À la mi-temps de l’année, l’été sonne souvent l’heure des bilans partiels. C’est aussi l’occasion de rattraper le temps perdu et de faire table rase des regrets accumulés les mois précédents. Ainsi, au rayon bande dessinée, on vous parle de dix titres qui sont autant de coups de cœur. Dix titres qu’on aurait dû mettre en lumière au moment de leur sortie. Dix titres idéaux pour vos lectures estivales. 

1. La plus patrimoine franco-belge

Le Lac de l’homme-mort (Les Aventures de Marc Jaguar) de Maurice Tillieux (Dupuis)

On ne présente plus Tillieux, l’un des piliers du journal Spirou des années 1960 et 1970, scénariste badass et dessinateur des plus inspirés du style atome. On connaît un peu moins son héros, Marc Jaguar, éclipsé par ses deux autres grandes créations que sont Félix et surtout Gil Jourdan. Pour rattraper cette injustice, Dupuis n’a pas lésiné sur les moyens : l’éditeur a consacré à l’unique aventure de Marc Jaguar un traitement dévolu jusque-là aux intégrales maison. Maquette et reliure luxueuses, préface abondamment documentée, reproduction d’originaux et de photographies d’époque. Bien sûr, Le Lac de l’homme-mort vaut à lui seul le détour. On y retrouve ce que Félix avait contribué à construire, qui aboutira peu de temps après aux chefs-d’œuvre de la série Gil Jourdan : une alliance funambule de gravité et d’humour, un goût du mystère sans jamais se départir de la rationalité, une inscription du récit dans un cadre étonnamment réaliste – tant dans l’action que dans les résonances sociales.

Surtout, Le Lac de l’homme-mort a valeur de manifeste. Tillieux a commencé sa carrière artistique en tant que romancier, sous le haut patronage de Stanislas-André Steeman et Georges Simenon. Seulement, après deux romans publiés, il craint ne pas gagner suffisamment d’argent pour subvenir aux besoins de sa famille. Il se lance alors dans la bande dessinée, plus rémunératrice. Il admire Jijé et Franquin, mais n’a jamais vraiment eu la vocation du dessin. Il apprend sur le tas, en fournissant un travail acharné. Il n’aura jamais vraiment beaucoup d’estime pour son style, qu’il regarde comme le fruit d’un effort besogneux – qu’importe que ce soit de la fausse modestie ou non. Ce qui compte pour lui, c’est de raconter des histoires, qu’importe si elles passent par les images plutôt que par les mots. Dans Le Lac de l’homme-mort, l’énigme tourne autour de photographies sur lesquelles on ne distingue rien (elles n’ont saisi, littéralement, aucune image). Plus le héros cherche à y trouver quelque chose qui ressemblerait à une réponse, moins il y voit quoi que ce soit. Or la résolution est précisément là, dans le fait qu’on n’y voit rien. Génial aphorisme qui synthétise l’art de Tillieux : les images comptent moins que ce qu’elles révèlent du réel. L’auteur a laissé inachevée une seconde aventure de Marc Jaguar qui sera publiée cet automne avec une fin concoctée par François Walthéry, Jean-Luc Delvaux et Étienne Borgers.

2. La plus super-héros

Black Hammer de Jeff Lemire et Dean Ormston (Urban Comics, deux tomes, série en cours)

On connaissait déjà Jeff Lemire pour être l’auteur du remarqué Sweet Tooth, paru chez Vertigo et édité en France par Urban Comics. En fin d’année dernière, il revenait sur le devant de la scène avec ce récit dont il est le scénariste, accompagné par le dessin remarquable de Dean Ormston. Récompensé aux États-Unis par le prix Eisner 2017 de la meilleure nouvelle série, Black Hammer constitue un véritable événement en ce qu’elle prouve qu’il est encore possible de raconter quelque chose de nouveau avec les super-héros. Entre Wayward Pines (pour la petite ville dont les protagonistes sont prisonniers sans savoir pourquoi ni comment), Lost (pour les flash-back alternés sur chaque personnage) et Watchmen (pour la désacralisation et le renouvellement du mythe des super-héros), le comic est un coup de génie attachant et addictif. Auteur sensible et humaniste, Lemire confronte le lecteur à l’intimité de ses créatures, leurs questionnements existentiels et leur capacité à se reconstruire après la catastrophe. Le récit mélange enquête digne d’un polar, hommage à la science-fiction de l’âge d’or et gothique américain dans la plus grande tradition du genre, le tout pour tendre à la psyché américaine le miroir de sa condition et l’exposer à ses contradictions ainsi qu’à ses failles. C’est souvent émouvant, parfois drôle, passionnant à lire et la mise en images est une gourmandise pour les yeux. À noter qu’Urban Comics publie dans le même temps une autre série de Lemire, Royal City, dont il est le seul auteur et qui approfondit la veine purement intimiste de son travail. Sans oublier, au printemps dernier, un one-shot où il n’œuvre qu’en tant que dessinateur, A.D. After Death, écrit par Scott Snyder : sidérante fable de science-fiction sur notre rapport au temps et à la mémoire. 

3. La plus manga

L’Île errante de Kenji Tsuruta (Ki-oon, deux tomes, série en cours)

Kenji Tsuruta nous avait déjà conquis avec le génial Forget-me-not et son errance vénitienne entre mystère, romance et mélancolie – le tout saupoudré d’une ineffable poésie. De la poésie et du mystère, il y en a encore beaucoup dans les deux premiers tomes de L’Île errante. Le récit aurait pu trouver sa place dans le premier numéro de Carbone consacré aux cartes aux trésors, car c’est la magie des lieux et leurs secrets que se propose d’explorer le manga. Aux commandes d’un antique hydravion, la jeune Mikura part à la recherche d’une île mystérieuse pour y délivrer un colis. Or il n’est rien de moins sûr que cette île existe et que cette livraison n’ait d’autre portée que métaphysique. Contemplative et évanescente, l’histoire est en grande partie aérienne : l’essentiel se passe à bord de l’hydravion survolant l’archipel japonais, morcelé comme un puzzle à reconstruire, comme une énigme à résoudre, comme des fragments cartographiant l’âme nippone dans ce qu’elle a de plus romantique. Graphiquement, c’est d’une grande beauté et la narration dilue suffisamment ses péripéties pour inviter à un recueillement apaisé et joyeux – un récit d’aventures intérieures, au sein des grands espaces maritimes.

4. La plus littéraire

The Unwritten de Mike Carey et Peter Gross (Urban Comics, deux volumes, intégrale en cours)

Si vous avez des scrupules de ne pas (re)lire des classiques de la littérature pendant l’été, ce comic est fait pour vous. Déjà, il vous fera réviser les textes fondateurs de notre culture, en plus il vous donnera l’irrésistible envie de vous y (re)plonger. À la fois enquête policière, quête spirituelle et exercice méta autour de l’imaginaire, The Unwritten fascine. Le pitch : Tom Taylor a inspiré à son père romancier une série de livres pour adolescents, avant de disparaître mystérieusement. Alors que Tom continue à faire vivre son héritage, il fait des découvertes qui vont remettre en question toutes ses certitudes : un complot semble s’organiser autour des créations littéraires depuis les origines de l’humanité. Et d’ailleurs, n’est-il pas lui-même qu’un être de papier ? La série joue sur la porosité entre le réel et la fiction, les frontières de l’un à l’autre ne cessant de s’estomper au fur et à mesure des épisodes. En tant que bande dessinée, elle s’amuse aussi à transformer les mots en images, à donner une vie graphique (superbe) aux récits intemporels, mais jamais seulement dans un but illustratif, toujours afin de leur donner une étrangeté suffisamment inquiétante pour ne plus regarder la République des Lettres qu’avec une certaine suspicion. Cérébrale et addictive, vertigineuse d’inventivité et d’érudition, The Unwritten est une lecture indispensable. Urban Comics propose en parallèle les épisodes que Carey a écrits pour Hellblazer : deux tomes sont déjà disponibles, et c’est tout aussi enthousiasmant. 

5. La plus révérencieuse

Memorabilia de Sergio Ponchione (Ici Même)

En France, de Sergio Ponchione, on ne connaissait jusque-là que Homoblicus (Vertige Graphic, 2006), délirant ouvrage de pataphysique en hommage aux comics des origines, à la littérature et au cinéma expressionniste allemands, dans lequel le professeur Hackensack enquêtait sur un personnage mystérieux, « maître de tout ce qui est oblique ». Les éditions Ici Même, excellent fournisseur en matière de bande dessinée italienne, nous font découvrir maintenant ce très beau livre en hommage aux grands dessinateurs américains : Steve Ditko, Jack Kirby, Wally Wood, Will Eisner et Richard Corben. Chaque chapitre est consacré à l’un de ces maîtres, tant par le style qui leur rend totalement justice que par une volonté d’interroger leurs thématiques, leurs obsessions, leur technique. Ponchione fait alors doublement œuvre de critique : par le propos, souvent pédagogue sans être pontifiant, et par le dessin, qui souligne la singularité de chacune des figures abordées. Pour y parvenir, l’auteur mélange sa propre intimité à cette immersion dans l’univers de ses glorieux aînés, et les planches y gagnent en densité : derrière cette galerie de portraits, c’est celui en creux de Ponchione qui se dessine – et celui de tous les amoureux des comics. Et c’est beau.

6. La plus girly

Misty (anthologie, Delirium)

Après ses fabuleuses anthologies Creepy et Eerie, et en attendant la suite de la géniale Vampirella, l’éditeur Delirium nous a fait une belle surprise en exhumant les récits d’une série de comics britannique de la fin des années 1970, destinée aux jeunes filles : Misty. Le public des jeunes filles en question n’étant pas tout à fait habituel, puisque les histoires de Misty possédaient avant toute chose un caractère fantastique, pour ne pas dire horrifique. On sent que le phénomène Carrie (le roman de Stephen King et surtout le film de Brian De Palma) a laissé une trace indélébile et que les auteurs de l’époque cherchent à s’inscrire dans son sillage. C’est particulièrement le cas du premier récit, « Moonchild », scénarisé par Pat Mills et mis en images par John Armstrong, qui n’est cependant pas une simple réécriture de Carrie. Le charme du dessin nous renvoie aux illustrations de La Bibliothèque verte ou même rose, mais avec une qualité d’encrage inouïe, au ciselé tout à la fois baroque et expressionniste. La narration, quant à elle, s’épanouit dans la logique du récit feuilletonesque avec un tel art du coup de théâtre et du suspense qu’il est difficile de ne pas succomber. Et surtout, ces histoires révèlent combien les jeunes lectrices de l’époque avaient de la chance. Elles n’étaient plus obligées de voler les revues de leur(s) frère(s) et pouvaient profiter en toute quiétude des possibles de l’imaginaire : télékinésie, possession, univers parallèles… God save the horror queens.

7. La plus soixante-huitarde

Ulysse et Les Aventures de Submerman de Jacques Lob et Georges Pichard (Glénat)

Le bonheur. Les scénarii magiques de Jacques Lob, délicieusement inventifs et subversifs : une merveille. Le trait sophistiqué et pourtant d’une clarté sans pareille de Pichard : un régal. Glénat nous gâte en éditant ces deux livres introuvables en librairie depuis des lustres. Publiée dans Pilote, Submerman est une rêverie aquatique à mi-chemin entre François Rabelais et Jules Verne. Satire du monde des années 1960, esquisse d’une utopie hippie sous-marine (la cité des Fonds Jolis), fable sur l’absurdité de la guerre (notamment à travers le conflit des Aqueux et des Hydreux), la série est charmante. Sa logique feuilletonesque traditionnelle et sa grande modernité de ton et de pensée en font un des pionniers de la bande dessinée dite « adulte » de la décennie suivante. La relecture d’Ulysse n’est pas moins délicieuse : mélangeant le mythe antique à la science-fiction, l’aventure à l’érotisme sage (Pichard ira bien plus loin quelques années plus tard), le livre est une inestimable sucrerie, légèrement acidulée, psychédélique et foisonnante. Pichard s’y épanouit encore davantage à travers des raffinements et des volutes Art déco somptueux, sans parler de sa façon si gourmande de dessiner les formes féminines. Lob en profite pour poursuivre son œuvre subversive, décrivant le pouvoir (ici des dieux, mais on peut le transposer où l’on voudra) comme une gigantesque imposture, capricieuse et manipulatrice.

8. La plus stevensonienne

Hermiston de Jean Harambat (Futuropolis)

Un été chez Robert Louis Stevenson, sous quelque forme que ce soit, ce n’est pas un été. Hermiston, le juge pendeur est le dernier roman entrepris par l’écrivain écossais, resté inachevé à la mort brutale de son auteur. Le romancier y revenait à son Écosse natale dans une action ténébreuse et romantique située au début du XIXe siècle. C’est ce qui rend la bande dessinée de Jean Harambat d’autant plus précieuse, puisqu’il ne se contente pas de l’adapter mais il lui donne également une fin digne de ce nom. Hermiston avait déjà été éditée en deux tomes en 2011, mais le récent succès d’Opération Copperhead (Dargaud, un album qui narre une authentique et rocambolesque histoire d’espionnage impliquant David Niven, Peter Ustinov et Clifton James pendant la Seconde Guerre mondiale) a mis en lumière le travail formidable d’Harambat, dessinateur élégant et conteur talentueux. Futuropolis en profite pour le rééditer en un seul volume. Fiévreux et habité.

9. La plus psyché

Calendrier astrologique de l’art de Lasse & Russe (Les Requins Marteaux)

Qu’on ne s’y trompe pas : Lasse & Russe n’est pas un duo, mais un seul et unique illustrateur, auteur d’une poignée de graphzines habités par un psychédélisme vénéneux. Son style, unique, est d’une beauté acide, violente et radicalement nouvelle. En début d’année, Les Requins Marteaux ont eu la bonne idée de publier le fameux Calendrier astrologique de l’art : pas une bande dessinée mais un vrai calendrier (bon, vous avez déjà raté les six premiers mois, mais peu importe), accompagné par les images folles de son auteur qui illustrent des phrases parmi les plus fulgurantes de dadaïsme et de drôlerie qu’on ait eu l’occasion de lire depuis des lustres, le tout ayant toujours un rapport avec l’art, comme son titre l’indique. Le seul calendrier que vous garderez à vie.

10. La plus hip-hop

Hip Hop Family Tree d’Ed Piskor (Papa Guédé, trois tomes, série en cours)

Okay, on triche un peu : il n’y a pas (encore) eu de nouvel album de la topissime série d’Ed Piskor cette année. Mais franchement, ce n’est pas très grave. Il s’agit là de l’une des histoires du rap américain les plus documentées qui soient, par ailleurs mise en images à la façon des comics classiques de Jack Kirby. De là à y voir une transposition super-héroïque de la culture hip-hop, il n’y a qu’un pas. Superego-tripping, pour garder le rythme tout l’été.

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