Twin Peaks revient pour l’été ? Et si, à quelques jours de sa diffusion, la série culte de Mark Frost et David Lynch s’était trouvée une héritière inattendue dans l’une de ses progénitures engendrées par Netflix ? Phénomène de société aux États-Unis où on se scandalise de son prétendu appel au suicide et vendue comme la grande série ado en phase avec la génération des millennials, 13 Reasons Why est surtout un drôle d’objet. À la fois ingrat, malin, irritant, et surtout en plein dans son époque, ce voyage mélancolique se révèle une étonnante variation sur la réalité augmentée et le versant horrifique de nos réseaux sociaux.

Clay 13 Reasons Why

La série ado de ce printemps sur Netflix est un objet étrange. Considérée sous le seul angle de sa formule narrative, envisageons qu’elle n’aurait peut-être suscité qu’une levée de sourcils grincheux de la part des sériephiles aguerris, en commençant par son pitch massue. Participant involontaire d’un jeu morbide, le jeune Clay reçoit, comme d’autres avant lui, sept K7 audio, ultimes témoignages à la première personne de Hannah Baker, au sujet de tout ce qui (et surtout à propos de qui, au pluriel) a merdé dans l’existence de cette lycéenne « sans histoire », pour qu’elle en vienne à mettre fin à ses jours. Comme d’autres séries concepts de Netflix, 13 Reasons Why possède son irritant fétiche vintage – ici, un Walkman –, raccord toutefois avec la logique procédurale dictée par son découpage en faces de K7. Enfin, la série traîne la pénible rumeur d’un énième manifeste sur la génération des millennials (réduite pour toujours à se voir socialement plainte et sexuellement fantasmée).

Si les quatre premiers épisodes relèvent du jeu de piste aussi intrigant que forcé, pour le spectateur comme pour son personnage principal qui lui aussi traîne les pieds et procrastine à écouter la suite des portraits à charge décrits par son amie suicidée, peu à peu se dessine une géographie de la douleur adolescente à des endroits inattendus. Soit, 13 Reasons Why reprend à son compte le mythe éternellement tragique de la belle ingénue aux prises avec la violence du désir masculin qui finira par la détruire. Mais elle va bien plus loin et déplace les meurtrissures de l’ego infligés par les réseaux sociaux pour les mettre en scène dans le monde réel, tout en instaurant un nouveau rapport entre les fantômes et ceux qui les pleurent.

Social horror network

Au fil des épisodes, impossible de ne pas penser au pilote de Twin Peaks et l’annonce du décès de Laura Palmer provoquant une série de reaction shots introduisant l’ambiguïté du rôle de chaque personnage dans la chute de la plus belle fille de la ville. Il ne fallait pas moins, à divers degrés, que la responsabilité partagée de toute une communauté pour précipiter Laura Palmer dans l’étreinte mortelle de BOB. Contrairement à la bourgade imaginée par Mark Frost et David Lynch, la ville de 13 Reasons Why n’a pas de nom, tout au plus son lycée se nomme-t-il, sombre ironie, Liberty High. « Ce lycée où les gens sont à ce point gentils qu’ils poussent leurs camarades à se suicider », lâchera Clay, progressivement de plus en plus conscient de l’imbrication des causes et des conséquences tissées par un social network cauchemardesque. Charles Bukowski le savait déjà ; ce ne sont pas les grandes tragédies qui nous détruisent mais l’accumulation quotidienne des petits drames.

frat pack 13 reasons why

À rebours des fictions ado modernes, 13 Reasons Why refuse d’intégrer visuellement les réseaux sociaux. Ou plutôt, elle les fait migrer dans le réel.

Sauf que l’escalade des humiliations subies par Hannah Baker se révèle crûment arborescente et systémique. Si beaucoup de commentateurs ont vu dans la série une illustration criminogène de la culture du viol (objectiser le corps des femmes, blâmer la victime d’agressions…), on trouvera plus pertinent de mettre au banc des accusés la culture de l’honneur. Que ses camarades, garçons ou filles, veuillent étendre ou protéger leur réputation au mépris de celle de Hannah, ou plus concrètement l’isoler socialement, se venger de son désintérêt affectif, lui faire payer d’avoir été témoin d’un moment personnel de honte, tous et toutes ont recours à la violence (symbolique, sociale, sexuelle…) pour rétablir, embellir leur image ou la fuir. Dans le va-et-vient des flash-back entre le passé et le présent, l’enjeu reste le même. Ceux et celles qui ont contribué à détruire Hannah pour leur réputation se soucient des possibles réactions de Clay pour les mêmes raisons, à peu de chose près, sans autres considérations pour le crime et sa victime que les pistes qui mènent à eux. Coup de génie de la série, ce social network toxique n’a pas besoin de Facebook, Periscope ou Snapchat pour asséner coup après coup sa lente lapidation. À rebours des fictions ado modernes (et de l’excellent Unfriended), 13 Reasons Why refuse d’intégrer visuellement les réseaux sociaux. Ou plutôt, elle les fait migrer dans le réel. Comme treize fils de discussions se répondant, au départ légers voire joyeux mais progressivement pourris par des commentaires ignobles, la descente aux enfers de Hannah s’illustre par sa lente désensibilisation, son anesthésie. De son profil souillé, écœuré et condamné à l’isolement, il ne lui restera plus finalement d’autre recours que la déconnexion définitive : supprimer son compte.

13 reasons why clay sport

Inconsolable réalité augmentée

Point de départ de la série, elle n’en a pourtant pas fini avec les vivants. Si elle a quitté le réseau et le monde terrestre, c’est pour revenir hanter ceux qui sont restés sous la forme d’un dispositif nomade obsolète, le Walkman, des K7 et une carte de la ville. Parfaitement linéaire, sans diversion possible, la lecture de son éprouvant témoignage ne supporte qu’un choix binaire : stop ou repeat. À de multiples reprises, Clay met en pause la lecture des bandes magnétiques jusqu’à en envisager l’abandon. Il y a que son supplice ne se réduit pas uniquement à la révélation des caractères ignobles d’une bande de jeunes crétins insensibles ou violents. Non, écouter une dernière fois la voix de Hannah et visiter les lieux clés de sa perte (un jardin d’enfants, une salle de classe, un café…), c’est aussi accepter – bien malgré lui – le saccage irréversible des paysages familiers de sa propre adolescence. Ainsi, par le biais d’une machine d’un autre temps, le passé souillé se superposant au présent inquiet, 13 Reasons Why déploie la plus mélancolique et inconsolable des réalités augmentées.

Devenu phénomène de société, 13 Reasons Why a provoqué la meilleure illustration possible de son propos : l’incompétence parentale à comprendre ce qui se trame au sein d’un système de valeurs qu’ils ont pourtant contribué à créer.

Si on considère L’Éveil du printemps de Frank Wedekind (1891) comme la matrice de tous les teen dramas à venir, alors il faut considérer le mal à l’œuvre dans la série de Netflix comme un mal très ancien. Tandis que le monde autoritaire et intransigeant des adultes constituait le point terminal de l’innocence des ados (se conformer ou mourir), il est désormais hors de propos. Dans un jeu ironique de réponse du réel à la fiction, 13 Reasons Why, devenu phénomène de société, a provoqué la meilleure illustration possible de son propos : l’incompétence parentale à comprendre ce qui se trame au sein d’un système de valeurs qu’ils ont pourtant contribué à créer. Alors que la série a permis à de nombreux adolescents de dénoncer et d’exorciser des comportements de harcèlements vécus au quotidien, qu’elle s’achève sur le message de prendre soin de ceux qui souffrent plutôt que les isoler, des parents s’inquiètent d’une possible glamorisation du suicide. Terrible aveu : face au Black Mirror d’une tragédie adolescente, ils préfèrent prévenir sa conséquence terminale plutôt de que questionner la culture de l’honneur (solidement ancrée dans la culture américaine) qui y a lentement mené.

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