, eux aussi. De telles carrières pour en arriver là  ? Pardonnne-les, Seigneur  ! Où est passée la droiture ? J’aimais bien les films de gangsters quand ils avaient un code d’honneur et ne traitaient pas leurs personnages comme de vieilles biques radotant à l’hospice. Et puis j’ai eu froid dans le dos, parce que là encore, allez savoir pourquoi, j’ai cru voir mon visage. Le diable s’amuse à glisser mon reflet dans les choses que je hais. 

Bien sûr, ceux qui fabriquent cette époque décadente diront que c’est moi qui n’y comprends rien. Ils diront qu’ils marchent ensemble vers le progrès. Moi, ce que je vois quand je regarde grouiller ce tas d’amibes depuis ma fenêtre, ce sont des crétins égoïstes cachés comme des voleurs derrière toutes leurs saletés de mouchards connectés. Ils les tripotent avec leurs doigts osseux comme des rats dégénérés venus gratter à la grande porte de l’existence, à moitié morts de froid et en mal d’amour. Ils racontent que les carottes sont cuites, que le monde va finir, pour mieux se construire de petits ilots de secours dont ils sont les tyrans, et les seuls habitants. 

© Columbia / TriStar

Je dois le confesser  : parmi ces films qu’ont l’air d’aimer les gamins, il y en a bien un qui m’a fait oublier mon lumbago. L’histoire de ces deux types qui ont botté le cul hippie du roi des porcs, Charlie Manson. Ou plutôt, de ses acolytes aussi merdeux que lui. Des clowns, eux aussi  ! Bon, sauf que je me souviens très bien de cette histoire et que ces types n’ont jamais existé… Mais les jeunes d’aujourd’hui déforment la réalité pour un oui ou pour un non, histoire de se consoler, si bien qu’ils sont prêts à croire à ces sornettes… Ça ne m’a pas dérangé  : tout comme eux et les deux gus du film, j’avais fantasmé à l’époque de faire exactement la même chose  : débarquer en pleine boucherie pour corriger les trois junkies, et le fin mot de l’histoire par la même occasion  ! Jamais le pays n’aurait perdu la boule si j’avais été dans la maison ce soir-là… On dirait bien que je ne suis pas le seul à avoir ces pensées. Oui, j’ai peut-être bien un point commun avec cette nouvelle génération frappadingue..

Pour un chauffeur de taxi new-yorkais, il n’y a pas de saison. Surtout s’il mène sa vie comme je menais la mienne. Un vrai solitaire n’habite pas le temps comme le reste du monde.

D’ailleurs, au moment où j’écris, je continue d’entendre mon propre nom en pensant à cette génération-vermine. Peut-être à cause d’un autre point commun  : je perçois comme elle une odeur de soufre. J’ai toujours vécu avec le même sentiment d’une tragédie imminente. Mais du temps que j’étais taxi, c’était différent, je ne voyais pas les années finir. Encore moins les décennies. À New York, les cycles n’ont aucune importance. Sauf pour les touristes, qu’on voit faire leurs derniers achats sur Madison Avenue, chaque année en cette période, avec leurs longs manteaux noirs aux épaulettes couvertes de poudreuse. Mais pour un chauffeur de taxi new-yorkais, il n’y a pas de saison. Surtout s’il mène sa vie comme je menais la mienne. Un vrai solitaire n’habite pas le temps comme le reste du monde. 

Aujourd’hui que je suis devenu vieux, à ma grande surprise – mais qui sait si je n’ai pas trouvé la mort sans le savoir, la seule fois où j’ai vraiment vécu, et si je ne suis pas en train de rêver depuis ? -, j’ai l’impression de partager pour la première fois une même intuition avec les autres, autour de moi. 2019, et après quoi ? Le néant ? Le chiffre neuf m’effraie, il me donne l’impression de me tenir au bord d’un précipice. Comme le clown en haut de son escalier, et comme tous ceux qui se voient en lui. Peut-être qu’ils ont raison de répéter mon nom, après tout. Peut-être que les rejetons de cet âge idiot et fanatique sont mes héritiers. Moi, je vais bientôt finir de vivre, ou continuer d’être mort, ici dans le Vermont. Mais aucune importance : mes enfants sont nombreux et ils me survivront.

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